Pour un chrétien, pardonner ne peut jamais signifier nier la réalité du mal subi. Ce serait une falsification psychique et spirituelle. La blessure existe, elle marque le corps et la mémoire, elle suscite colère, agressivité, tristesse ou ressentiment. L’Évangile ne demande nulle part d’effacer ces affects par décret moral. Jésus lui-même éprouve l’hostilité, la trahison, l’abandon. Il ne vit pas dans une naïveté irénique : il connaît l’ennemi, l’injustice, la violence.
Le pardon n’est donc ni amnésie, ni déni, ni justification du tort subi. Il n’est pas davantage une obligation affective consistant à « ne plus rien ressentir ». On ne commande pas aux affects.
Alors qu’est-ce que pardonner ?
Dans le cadre évangélique, le pardon consiste d’abord à rompre la logique de la rétorsion. Il s’agit de refuser que l’offense devienne le principe organisateur de la relation. Refuser de « faire payer », refuser d’entrer dans la spirale mimétique de la violence, refuser d’exercer à son tour une domination punitive. C’est un acte de liberté, non un sentiment.
On pourrait le formuler ainsi : pardonner, c’est renoncer à transformer sa blessure en arme.
Cela n’implique pas de nier la faute ni d’abolir toute justice. Il peut être légitime de poser des limites, de se protéger, voire d’exiger réparation dans un cadre juridique. Le pardon n’abolit pas le droit. Il désamorce la vengeance.
Dans la perspective du Dieu de Jésus, cette posture s’enracine dans une certaine image de Dieu. Si Dieu n’est pas un comptable moral qui exige compensation, mais un Père qui « fait lever son soleil sur les bons et les méchants », alors la relation à l’offenseur ne passe plus par la logique du paiement. Le pardon devient participation à cette manière divine d’être : non pas indifférence au mal, mais non-rétorsion.
C’est ici que la critique de la doctrine sacrificielle substitutive entre en jeu. Si l’on conçoit le salut comme paiement d’une dette exigée par Dieu, alors le pardon divin repose paradoxalement sur une transaction punitive : quelqu’un paie. Une telle structure symbolique maintient la logique du règlement de compte. À l’inverse, si l’on comprend la croix non comme exigence d’un Dieu offensé, mais comme révélation d’un Dieu qui ne répond pas à la violence par la violence, alors le pardon devient dévoilement d’une autre économie : non pas compensation, mais gratuité.
D’un point de vue anthropologique, le ressentiment est une réaction spontanée à la blessure narcissique. Il protège l’intégrité menacée. Pardonner ne consiste pas à supprimer ce mécanisme, mais à ne pas le laisser devenir identité. Le ressentiment peut être traversé, symbolisé, élaboré. Le pardon est un travail. Il peut être long, parfois impossible à court terme. Il ne s’impose pas par injonction morale.
Et peut-être, plus radicalement encore : pardonner, c’est refuser que l’offenseur devienne le maître intérieur de notre vie psychique.
Luc 23, 34 — « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font » — est un verset bref, mais théologiquement et anthropologiquement dense.
Commençons par un point historique : cette parole est propre à l’évangile selon Luc. Elle ne figure ni chez Marc ni chez Matthieu. De plus, certains manuscrits anciens ne la contiennent pas, ce qui laisse penser qu’elle a pu être ajoutée très tôt dans la tradition lucanienne. Même si la critique textuelle discute son authenticité primitive, le fait qu’elle ait été conservée est significatif : la communauté chrétienne a voulu que la mort de Jésus soit interprétée sous le signe du pardon et non de la malédiction.
Que signifie cette parole dans une perspective psychanalytique et non sacrificielle ?
D’abord, elle ne nie pas l’offense. Jésus est effectivement victime d’une violence injuste. Il ne dit pas : « Il ne s’est rien passé. » Il ne dit pas non plus : « Je n’ai pas mal. » Il nomme un réel : ils agissent.
Mais il introduit un déplacement radical : il suspend la logique de l’imputation. « Ils ne savent pas ce qu’ils font. » Cela ne veut pas dire qu’ils sont innocents au sens juridique. Cela signifie que leur acte procède d’une ignorance structurelle. Ils sont pris dans une logique collective, politique, religieuse, mimétique.
Psychanalytiquement, cette phrase touche un point essentiel : le sujet ne coïncide jamais totalement avec son acte. Il est traversé par des déterminations inconscientes, des identifications, des fantasmes collectifs. « Ils ne savent pas » peut se lire comme reconnaissance de cette aliénation.
Autrement dit, Jésus ne réduit pas ses bourreaux à leur acte. Il ne les absolutise pas dans la position d’ennemis. Il refuse de les figer dans l’identité d’« offenseurs ».
C’est ici que s’opère la sortie de la logique sacrificielle.
Dans la logique sacrificielle archaïque, la violence appelle la violence. Le sang versé exige un autre sang. L’offense exige paiement. Or, au moment même où la scène pourrait devenir fondatrice d’une dette infinie (« vous m’avez tué »), Jésus désactive la revendication. Il ne réclame rien. Il ne demande pas compensation. Il ne maudit pas. Il ne réclame pas justice punitive immédiate. Il remet la situation au Père — non comme juge vengeur, mais comme instance de miséricorde.
D’un point de vue psychique, cela signifie : il ne transforme pas sa blessure en exigence de réparation. Il renonce à faire de sa mort un titre de créance contre ses ennemis.
C’est décisif pour la théologie de la croix. Si Jésus pardonne au moment même où la violence s’exerce, alors la croix n’est pas un paiement exigé par Dieu ; elle est la révélation d’un refus de la rétorsion. La violence humaine ne trouve pas en Dieu un miroir qui la légitime.
Dans une perspective plus lacanienne, on pourrait dire : Jésus ne se laisse pas capturer par la logique imaginaire de la dette. Il introduit une coupure symbolique dans la chaîne du « tu me dois ». Il accepte la perte sans la convertir en revendication.
« Ils ne savent pas ce qu’ils font » peut aussi se lire comme dévoilement du mécanisme sacrificiel lui-même : la foule croit défendre Dieu, l’ordre religieux, la pureté du peuple. Elle agit au nom d’un bien supérieur. Elle ignore qu’elle reproduit la violence qu’elle prétend conjurer.
Ainsi, cette parole ne nie pas le mal ; elle dévoile son aveuglement. Pardonner ici, ce n’est pas absoudre juridiquement. C’est refuser que l’offense produise une dette sacrée.
En ce sens, Luc 23,34 est peut-être l’anti-sacrifice par excellence : au lieu qu’un Dieu exige paiement, c’est la victime qui renonce à exiger paiement.
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