Les Étoiles de Piaf

Par

d’Yves Montand à Théo Sarapo

168 page – 22 €

Éd. Cabédita

Recension Gilles Castelnau

Pierre Fesquet est lui-même comédien, dramaturge et grand connaisseur du monde du spectacle. Il est, notamment très attaché à la personnalité de la « Môme Piaf » à propos de laquelle il a déjà écrit. Avec enthousiasme, passion et une grande érudition, il nous fait découvrir chaque détail significatif de la vie de son modèle :

L’extraordinaire puissance expressive de sa voix qui saisissait tous ceux qui l’entendaient.

Sa très grande générosité envers son entourage (elle a dit : « Si Dieu m’a permis de gagner autant d’argent c’est parce qu’il savait que je le distribuais ».

Son étonnante capacité à découvrir, à encourager et à orienter les jeunes talents qu’elle rencontrait.

Ses multiples amours légitimes et illégitimes (qui lui ont valu l’interdiction de la bénédiction religieuse catholique de son enterrement), 

Son attachement à la personne de sainte Thérèse de Lisieux dont elle attendait le soutien à chaque instant de sa vie.

Ce livre nous fait ainsi passer successivement du personnel sympathique d’une maison close qui lui donnait asile dans son enfance, à ses relations avec Raymond Asso, Jean Cocteau, Yves Montant, les Compagnons de la Chanson, le boxeur champion du monde Marcel Cerdan, Charles Aznavour, Eddie Constantine, Georges Moustaki, Charles Dumont et Théo Sarapo.

En voici quelques passages : 

Introduction

Pierre Fesquet

Piaf était une voix, Édith était un cœur. 
Édith avait la foi et Piaf le don de soi.

Durant toute sa carrière, la chanteuse n’a vécu que pour son public, offrant un répertoire sans cesse renouvelé, présentant, en plus de ses spectacles, des artistes façonnés par elle, formés à son école. Une école exigeante, qui prenait sa source dans l’amour.

« Aimer, c’est tout donner », affirmait Thérèse de Lisieux, la sainte préférée de l’artiste, son étoile spirituelle.

 La chanteuse étendait son royaume artistique, toujours plus haut, toujours plus loin, adoubant de futurs chanteurs dont les carrières, pour certains, seront internationales : Aznavour, Montand, les Compagnons de la Chanson ou Charles Dumont, pour ne citer qu’eux.

[…]

Pierre Brasseur, s’adressant à Piaf dans une émission de radio, aura ces mots : « Tu as toujours su t’entourer d’étoiles, de ce qu’il y a de plus brillant : poètes, compositeurs, amants d’un jour… ou à l’année ! Tu en faisais des vedettes ou des maris. »

Édith et le miracle de Lisieux

(Édith était pratiquement aveugle. Elle était élevée dans une sympathique maison close)                                      

À 19 heures, le brouhaha du salon laisse monter les rires, le cliquetis des verres et les mélopées du piano mécanique. Soudain, une voix tonitruante déchire la rumeur joviale : « Madame Cassian ! Madame Cassian ! La petite voit ! Elle vient de descendre l’escalier, son bandeau à la main. Elle affirme que la lumière ne la gêne plus. Sainte Thérèse nous a entendues ! » Un grand silence se fait. Édith, le visage transfiguré, considère un long moment le salon, les clients, ses « petites mamans », et surtout sa grand-mère Louise qui court vers elle pour l’enlacer.

« Ne pleure pas, grand-mère, puisque je te vois ! » Mme Cassian murmure, les yeux fermés : « Merci Thérèse, vous l’avez fait pour la Saint-Louis, comme je vous l’avais demandé… »

[…]

Au cimetière de Lisieux, quand Édith et sa grand-mère arrivent pour prier face à la tombe, elles entendent des pèlerins chuchoter : « C’est la petite aveugle de Bernay qui a été guérie ! » Quelques jours plus tard, les mauvaises langues se déchaînent : « Pensez donc, une miraculée chez les prostituées ! Et si c’était de la publicité pour attirer les clients ? » 

Moi je t’aimais et tu m’aimais…

(La relation avec Yves Montand)

Yves Montand :
« Je suis tombé amoureux sans m’en rendre compte, victime du charme, de l’admiration et de la solitude d’Édith. Elle était éperdue de passion pour son métier, chantant mieux lorsqu’elle trouvait l’amour et lorsqu’elle le perdait. Nous avons été amants, selon la formule consacrée, au bout d’une semaine. Je me souviens qu’à son réveil, lors de notre premier matin chez elle, avenue Marceau, elle a posé sa main, comme étourdie, disant : ‘Mais qu’est-ce qui m’arrive ?’ Et, sur-le-champ, il fut question de mon répertoire : ‘Tu vas faire ci et ça’.

Je lui dis, pendant le petit-déjeuner, que j’ai des chansons en préparation. L’une d’entre elles est même prête : Luna Park. Et me voici qui lui chante et danse Luna Park au pied du lit. Rien que pour elle. Elle a ri, elle a battu des mains: ‘Tu  es fou, n’attends pas, il faut la chanter tout de suite’. »

Cerdan, l’étoile de son cœur

Édith propose à Cerdan, 1e 19 août 1948, de se rendre en pèlerinage à Lisieux, pour confier à sainte Thérèse son match de championnat du monde de boxe prévu le 21 septembre à New- York. 

[…]

A Lisieux, Piaf raconte à Cerdan la vie de la sainte dans ses moindres détails. Ils assistent à la messe au Carmel. Le champion de boxe, observant Édith en prière, confiera : « Son âme communiait avec le Ciel, je n’avais jamais vu ça. »

La surprise de Cerdan est totale quand Édith lui affirme : « Tu sais, Marcel, la petite sœur Thérèse m’a promis qu’elle te ferait gagner. » Cerdan, troublé, lui demande d’où elle tient cette prophétie : « Je faisais mes valises quand, en quelques secondes, un parfum de roses s’est répandu dans ma chambre. C’est la façon dont se sert la sainte pour faire savoir à ceux qui la prient qu’une grâce est accordée. Je vais coudre dans la ceinture de ta culotte de combat la médaille que j’ai achetée à Lisieux à ton intention. »

Incrédule, Marcel apporte à Édith un vieux short bleu, troué, à l’état de guenille. Piaf est horrifiée à la vue de cette vieille culotte de sport, Marcel la rassure : « Je la porte sous mon short de combat. C’est ma mère qui l’a taillée. Elle y a même cousu dessus la médaille d’une Vierge à l’Enfant. » La chanteuse va alors coudre une deuxième médaille, celle de la sainte de Lisieux.

À 22 h 15, les boxeurs montent sur le ring. Face à Cerdan, Zaleski, surnommé l’homme d’acier, tenant du titre. Il est donné gagnant. Cerdan fait un signe de croix en début de combat. A la dixième reprise, Zaleski est complètement dominé. À la onzième, il s’écroule et ne peut plus se relever. « The Frenchman is champion of the world ! » annonce le speaker. Marcel Cerdan tombe à genoux, remerciant Dieu. Édith se lève et prie : « Merci petit Jésus ! Merci Thérèse ! Il a gagné ! »

Eddie Constantine :

Un Américain à paris chez Édith

« Le Bon Dieu qui fait si bien les choses 
Nous a fait nous rencontrer »

Ces paroles écrites par Édith, sur une musique de Robert Chauvigny, célèbre son nouvel amour : Eddie Constantine, natif de Los Angeles. Il est venu un soir de mai 1950 au cabaret Le Baccara lui proposer la traduction anglaise de L’Hymne à l’amour. 

[…]

Le 6 janvier 1951, Édith est de retour de New York, accueillie à Orly par de nombreux amis, dont Marcel Achard, qui lui propose de jouer dans sa future comédie musicale La p’tite Lili. Edith cherche par tous les moyens à imposer Constantine dans ce spectacle. Achard accepte, mais le directeur du théâtre de l’ABC, Mitty Goldin, ne l’entend pas ainsi :

– Constantine, jamais ! Il a un accent !
– Et vous ! Vous n’en avez pas, peut-être ? rétorque Édith, visant l’accent slave de Goldin.
– Si ! Mais moi, on comprend ce que je dis !
– Eh bien moi, j’annule tout ! »

Finalement, Goldin accepte d’engager Constantine. 

Hélas, après une dizaine de représentations, Piaf est hospitalisée en urgence à Paris, à la Clinique Franklin. Édith retrouve la scène le 4 avril 1951. En coulisses, l’ambiance n’est plus la même : Constantine est retourné vivre auprès de son épouse et de sa fille. Il confiera : « Pas un homme ne pouvait résister à Édith. D’un regard, elle aurait fait s’écrouler un immeuble de six étages. Pour que je devienne quelqu’un, elle m’a fait croire que j’étais quelqu’un. » Constantine avait donné à Édith des notions de base du Talmud. Traversant une sorte de mystique judaïque, il ressentait en Piaf les bonheurs et les malheurs du peuple élu.

Moustaki : « Allez venez milord »
Pendant un an, de 1958 à 1959, les deux artistes ne se quittent plus. Une relation fusionnelle et créatrice lie les deux amoureux. « J’étais dépassé par l’énergie qu’elle mettait dans notre relation », affirmera Moustaki. Un jour Piaf demande à Georges d’écrire une chanson sur deux amants qui se séparent à Londres. Il écrit quelques lignes et le mot « milord » surgit sous le stylo. Édith lui dit : « Milord, c’est ça la chanson ! Tu dois oublier tout le reste. »

[…]

Qand il lui montre la chanson, Édith est emballée par le texte et demande à Marguerite Monnot d’en composer la musique. Moustaki dira : « Pour moi, ce fut un cadeau extraordinaire : Il y avait une intensité rare dans notre création artistique. »

En 1942, Piaf est aidée dans ses actions de résistante par sa secrétaire, Andrée Bigard, dite Dédée. Cette dernière fait partie d’un réseau de résistance et va pouvoir compter sur l’énergie d’Édith pour tenter la libération de prisonniers dans des camps en Allemagne, lors de plusieurs tournées. Entre 1943 et 1944, elles se rendent à Berlin et mettent au point un plan bien ficelé : après son concert dans les stalags, la chanteuse prend la pose pour une photo avec des groupes de prisonniers. Bigard note les adresses de ces hommes en prétextant aux autorités que ces clichés seront destinés aux familles.

De retour à Paris, les tirages sont agrandis et les visages utilisés pour de faux papiers d’identité. Ces documents sont ensuite glissés dans des boîtes de conserve avec boussole et plan de la région, et repartent dans les bagages de Piaf lors de la tournée suivante à destination des mêmes prisonniers. Ce plan réussira et, grâce au courage d’Édith et de sa secrétaire, une dizaine d’hommes s’évaderont.

D’autres s’échappèrent en se faisant passer pour les musiciens d’Édith.

Emportée par la foule le jour de ses funérailles

En apprenant la nouvelle, Cocteau s’exclame : « C’est ma dernière journée sur cette Terre. Je sens que c’est fini. Le bateau achève de sombrer. La mort de Piaf a augmenté mes étouffements. Je n’ai jamais connu d’être moins économe de son âme. Elle ne la dépensait pas, elle en jetait l’or par les fenêtres. » Au moment où il s’apprête à rendre hommage à la chanteuse pour le journal Paris Match, la mort emporte Cocteau. Ce 11 octobre, deux étoiles scintillent dans l’éternité…

Édith en scène : la chanson comme une prière

(collection et photo Hugues Vassal)

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