Le protestantisme, ce qu’il est et ce qu’il n’est pas

Par

Laurent Gagnebin & André Gounelle

Ed. La Cause

128 pages – 9,90 €

Recension Gilles Castelnau

.

Ce petit livre a été écrit au début des années 1980 et a provoqué, durant plus de 40 ans d’existence, 9 rééditions totalisant pour le moment 18 000 exemplaires ! Cet étonnant succès montre sans doute le désir de bien des gens de préciser leurs idées sur la vérité de la foi protestante.

Les deux professeurs que sont Laurent Gagnebin et André Gounelle sont connus pour leur qualité pédagogique de clarté et de rigueur intellectuelle. Dans ces quelques pages ils analysent et comparent sur tous les sujets importants les diverses positions prises par les catholiques et les protestants luthériens, calvinistes et zwingliens.

Dans la première partie, Laurent Gagnebin présente :
. Un triple refus protestant par rapport au catholicisme romain
. Les trois grands principes protestants

. La désacralisation protestante du temps, de l’espace, du prêtre, de la Bible. (Cette réflexion est nouvelle et ne se trouvait pas dans les éditions précédentes.). La modernité du protestantisme, trois données plus culturelles que théologiques.

Dans la seconde partie consacrée à la Cène, André Gounelle situe historiquement le débat selon les différentes tendances catholique et protestantes. Puis présente les différentes conceptions du sens individuel ou collectif du sacrement et de la présence réelle ou spirituelle.

En voici des passages : 

Qu’est-ce que le protestantisme ?

Quatre définitions possibles

Par Laurent Gagnebin

professeur honoraire de la Faculté de Théologie protestante de Paris

Un triple refus par rapport au catholicisme romain

Un triple refus caractérise le désaccord entre les protestants et Rome. Ce triple refus peut être exprimé dans une formule lapidaire : un homme, une femme, une chose ; à savoir : le pape, Marie, la messe.

Un homme, le pape

Le pape est ainsi l’image, par excellence, d’un système d’autorité, d’une hiérarchie, d’une institution pyramidale, d’un pouvoir, que le protestantisme récuse parce qu’il n’en trouve pas le fondement, la source, la justification dans la Bible. Dire le pape, c’est donc dire aussi les cardinaux, les archevêques, les évêques, les curés, les abbés et, avec eux, c’est poser un vaste problème toujours irrésolu, celui des ministères.

Une femme, Marie

La Réforme a rejeté le culte marial. Dieu seul est Dieu, et notre culte, notre adoration, ne sauraient s’adresser à Marie déifiée et élevée au rang d’une véritable déesse. Là encore, comme pour le pape, il faut dire que Marie est le signe d’un problème plus vaste ; le protestantisme, en effet, a d’emblée refusé aussi tout ce qui, de près ou de loin, pouvait s’identifier au culte des saints et à la vénération des reliques. 

Une chose, la messe

Le protestantisme unanime récuse le sacrifice de la messe : le prêtre ordonné peut transformer le painet le vin de la Cène en vrai corps et en vrai sang de Jésus-Christ. Il le peut par le pouvoir extraordinaire que lui donne son ordination. La table de communion devient alors un autel où est réitéré, de manière miraculeuse, par le prêtre ordonné, et lui seul, le sacrifice du Christ sur la croix.

Trois grands principes

L’Écriture seule

L’Écriture et elle seule. La seule autorité clairement reconnue est celle de la Bible et non celle des hommes : le pape, un évêque, un concile, un synode catholique romain ou protestant, un fidèle, quel qu’il soit, un théologien, ne peuvent en aucun cas être investis d’une autorité qui revient exclusivement à la Bible.

[…]

L’Église ne saurait être sa propre règle. Dans la mesure où l’autorité de l’Écriture est la sauvegarde de l’autorité de l’Église, c’est cette dernière qui doit être soumise à la Bible, et non pas la Bible qui devrait être soumise à l’Église. 

La grâce seule et la foi seule

Toute l’expérience de Luther au couvent, par exemple, est d’avoir fait cette découverte : je ne peux pas me sauver par moi­même, par mes propres forces, par mes œuvres méritoires, par une ascèse, même exemplaire, par des mortifications, par une vie supérieure ; Dieu seul me sauve. Et cette découverte de Luther se confondit pour lui avec celle de la Bible.

Le témoignage intérieur du Saint-Esprit

Luther déclara à la diète de Worms : « Je suis lié par les textes scripturaires que j’ai cités et ma conscience est captive des paroles de Dieu ; car il n’est ni sûr ni honnête d’agir contre sa propre conscience. Je ne puis autrement, me voici, que Dieu me soit en aide. »

Ces paroles de Luther proclament les droits de la conscience. 

[…]

Cette reconnaissance de l’œuvre de Dieu en nous est personnelle. On ne peut la faire à ma place et, surtout, personne ne peut, par la contrainte et la force, par une autorité extérieure et officielle se substituer, d’une part, à cette illumination intérieure venue de Dieu et, d’autre part, à cette conviction intérieure qui est vraiment mienne. Personne, c’est-à-dire, comme l’affirmait Luther, ni un pape ni un concile.

Une désacralisation du temps, de l’espace, du prêtre, de la Bible

La désacralisation du temps

La Réforme a combattu pour une désacralisation du temps en limitant de manière très ferme les jours de fête. 

La désacralisation de l’espace

Les églises et les temples protestants ne sont plus un espace sacré. Ils sont des édifices destinés au culte, à la prédication et à l’écoute de l’Évangile, mais ils ne sauraient pour cela avoir une dimension sacrée. 

La désacralisation du prêtre et le sacerdoce universel

La notion du sacerdoce universel est une des grandes idées de la Réforme et de son entreprise de désacralisation. 

[…]

En désacralisant le prêtre, c’est bien toute une conception sacrale de l’Église qui se trouvait du même coup combattue. 

[…]

L’Église, via son clergé, n’était plus la seule médiatrice, indispensable, pour notre compréhension et notre interprétation des textes bibliques.

La désacralisation de la Bible

On promeut en effet au XVIIIe siècle un nouveau rapport au texte lu et expliqué dans une perspective scientifique et rationnelle. Ce sera pour la Bible une approche historico­critique. Les Écritures ne sont plus considérées comme des textes sacrés et intouchables. On en souligne les fragilités d’ordre historique, voire les erreurs et les contradictions. La Bible est donc susceptible d’une même approche que celle des livres dits profanes.

La modernité du protestantisme 
ou trois données plus culturelles que théologiques

Un esprit et des structures démocratiques

Le protestantisme tout entier est régi par un système d’assemblées et de synodes, auxquels participent, en nombre égal, pasteurs et laïques. Ces assemblées votent à tous les échelons, qui vont de la paroisse locale à l’instance nationale. Les conseils des instances protestantes, les commissions aussi, sont formés de membres régulièrement élus par la base. Il faut noter, en outre, que, non seulement les femmes sont membres à part entière de ces assemblées et conseils, mais que, dans de nombreuses Églises protestantes, elles peuvent être et sont pasteures.

La liberté de recherche

Qu’il s’agisse d’études concernant la doctrine chrétienne avec des dogmes définis et promulgués dans le cadre d’une infaillibilité qui les rend, sinon irréformables, au moins irrévocables, qu’il s’agisse de problèmes moraux comme la contraception, le divorce, par exemple, le catholicisme romain contrôle, limite la recherche et, s’il le faut, juge et condamne. Le protestantisme n’a jamais connu de nihil obstat, d’imprimatur, ou d’index.

La simplicité

Le protestantisme se méfie de l’apparat, du spectacle, des cérémonies pompeuses, d’un décorum trop voyant ; il y flaire une facticité, un faux-semblant, quelque chose de frelaté, une artificialité et une vanité toujours possibles et menaçantes. 

Conclusion : Évangile et liberté

Évangile et liberté, c’est ce qu’il est toujours possible de répondre à ceux qui nous demandent de rendre compte de notre foi et de notre identité protestante de manière aussi concise et complète que possible. Avec ces deux mots, tout est dit et rien d’essentiel n’est oublié.

La Cène et la Réforme

Par André Gounelle

professeur honoraire de la Faculté de Théologie protestante de Montpellier

Situer historiquement le débat

La thèse de Zwingli

Selon Zwingli, après l’Ascension, le Christ n’est plus présent corporellement sur terre. Sa présence est spirituelle, autrement dit elle est assurée par le Saint-Esprit. Le Saint-Esprit agit dans la foi, et il rend le Christ présent dans l’âme du croyant.

La thèse de Calvin

La Confession helvétique postérieure précise : « Le ministre nous représente par dehors, et nous fait comme voir à l’œil en ce sacrement ce dequoy le Saint-Esprit nous fait jouir invisiblement au­ dedans et en l’âme ». Le pasteur donne du pain, et, en même temps, Dieu nous donne sa grâce et nous rend Christ présent. J’ajoute que Dieu reste libre ; il n’est pas lié au sacrement, et peut parfaitement donner la réalité du Christ en dehors de la Cène.

Le fond du débat

Cène, individu et Église

La réponse de Zwingli

À la différence des luthériens, les Zwingliens ne disent pas que notre lien avec Jésus-Christ se parfait par le sacrement qui apporterait grâce et pardon. Pour Zwingli, la grâce et le pardon existent antérieurement au sacrement. Notre lien avec le Christ se fait par le Saint-Esprit qui n’a pas besoin de support matériel, de véhicule ou d’instrument, car il est « la force et l’élan qui portent tout, et non ce qui a besoin d’être porté ». La présence du Christ est assurée par l’Esprit, non par le sacrement.

Présence réelle ou présence spirituelle

La présence spirituelle

Les Réformés disent parfois que nous devrions pouvoir nous passer de ces signes que sont les sacrements. 

Les partisans de la présence spirituelle accusent leurs adversaires, ou en tout cas les soupçonnent de frôler l’idolâtrie. Ils leurs reprochent de tendre à diviniser les espèces (comme on le voit avec l’adoration de l’hostie), et de vouloir enfermer Dieu dans des éléments matériels. La plupart des documents œcuméniques contemporains vont beaucoup plus dans le sens de la présence réelle que dans celui de la présence spirituelle ; sur ce point, ils sont très insatisfaisants et même dangereux.

2 réponses à “Le protestantisme, ce qu’il est et ce qu’il n’est pas”

  1. Michel LECONTE

    Ce livre est fondamental pour ceux qui veulent connaître le protestantisme.

  2. François Velten

    Sur la Cène, le texte ci-après de Jean-Marc Babut est percutant. Dans sa simplicité, il dit bien la réalité de la présence.

    Jean-Marc Babut : Pour lire Marc – Mots et thèmes, Cerf, 2004, p. 107-108
    Marc 14,22

    Pendant le repas Jésus prit du pain et, après prononcé la bénédiction, il le partagea, le leur donna et dit : « Prenez, mon corps, c’est ceci ».

    Dans ces quelques mots prononcés par Jésus, c’est le touto (ceci) qui est mis en valeur. D’une part, en effet, la règle générale veut que le prédicat ne prenne pas l’article. Dans le grec to sôma mou est sans doute non pas prédicat, contrairement à ce que suggèrent la plupart des traductions en usage – vraisemblablement sous l’influence de la tradition liturgique – mais plus probablement sujet de la phrase. En second lieu la position de touto en tête de phrase le désigne à l’évidence comme l’élément déterminant. D’où la traduction qui s’impose : Mon corps, c’est ceci. *
    Mais qu’est-ce à dire ? Et tout d’abord que Jésus désigne-t-il par to sôma mou ? Le terme sôma est rare chez Marc (4 fois). On retrouve la même séquence en 14,8 dans la phrase : par avance elle a oint mon corps pour la sépulture. Marc 5,29 est également éclairant : Elle sut en son corps (c’est-à-dire en elle-même) qu’elle était guérie. Les conclusions de E. Schweizer, qui font autorité**, sont des plus utiles ici : « il est vraisemblable que le mot sôma [en 14,22] voulait désigner la personne même de Jésus. »
    Dans la perspective biblique, en effet, mon corps, c’est moi tout entier, en tant que je suis situé hic et nunc. Touto estin o sôma mou signifie donc sensiblement : « Je suis là (moi Jésus) quand il y a ceci. »
    Reste à savoir à quoi Jésus se réfère quand il dit : ceci. La tradition liturgique – et donc dogmatique*** – y a vu presque unanimement une référence au pain. Jésus établirait alors une relation entre la substance du pain et sa propre présence. Un indice permet cependant de mettre en question une telle relation, c’est l’emploi du mot générique artos (pain) là où on aurait attendu azumos ([pain] sans levain, voir 14,1,22), puisque Marc présente le dernier repas de Jésus comme un repas pascal. L’emploi du générique artos montre que la nature du pain n’entre pas en considération dans le récit. En revanche ce sur quoi le récit insiste, c’est ce que Jésus fait du pain. Trois, voire quatre verbes le détaillent : labôn (prenant), eulogèsas (ayant remercié [Dieu]), et surtout eklasen (il donna). C’est donc à ces gestes eux-mêmes plutôt qu’au pain en tant que tel que Jésus se réfère quand il dit « ceci ».
    De ce qui précède il ressort que « Mon corps, c’est ceci » devrait être compris au sens de : « Je suis (et serai) là où le pain est partagé. » Dans cette perspective la présence du Christ, lors de la Cène, apparaît liée non pas tant au pain lui-même qu’au partage de celui-ci.

    [Et en caractères plus petits :]
    Au-delà de l’évangile selon Marc, l’importance majeure du partage apparaît bien dans l’appellation que l’évangéliste Luc utilise pour désigner un des pôles essentiels de la vie de la première communauté chrétienne à Jérusalem : klasis tou artou, la fraction du pain. Tel est en effet le signe auquel les disciples d’Emmaüs reconnaissent le Ressuscité (Lc 24,35). Tel est aussi un des autres temps forts de la vie de la communauté jérusalémite d’après Ac 2,42, communauté qui avait mis tout en commun (apanta koinà, Ac 2,46). On notera enfin que la même séquence (rompre le pain) sert à Luc d’appellation générique pour désigner la réunion dominicale des premières communautés chrétiennes : ils rompaient le pain dans les maisons (Ac 2,46), ou nous étions réunis pour rompre le pain (Ac 20,7). C’est dire que le partage était déjà, selon toute vraisemblance, reconnu comme un des traits distinctifs du message de Jésus de Nazareth.
    On peut se demander alors si les querelles eucharistiques qui ont déchiré les Eglises au moins depuis la Réforme avaient une réelle raison d’être. On peut s’interroger aussi sur ce qu’est devenu, dans la communauté de ceux qui se réclament de Jésus, le partage, ce signe central du monde nouveau de Dieu, le lieu où il devient possible de vivre le salut.

    Trois notes de l’auteur :
    – * Mon corps, c’est ceci : cette lecture a déjà été soutenue par E. Lohmeyer (1957), suivi par D. Lys (ETR 1970, 359) ainsi que F.-J. Leenhardt (Le sacrement de la Sainte-Cène, Neuchâtel 1948, p136).
    – ** les conclusions de E. Schweizer, qui font autorité : On ne peut pas ne pas être frappé du fait que, en l’espace de vingt-huit ans, pour le moins trois grands dictionnaires du NT se soient adressés à lui pour l’article sôma/body.
    – *** selon la terrible loi lex orandi lex credendi.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *