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le dernier sommeil selon Caravage


Alain Le Ninèze

Le romain d'un chef-d'œuvre


Éditions Ateliers HD

128 pages - 12,90 €

 

Gilles Castelnau

 

 

4 mars 2022

 

Le roman d’un chef-d’œuvre
Catherine Guennec  Les heures suspendues selon Hopper   
CaAlain Le Ninèze 
La femme moderne selon Manet
Alain Vircondelet 
De l’or dans la nuit de Vienne selon Klimt

 

Dans l’excellente collection « le roman d’un chef-d’œuvre », le « romancier féru d’art » qu’est Alain Le Ninèze qui nous a déjà réjoui de son « Manet », nous fait maintenant partager sa vision de la vie du Carvage et de son œuvre.

C’est du roman historique mais manifestement fondé sur une recherche approfondie. Selon la tradition de la collection cet ouvrage est centré sur un seul tableau du maitre (ici « la mort de la Vierge ») mais au passage l’auteur mentionne et dit quelques mots de tous les autres.

Nous pénétrons ainsi dans le monde du Caravage.  Son grand tableau est actuellement oublié dans la Grand galerie du Louvre, couvert d‘une épaisse couche de crasse et d’un horrible vernis qui en assombrit tellement les couleurs que les visiteurs l’ignorent et s’en détournent sans un regard.

Voici quelques passages de cet intéressant  petit livre.

 

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Caravage La Mort de la Vierge


Un refus humiliant


 

Les frères carmes n'aiment pas ta Mort de la Vierge. Que dis-je, ils sont scandalisés !

- Les imbéciles ! Raconte-moi, s'il te plaît.

- Ils trouvent que ton tableau représente trop crûment la nature. Montrer la Vierge Marie sous l'apparence d'une femme étendue sur son lit de mort, les pieds nus et le ventre gonflé, pour eux, c'est un sacrilège. Et les fidèles de la paroisse sont choqués eux aussi, ils ne veulent pas voir ce tableau dans leur église. Il te sera donc restitué.

 

[...]


- Pour modèle de la Vierge, tu aurais pris cette prostituée que l'on a récemment trouvée morte dans le Tibre et dont nous avons parlé l'autre jour, Anna Bianchini... Annuccia...

- Je ne connais pas cette femme ! interrompit Michele.

- Je te crois. Mais tu l'as prise pour modèle, puisque tu as dessiné son cadavre au moment où tu peignais ton tableau. C'est le gardien de la morgue qui l'a dit à Baglione. Lequel s'est empressé d'alld'aller le répéter partout. Tu imagines le scandale : prendre une putain pour modèle de la Vierge Marie ! Les frères carmes ne s'en sont pas remis quand ils ont appris ça.

[…]

- Ce que j'en pense, moi ? Je vais parler franchement. Ta Mort de la Vierge, Michele, est une réussite incontestable au plan artistique. J'apprécie la façon dont tu dramatises la scène par le contraste violent entre la pénombre où baigne la pièce et la lumière qui éclaire le crâne des apôtres et le visage de Marie, puis les épaules de Madeleine assise. J'aime aussi le jeu des couleurs, le rouge de la robe qui renvoie au rouge de la tenture placée au-dessus du lit. Tout cela, assurément, est d'une grande beauté, et il y a une étrange force qui se dégage de cette scène de deuil. Mais disons quand même les choses : si l'on ne savait pas qu'il s'agit de Marie veillée par les apôtres, la morte pourrait être une femme du peuple pleurée par les siens dans un modeste logis... En un mot, ton tableau manque de sacré.

[...]

A propos, murmura-t-il, pourquoi as-tu mis au premier plan Marie-Madeleine, la prostituée repentie ? Avec l'histoire de ton modèle, ça fait beaucoup de prostituées pour une peinture de la Vierge, non ?

 


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Caravage La Madone au serpent

- C'est une malédiction, Cecco ! Toutes mes œuvres, désormais, sont refusées par ceux qui me les ont commandées. Tu vois à quoi je pense ?

- Oui, bien sûr, ta Madone au serpent qui a été décrochée de la basilique Saint-Pierre il y a un mois... Quelle injustice !

- Je ne te le fais pas dire. Et cette fois ce ne sont pas des petits moines qui l'ont refusée, ce sont les cardinaux de la Fabrique de Saint-Pierre. Ils n'ont pas l'excuse, ceux-là, d'être des ignares !

- Ils ont trouvé, eux aussi, que ton tableau représentait trop fidèlement la nature.

- Oui, oui, je sais, on voit la gorge rebondie de Marie dans sa robe à col échancré, et sainte Anne a l'aspect d'une vieille paysanne toute ridée. Sans parler du sexe du petitJésus qui est, selon eux, trop nettement visible au premier plan...

- Et en plus, tu as oublié de le circoncire !
- J’aurais dû, en effet, Jésus étant un enfant juif. Mais il y a aussi cette histoire de serpent qui motive la scène.

- Ça, je ne me souviens plus. Ce n'était pas clair.

- Mon tableau illustre cette phrase de la Vulgate où il est écrit que Jésus « écrasera la tête du serpent ».

Jésus ou bien Marie, il y a une incertitude sur ce point dans le texte latin de Jérôme : selon le choix qui est fait entre l'un ou l'autre, on est jugé bon catholique ou, au contraire, partisan caché de ceux qui ne vénèrent pas la Vierge Marie, je veux dire les réformés. J'ai contourné le problème en leur faisant poser tous deux en même temps le pied sur la tête du serpent. Mais cela n'a pas suffi aux cardinaux de Saint-Pierre, ils ont jugé que je n'avais pas tranché assez nettement en faveur de Marie. Autrement dit, pour eux, je fais des concessions aux luthériens, je suis de leur côté...


Michele s'interrompit brusquement. Puis il se prit le menton entre les mains, comme s'il s'absorbait dans ses réflexions.

- Voici donc, reprit-il, où nous en sommes arrivés avec cette guerre menée par le Vatican contre la Réforme. Aujourd'hui, il faut être catholique aussi en peinture !

 

 

Rubens, courtier d'art


Je n'eus pas besoin de faire les présentations, Rubens nous avait vus. Il me fit un petit signe de la tête et salua Michele d'une longue courbette, lui disant que c'était un honneur pour lui de rencontrer le peintre italien qu'il considérait comme un de ses maîtres à l'égal des grands du siècle passé, tels Raphaël et l'autre Michelangelo, celui de la Sixtine.

• Je connais vos tableaux, poursuivit-il, notamment ceux que vous avez peints pour l'église des Français, et j'ai vu récemment votre Mort de la Vierge à Santa Maria della Scala. C'est une œuvre magnifique, bouleversante. Les moines du couvent ont été stupides de la refuser. Ils auraient dû être fiers de 73 l'avoir chez eux.


[…]


Le peintre semblait soudain mal à l'aise. Il se gratta le front, passa et repassa la main sur sa barbiche en pointe.
- Il ne s'agit que d'une rumeur, sachez-le...
- Parlez, je vous en prie.
- Eh bien, voilà. Selon cette rumeur, l'Inquisition romaine aurait décidé de faire disparaître votre Mort de la Vierge.

Michele sursauta si violemment qu'il faillit tomber.

Il s'appuya contre une colonne du porche.

- La faire disparaître ? Que voulez-vous dire ?
- La jeter au bûcher. Comme on l'a fait au temps de Savonarole à Florence, lorsque plusieurs toiles de Botticelli ont péri dans les flammes.

Michele avait blêmi. Il dévisageait fixement Rubens, incapable de prononcer un mot.

- Non, s'exclama-t-il enfin, je ne vous crois pas ! Le pape ne laissera jamais faire ça. Il me connaît, il m'estime, j'étais encore ce matin au Vatican en train de travailler à son portrait.
- Sans doute. Mais Paul V ne contrôle pas tout. Il y a des fanatiques au Saint-Office et ailleurs. Votre tableau pourrait brûler par accident. Dans un incendie, par exemple. A la Scala, où je suis retourné hier, il n'est déjà plus dans une chapelle de l'église mais dans une annexe du monastère...


 

Regards croisés

 

Les motifs du refus du tableau par les Carmes sont restés en partie obscurs. Les historiens et les commentateurs les éclairent à peu près ainsi : le Caravage, ici bien plus qu'ailleurs, avait écarté le sacré, la gloire et la royauté de la Vierge dans l'imminence de son Assomption.
Point d'ouverture sur le ciel et sur son trône, point d'anges prêts à l'enlèvement de Marie. Le peintre avait transformé la scène surnaturelle en scène populaire. Son modèle avait pu être une femme noyée, mais aussi une prostituée, une de ses maîtresses, à qui il ne concédait visiblement que la minceur d'une auréole évanescente.
Ce n'était plus une dormition, ni un transito, un passage et un accès à l'autre vie, c'était une mort vulgaire.


Cependant, un tout autre commentaire religieux est possible, et il a été fait. Le Caravage témoignerait ici d'une spiritualité nouvelle en son temps (et méconnue par les Carmes), profondément humaine, qui salue dans Marie la corédemptrice de l'existence la plus humble. Pour cela, bien loin de la peindre « sans bienséance », comme on l'écrivit, il lui donne la pose même du Christ en croix, et il indique par son corps gonflé sous la robe pourpre le ventre qui porta le Sauveur.
Par le bassin, le linge et les pieds nus (qui sont aussi ceux des Carmes déchaussés), il rappelle le lavement des pieds, comme le fait à son tour MarieMadeleine au premier plan...

 

Jean-Luc Nancy, Sur le seuil, intervention faite au Louvre devant La Mort de la Vierge le 22 juin 1992.

 


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