Le religieux dans la presse

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Les Églises protestantes et Gaza

Le 14 juin dernier, l’hebdomadaire protestant Réforme a publié un message des instances protestantes françaises sur la situation à Gaza. Avec une remarque du directeur de l’hebdomadaire : « Plus d’un an et demi après les attaques du 7 octobre par le Hamas, les instances protestantes françaises, jusqu’alors restées plutôt discrètes  commencent à prendre publiquement position sur la tragédie en cours dans la bande de Gaza. Elles y condamnent à la fois « les atrocités commises par le Hamas envers les Israéliens, la politique et la guerre menées par le gouvernement d’Israël envers le peuple palestinien, la destruction de Gaza qui fait de ce lieu un enfer et empêche tout avenir, ainsi que les attaques incessantes et arbitraires en Cisjordanie » contre les Palestiniens qui y vivent. Réforme rappelle que le Président de la Fédération protestante de France (FPF), Christian Krieger, a lancé un appel à « une action urgente pour mettre fin aux violences entre Israël et la Palestine, aux côtés du métropolite Dimitrios, président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, et de Mgr Éric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France. » On remarquera que le Conseil national des évangéliques de France s’est refusé à un communiqué sur Gaza. Enfin, cette « discrétion » des responsables protestants a une explication : « La situation en Israël-Palestine demeure un sujet très sensible au sein du protestantisme français. C’est un sujet particulièrement propice aux divisions et qui suscite des opinions très marquées », constate le président Christian Krieger.  Ainsi du communiqué commun des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine et de l’Église protestante unie de France. Si les clivages sont si nombreux, c’est parce que les instances protestantes rassemblent des personnalités aux trajectoires personnelles, politiques et spirituelles très variées : On y trouve à la fois des réformés qui, après la guerre des Six Jours de 1967 – laquelle a ouvert la voie au régime d’occupation de la Cisjordanie –  ont commencé à soutenir la cause palestinienne au nom d’une théologie des droits de l’homme ; une jeunesse protestante influencée par l’extrême gauche, très sensible à la question palestinienne ; des militants ou anciens militants de l’Acat, attachés à la paix et à la non-violence ; mais aussi de nombreuses personnes préoccupées par le dialogue avec le judaïsme, longtemps méprisé dans l’histoire chrétienne, ainsi que des chrétiens sionistes. » Et « le sionisme chrétien est davantage présent dans certaines Églises évangéliques, mais il subsiste parfois, de manière plus diffuse ou inconsciente, dans des Églises luthéro-réformées. Certains observent l’État d’Israël moderne à travers un prisme théologique [et une lecture fondamentaliste de la Bible] sans toujours prendre en considération la complexité de l’histoire contemporaine et la réalité du peuple palestinien. » Or, l’histoire du conflit israélo-palestinien est complexe. « Une compréhension approfondie de l’histoire du sionisme, de la création de l’État d’Israël, du peuple palestinien depuis la fin du 19e siècle exige beaucoup de connaissances et de nuances. Ce n’est pas une réalité simple à appréhender même si au final c’est bien le peuple palestinien qui se trouve dépossédé », reconnaît-il. Il souligne également le poids encore très vif de la mémoire de la Shoah dans les représentations collectives : « Cette mémoire, très présente, peut parfois court-circuiter notre capacité à analyser sereinement la situation actuelle : un État d’Israël gouverné aujourd’hui par un Premier ministre populiste et d’extrême droite, Benyamin Nétanyahou. » 

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Ces prises de parole surviennent alors qu’un tournant semble s’opérer, en France comme à l’international – y compris en Israël –, où les critiques contre la guerre menée à Gaza se multiplient. Des responsables d’Églises en Europe font aussi entendre leur voix ainsi que plusieurs médias français, parmi lesquels La Tribune Dimanche, Le Nouvel Obs et Libération, qui ont récemment publié des tribunes appelant à un cessez-le-feu et à un engagement en faveur de la paix. La rabbine Delphine Horvilleur, la journaliste Anne Sinclair ou encore le dessinateur Joann Sfar [auteur entre autres du Chat du Rabbin] et plusieurs autres personnalités de la communauté juive ont décidé aussi de dénoncer publiquement les crimes israéliens en Palestine. Enfin, un appel en provenance de Jérusalem mérite l’attention. Il est signé par plusieurs responsables chrétiens, dont Munib Younan, président de la Fédération luthérienne mondiale, lui-même né à Jérusalem de parents palestiniens réfugiés.
Cet appel commence par un message adressé aux « frères et sœurs de Gaza » : « De la ville de Gaza, et de Khan Younès et de Rafah, et aussi à celles et ceux qui habitent la Cisjordanie, à Naplouse, Jénine et Tulkarem, pour leur dire : nous refusons de simplement vous ignorer. Non seulement nous ne vous oublions pas, mais nous nous engageons en solidarité avec vous. Nous vous portons dans nos prières. Nous pleurons et crions avec vous, et nous cherchons à faire entendre vos cris dans un monde qui a besoin d’être secoué pour qu’il abandonne son attitude de complaisance. » Et pour finir, provisoirement, le message d’Isabelle Gerber, présidente de l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine : « Notre rôle ne peut se limiter à prier pour la paix. Nous devons être garants d’une certaine justice, et rappeler l’exigence du droit international. » 

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Enfin une interview de la directrice du Centre pour les relations judéo-chrétiennes, un programme du Rossing Center de Jérusalem une ONG engagée dans le dialogue entre chrétiens et juifs en Israël. Selon une enquête du Rossing Center, face à la hausse des actes anti-chrétiens, « près de la moitié des chrétiens de moins de 30 ans envisage de quitter Israël. » Hana Bendcowsky, directrice du Centre pour les relations judéo-chrétiennes explique pourquoi dans une interview parue sur le site catholique suisse : « Médecins, avocats, prêtres, agriculteurs, commerçants, militants politiques, chefs d’entreprise, artistes… ils incarnent la minorité oubliée des chrétiens de Palestine, alors même que leur présence en Israël date de 2000 ans. Impliqués dans toutes les sphères de la société civile, ils revendiquent leur spécificité religieuse orthodoxe, catholique ou protestante, mais s’affirment comme arabes et Palestiniens au même titre que les Palestiniens musulmans. Leur statut vis-à-vis de l’occupation israélienne est le même, la lutte pour un État palestinien est la même. Mais pris entre l’occupant qui attise les conflits confessionnels et l’islamisme radical qui gagne du terrain, les chrétiens de Palestine sont poussés à l’exil et leur population diminue inexorablement […]. » Hana Bendcowsky relève aussi que « l’idée de vivre dans un endroit où ils ne sont pas étiquetés comme ‘arabes’ ou ‘chrétiens’, mais simplement considérés comme des citoyens à part entière, est très attrayante pour beaucoup d’entre eux. […] Quant à la société israélienne elle se montre de plus en plus hostile envers quiconque est perçu comme différent. » […]. Dans ce contexte, les chrétiens arabes sont perçus comme faisant partie intégrante de la société arabe, sans distinction aucune. La société israélienne a besoin aujourd’hui d’un processus de construction identitaire : développer une identité juive israélienne solide et confiante. Cela implique de s’éloigner d’une perspective victimaire et de construire une identité forte, stable et authentique. Ce n’est qu’à ce moment que des relations saines et constructives avec le christianisme et les chrétiens pourront s’enraciner. Or la situation actuelle ne permet pas la poursuite de ce processus de guérison […] Hana Bendcowsky relève aussi « la montée de la violence et des agressions au quotidien et une forte hausse de la criminalité dans la société arabe en Israël, des problèmes presque négligés par les autorités »,dit-elle. Et le gouvernement se désintéresse des attaques contre les chrétiens ou de la protection des minorités. […] « Aujourd’hui, l’atmosphère générale, façonnée par le gouvernement et relayée par l’opinion publique, est à l’isolationnisme : Personne ne veillera sur nous, nous devons donc veiller uniquement sur nous-mêmes. » Quand on demande si on peut prévoir un véritable exode des chrétiens d’Israël, Hana Bendcowsky est pessimiste : « Il s’agit d’une communauté au statut socio-économique élevé. Nombre de ses membres occupent des rôles influents (médecins, avocats, ingénieurs de pointe ou universitaires. L’émigration de cette population constituerait une perte substantielle pour la société israélienne dans son ensemble. » Et pour la communauté des chrétiens.

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