
Rembrandt
Jörg Zink
pasteur, docteur en théologie
Ed. Olivétan
Traduit de l’allemand
80 pages – 18 €
Recension Gilles Castelnau
Jörg Zink a été en Allemagne, aviateur pendant la guerre, pilote de chasse. Revenu à la paix civile il a étudié la théologie, a été pasteur, docteur en théologie et conférencier célèbre dans l’Église protestante allemande.
Ce livre, qu’il intitule « Rembrandt », présente effectivement la personnalité et la spiritualité du peintre. Mais il pourrait être nommé « la Lumière » car c’est bien elle que fait rayonner Rembrandt et que Jörg Zink reconnaît et nous montre si bien. Il est également – et peut-être surtout – un manifeste de l’Évangile que ce pasteur allemand enseigne à ceux – si nombreux de nos jours – qui l’ignorent.
Les titres que Jörg Zink attribue aux 12 tableaux qu’il présente sont comme les chapitres d’un catéchisme heureux et revigorant :
Tout commence par une Fuite en Égypte
Dans la « Ville dorée »
Guidé par un rêve
Adoration dans une étable néerlandaise
En route face au danger
La dernière année
Rentrée chez soi
Adieux paisibles
« Nous allons tous ressusciter »
Expérience à l’aube
Lumière au crépuscule
Nous sommes tous Lazare
En voici trois exemples :
TOUT COMMENCE PAR UNE FUITE EN ÉGYPTE

La Fuite en Égypte
La vie de Rembrandt se reflète dans son œuvre de multiples manières. Cela vaut aussi pour les œuvres inspirées de thèmes bibliques, notamment le récit de la nativité. En 1627, à l’âge de 21 ans, il en peint un premier, intitulé La fuite en Égypte.
L’histoire nous est familière :
Quand les savants furent partis, un ange du Seigneur apparut à Joseph dans un rêve et lui dit : « Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère et fuis en Égypte ; restes-y jusqu’à ce que je te dise de revenir. Car Hérode recherchera l’enfant pour le faire mourir. » Joseph se leva donc, prit avec lui l’enfant et sa mère, en pleine nuit, et se réfugia en Égypte. (Matthieu 2.13-14)
Jésus est à peine né que Marie, l’enfant et Joseph sont déjà en route vers l’Égypte. Ils fuient Hérode, le roi, et derrière eux se déroule l’infanticide de Bethléem qui visait à l’origine l’enfant de Marie.
Un homme robuste, pieds nus, au grand chapeau et à la canne solide, guide un âne. Ce dernier se traîne, épuisé, avec une femme sur son dos qui tient dans ses bras un enfant enveloppé d’une couverture gris clair, le regard inquiet, fixant le chemin avec angoisse. Comme signe de son origine divine, l’enfant porte une auréole autour de sa petite tête. Ils s’apprêtent à vivre une longue absence : les bagages qui se trouvent sur le dos de l’âne contiennent les outils du charpentier.
[…]
Illuminée par une lumière claire, comme si on avait posé une lampe quelque parc au bord du chemin, la famille occupe le champ central du tableau. Lumière et ténèbres, salut et malheur se trouvent côte à côte, et dans l’obscurité l’ennemi est partout présent. Sur le fond nocturne, les personnages lumineux de l’histoire se tiennent étroitement serrés les uns contre les autres.
Mais d’où vient au juste la lumière sur ce tableau ? Elle ne vient pas d’en haut. Elle n’est pas diffusée partout. Elle n’émane pas des humains. Une seule source de lumière rayonne sur le côté, et il faut garder en mémoire qu’à l’époque de Rembrandt, il n’existait pas de lampes électriques qui auraient pu provoquer un tel effet.
Qui donc a posé cette lampe qui éclaire la famille en pérégrination ? La réponse : le peintre, personne d’autre. Il n’y a là rien de mystérieux. Rien de surnaturel. Il y a seulement un groupe – trois humains et un âne qui tracent leur chemin à travers la nuit, éclairés comme par la lumière du jour par celui qui les observe.
Celui qui les observe est un jeune homme qui refuse l’offre d’un riche mécène d’apprendre chez les grands maîtres italiens et qui croit pouvoir trouver ce qu’il cherche uniquement en lui-même et non chez les autres. La Fuite en Égypte illustre de façon remarquable cette obstination.
« Moi, l’artiste, je donne la lumière. C’est moi qui éclaire la scène. La réalité se trouve là où je pose mon regard. La lumière que je fais jaillir et ce qu’elle éclaire est au centre du tableau, au centre de l’espace et du monde qu’il représente. »
Rembrandt s’approprie les choses en jeune peintre sûr de lui qui sait ce qu’il doit apporter au monde – à savoir sa propre personne – et dans le même temps il se reflète dans les choses. « Qui suis-je ? » se demande-t-il, et il répond :« Je suis quelqu’un qui révèle le monde et lui montre comment il est. Je différencie. J’interprète. » Il parle avec la force et la confiance en soi caractéristiques d’un homme éclairé de l’époque baroque, convaincu aussi de son génie.
« Je vois, donc je suis. Donc le monde existe. Et c’est moi, le peintre, qui illumine le monde. »
Il ne fait pas d’introspection, il regarde les choses. Mais il s’extravertit et prend conscience de lui-même à travers les choses.
EN ROUTE FACE AU DANGER

Repos pendant la fuite
En 1647 Rembrandt peint Repos pendant la fuite.
Au cœur d’une sombre montagne boisée brûle un feu. Des gens se réchauffent sous un grand arbre. Ici ils ont trouvé un lieu de repos pour la nuit. On pourrait s’étonner de l’idée de Rembrandt que des fugitifs puissent allumer un si grand feu dans la nuit.
[…]
Deux sortes de lumière dominent le tableau. En bas, sur le devant de la scène, la lumière chaleureuse du feu autour duquel les personnes se sont rassemblées. En haut, au contraire, dans des tons bleus et gris, une lumière mystérieuse, probablement celle de la lune, perce les nuages. Cette lumière est pourtant bien plus importante que celle qui émane de la lune. Elle ressemble à la menace qui plane sur le chemin des réfugiés : « Vous êtes vus – quelqu’un vous observe ! » Il est dangereux d’être repéré quand on est en fuite. Même si cette lumière venait de Dieu, elle semblerait encore dangereuse, car quelle est la volonté de ce Dieu qui demande des choses si énigmatiques ?
Cependant, ceux qui se reposent là, ne sont pas seuls dans la nuit ; à droite du feu et encore plus loin à l’arrière plan on aperçoit un minuscule point de lumière, le rayonnement à peine perceptible d’une lampe. Elle est portée par un homme qui tient un bâton dans sa main droite. Derrière lui, presque invisible dans le noir, trotte un âne sur lequel est assise une silhouette sombre, cachée dans le gris-vert foncé de la lisière de la forêt. Il ne sait pas encore s’il va trouver du repos près du feu. Il ne peut pas encore reconnaître qui se trouve au pied de l’arbre et les personnes près du feu ne savent pas qui est celui qui s’approche avec la lanterne.
Le tableau ne montre donc pas seulement deux, mais trois types de lumière : la lumière froide et dangereuse du ciel, la lumière chaleureuse et salutaire de la terre et la petite lumière faible au loin qui représente peut-être une menace. Il s’y ajoute encore une quatrième lumière, car au-dessus de la forêt un château sombre s’élève sur un rocher. Des fenêtres éclairées indiquent qu’ici habitent des hommes. Mais cette lumière n’illumine pas les fugitifs, au contraire, elle renforce même leur sentiment d’insécurité et la sensation de menace.

C’est autour de tels récits que Rembrandt a créé des paysages imaginaires. Il ne peint pas « le monde », mais un monde qui existe à l’intérieur de lui-même.
Le monde intérieur reflété à l’extérieur est aussi étrange que dangereux. La lumière supérieure qui fait irruption à travers les nuages est d’une intensité presque insoutenable pour l’humain. Devoir vivre sous cette lumière constitue un danger mortel. Car même si la forêt protège les fugitifs des yeux des hommes, elle ne peut pas les cacher devant cette lumière. Cette lumière voir, elle voit même dans les ténèbres. Et si ce Dieu qui voit cout n’était pas également présent dans l’enfant que Marie tient dans ses bras, lui qui a tracé le chemin de l’humain et aussi celui de l’homme qu’est Rembrandt, il seraittotalement insupportable.
LUMIÈRE AU CRÉPUSCULE

Le souper à Emmaüs
Le souper à Emmaüs
[…]
Jésus prit le pain et prononça la bénédiction ; puis il le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent ; mais il disparut de devant eux. (Luc 24.30-31
Rembrandt peint le Christ assis avec un vêtement sobre et une auréole discrète. Les disciples n’ont pas encore de certitude sur ce qui leur arrive. Celui qui est à gauche de la composition lève la main comme pour se cacher, tandis que celui qui se tient à droite s’appuie sur la table, incrédule, comme s’il voulait bondir de sa chaise. Mais cous les deux ont reconnu le maître par le geste du partage du pain.
[…]
Ils ont trouvé celui qu’ils ont connu, et en même temps un tout autre qui les a rencontrés de façon inattendue – le Jésus tel qu’ils se le rappellent et le Christ de leur foi nouvelle.
C’est étrange que ce Christ ne regarde aucun des deux disciples avec lesquels il a parlé. Il regarde à travers eux celui qui regarde la peinture, en lui tendant avec un geste discret de la main un morceau de pain : « Prends et mange. Sous l’apparence d’un hôte non reconnu et sous l’aspect du pain palpable et comestible, je suis avec toi. Accepte-le ! »

Il est assis, lointain et droit, comme s’il parlait depuis une grande distance, et donne à celui qui le regarde, par le geste de sa main, bas sur la surface de la table, le pain, c’est-à dire lui-même.
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