L’éthique : une chance pour la vie

Par

Lettres à nos petits-enfants

Amour, dignité, solidarité, justice, liberté, respect

Denis Müller

Ed. Cabédita

128 pages – 14,50 €

Recension Gilles Castelnau

Denis Müller a été professeur et doyen de la Faculté de théologie de l’Université de Lausanne et professeur de celle de Genève. Son domaine est l’éthique. Il en écrit six lettres à ses petits-enfants afin de les amener à réfléchir intelligemment et librement à eux-mêmes et à leurs relations avec leurs prochains tout en se gardant de tout conformisme et de toute soumission aveugle à quelque autorité que ce soit.

Dans ces six lettres, il aborde tous les sujets imaginables qui se présentent à nous dans la vie quotidienne moderne. Citons entre autres l’internet, la théorie des genres, la découverte des sexes, le baptême et la sainte-cène, la mort et le suicide, les diverses addictions, l’IA etc…

Voici les titres de ces lettres :

Les stigmates de l’enfance et de l’adolescence

Le devenir adulte

Les questions humaines de base

Laïcité, foi et valeurs

Un humanisme en marche avec de nouvelles questions urgentes

Les méfaits à surmonter

Et en voici quelques passages qui en montreront le style : 

Le devenir adulte

Savoir qui vous êtes, choisir votre métier

« La chose la plus importante à toute la vie est le choix du métier : le hasard en dispose » (Blaise Pascal) est une phrase que j’ai beaucoup méditée quand j’avais 20 ans. Choisir ton métier, agriculteur, employé de commerce, anthropologue médicolégal, historien de l’art, médecin ou pédopsychiatre, c’est tout un cheminement intérieur et pas seulement pratique ou technique. Tu trouves ainsi qui tu es et quelle est ta place dans le monde. Tu traces ton destin. Comme on le sait, il est probable que tu changeras plusieurs fois de travail et de métier dans ta vie. Mais cela est secondaire. Le plus important, c’est que tu gardes toujours bien clair le fil conducteur qui te guide sur le chemin. Caminar caminando, écrit Antonio Machado : c’est en marchant que tu découvres le sens de la marche.

« Tu ne dois donc pas avoir peur des échecs et des obstacles que tu rencontres sur le chemin de ton apprentissage. L’échec et l’obstacle sont secondaires, si le fil rouge l’emporte. C’est de ton identité et de ta liberté qu’il est ici question. Garde donc le cap bien clairement devant tes yeux. Ne te laisse pas séduire ou détruire par tes éventuels égarements. Rappelle-toi l’importance de ta construction identitaire »

Laïcité, foi et valeurs

Paul, le pour et le contre

Je décrirais volontiers le paradoxe de Paul et finalement du christianisme lui-même de la manière suivante : comment se fait-il que la grâce libératrice offerte dans l’Évangile de la justification par la foi seule ait pu déboucher parfois sur un moralisme insupportable (chez Paul, sinon chez ses disciples) ? Comment se fait-il que le christianisme ait parfois l’air d’un antihumanisme radical ?

Quand j’avais 20 ans et que je me suis décidé à entreprendre des études de théologie, je n’avais qu’un adversaire en tête : le « moralisme calviniste rebouilli ». Une expression ironique et agressive, mais qui n’a cessé de m’accompagner durant mes vingt-cinq ans d’enseignement de l’éthique. Le calvinisme pris en un sens négatif ne correspond en effet ni à l’éthique de Calvin ni à celle de Paul.

Daniel Marguerat le montre très bien : pour Paul, il n’y a plus ni homme ni femme (Galates 3, 28), les deux sexes sont en principe égaux, comme le sont également le Juif et le Grec, l’esclave et l’homme libre. Cela contredit l’animosité excessive de Nietzsche.

Mais il faut le souligner quand même : on ne peut pas comprendre l’éthique chrétienne sans tenir compte de ses aléas historiques ou de ses effets sociaux. Le moralisme demeure l’adversaire permanent d’une éthique critique et ouverte. Ce que je vous ai dit au début de cette lettre s’applique ici pleinement : l’éthique est révolutionnaire. Elle secoue tous les cocotiers, y compris le cocotier paulinien.

La Bible, un livre comme les autres ?

Réfléchissez bien à ce que vous faites quand vous discutez (de manière constructive ou de manière critique) un verset ou un passage de la Bible. Resituez-le dans son époque et dans son contexte. Cultivez la distance historique. N’identifiez pas le message biblique passé au message chrétien aujourd’hui légitime et nécessaire. Ne cédez pas à ce que j’appelle ironiquement « l’herméneutique du saut de puce » : la Bible, Calvin et moi, nous pensons que… Essayez plutôt de comparer le sens du texte ancien avec le sens requis par nos contemporains. Soyez le libre interprète du sens ancien ! Veillez à comprendre le message biblique comme la mise en perspective des enjeux humains de notre époque, et non comme le sens directement accessible de la situation d’aujourd’hui. Combattez de toutes vos fibres la bêtise du fondamentalisme, qui tend à voir dans chaque texte biblique et même dans chaque verset la vérité éternelle de Dieu. Ne cédez pas non plus à la confusion entre la Bible et la Parole de Dieu : pour les chrétiens modernes, la Bible n’est pas la Parole de Dieu, mais le témoignage pluriel rendu à ce que Dieu entend nous dire quand il prend la Parole. C’est une nuance importante, vous en conviendrez.

Mourir : une échéance, un mystère

Que ton esprit demeure ouvert à la promesse et à la puissance de la résurrection de la personne humaine, qui, loin d’être la simple revification d’un cadavre, balise notre avenir d’être humain éternellement aimé de Dieu. Fais crédit au miracle de la nouveauté et de la naissance, ne te laisse pas séduire par les puissances du désespoir et du découragement. Reste disponible et curieux, optimiste malgré toutes les bonnes et les mauvaises raisons de céder au pessimisme. Autrement dit, sois un pessimiste actif ou un optimiste lucide. Accepte aujourd’hui le pain de ce jour (cf. Matthieu 6,11 ; Luc 11,3), gage de liberté et d’avenir. Parie sur la force et la lumière du lendemain. Vis le jour présent comme balise de l’éternité. Crois et croîs. Grandis en confiance. Sois vivant – jusqu’à la mort (Ricœur).

  • Dieu, le désir de toute une vie

Dieu, donc, n’est pas une grande personne, un géant, une sorte de Père Noël. Il n’est pas non plus un objet immense, une météorite ou un soleil que l’on pourrait littéralement photographier. Dieu, s’il existe, est un Esprit, créateur de vie et de liberté, ou un champ de forces, au sens « métaphysique » du terme. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? C’est qu’il y aurait dans le monde une Force plus aimante, plus attractive donc, que les forces les plus puissantes de l’univers physique et historique dans lesquelles et grâce auxquelles nous nous mouvons. 

Envoi

« Soyez heureux, de toutes les manières possibles. Laissez-vous guider par les perspectives d’une éthique solidaire et responsable. Demeurez ouverts à toutes les questions, y compris religieuses, que vous découvrirez au fil de votre existence. Ne faites pas des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle des idoles intouchables ; ne les croyez pas sur parole et ne leur donnez pas trop de pou­ voir sur votre vie et sur vos choix. Et ne vous soumettez pas aux ordres péremptoires et aux directives dictatoriales des personnes ou des instances autoritaires. Soyez vraiment libres et critiques. »

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