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Le Service Chrétien de Riesi en Sicile

Utopie du monde nouveau

 

 

Claudine Castelnau



 

15 août 1988

Je viens de passer une semaine au Service Chrétien de Riesi et voici mon reportage. Il veut faire connaître cette remarquable présence de l’Église vaudoise en Sicile.
On peut dire qu’ici aussi « le Christ s’est arrêté à Riesi ».

 

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Jean-Jacques Peyronel,
directeur du Servizio Cristiano

 

Le Service Chrétien est une œuvre de l'Eglise vaudoise en Italie, soutenue par un vaste réseau d'églises et d'amis de toute l'Europe. L'activité du Service Chrétien a commencé en novembre 1961, avec un groupe international de chrétiens, membres de la communauté d'Agapê, guidés par le pasteur Tullio Vinay.

L'objectif du Service Chrétien est de témoigner de l'Agapê de Dieu à l’égard de l'humanité, telle qu'elle s'est manifestée dans la personne de Jésus-Christ. Ce témoignage, basé sur le rapport entre prédication et action, cherche à s'exprimer à travers différents secteurs d'activités qui répondent à des besoins précis de la population et qui forment un projet global d'intervention.

Les secteurs actuellement existant sont :

I) le secteur éducatif (école maternelle, école primaire)
2) le secteur de formation professionnelle (école pour mécaniciens)
3) le secteur socio-sanitaire (centre de planning familial)
4) le secteur agricole (agriculture biologique et centre expérimental de nouvelles cultures)
5) le secteur industriel (usine de mécanique. production de fraises d'acier pour machines-outils pour le travail du bois)
6) le secteur socio-culturel et politique (animation, conférences, débats)
7) le secteur ecclésiastique (participation à la vie de l'église au niveau local, régional, national et international)

Le travail du Service Chrétien est conduit à la fois par des collaborateurs locaux et par un groupe communautaire international résidant au Mont des Oliviers. Le Service Chrétien est dirigé par un comité Général de 13 personnes, présidé par le Modérateur de la Table vaudoise, dont font partie entre autres les représentants des comités étrangers de soutien au Service Chrétien. un comité exécutif de 5 personnes, présidé par le directeur du Service Chrétien, assume la responsabilité de la gestion ordinaire du Centre. Chaque année a lieu l'Assemblée générale des amis du Service Chrétien, lieu de confrontation, de réflexion et d'orientation générale sur les choix et les activités du Service Chrétien.

 

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Claudine Castelnau

 

LA BEAUTÉ : EXPRESSION DE LA VÉRITÉ

En cette mi-septembre, la terre sicilienne est belle à vous couper le souffle. Toute en bosses et vallons, elle s'offre comme une immense terre à céréales qui entrerait en repos après une intense activité : à perte de vue des champs qui conjuguent toutes les couleurs du brun au noir, de la terre fraîchement labourée aux brûlis. Les villages serrés sur les collines sont couleur de terre et de chaumes... Enchantement. Les oliviers prennent d'assaut la colline du Service Chrétien, dévalent à perte de vue jusqu'à la route au loin. Symphonie de verts assourdis mêlés au vert brillant des vignes et au vert tendre de quelques figuiers de barbarie offrant comme un cadeau la tache rouge-orangée de leurs fruits.

Trois jours de pluie cette semaine et la lumière blonde d'un été qui n'en finit pas de mourir camouflent l'aridité de l'île. Un instant seulement. Dix jours de sirocco début juillet ont détruit une partie de la récolte de raisins, le manque d'eau a tari la production de légumes du potager et cette absence d'eau sur les terres du Service Chrétien comme dans tout le pays met en question depuis des mois, le projet agricole du Centre.

Le paysage lui-même, passé le choc de la beauté, se révèle tel qu'il est, dans sa vérité : désert. Désert minéral, le roc affleure partout, étrange campagne où seul le champ entretenu rappelle une présence humaine. Terre sans arbre, ou presque, pendant des kilomètres : un olivier à flanc de coteau, un cyprès dans le lointain, un maigre bosquet d'amandiers, la surprise, parfois, de quelques eucalyptus, de lauriers-roses au bord d'un point d'eau, mais rien qui compte vraiment. Terre sans hommes : des hameaux fantômes, des fermes qui s'écroulent tout doucement par centaines. Après la réforme agraire, dans les années 50, ils ont imaginé à Rome, de construire des villages en pleine campagne. La campagne était déserte, elle l'est toujours : les villages n'ont jamais été habités, les fermes isolées non plus : les gens ont peur. Ils préfèrent un bourg comme Riesi, replié sur lui-même, pour se protéger.

Il existe ailleurs une Sicile littorale verte, privilégiée, bien différente. Mais cette Sicile-là n'est pas celle de Riesi.

Riesi : un gros bourg de 15000 habitants, dont le seul bâtiment vraiment « fini », à part la mairie moderne, semble être l'Eglise Majeure catholique, havre de silence en bleu et blanc, sur la place de la ville. L'état de chantier permanent qu'offre la Sicile a trouvé à Riesi son expression presque parfaite: des dizaines de façades sans crépi, poutrelles métalliques apparentes, maison sans toit où seul un étage est habité, le reste étant à ciel ouvert ou grossièrement obstrué de parpaings. Dieu seul sait quand elles seront finies et si elles le seront. Et lorsqu'on remarque, avec étonnement, une jolie villa achevée et fleurie, l'interlocuteur vous répond toujours que c'est celle d'un « gros commerçant ». vous interpréterez...

Comme vous comprendrez ou non les explications contradictoires qu'on vous donne si vous demandez le pourquoi de tous ces chantiers en cours. Le « parent » (on est toujours le parent de quelqu'un ici !) est à l'étranger : immigré, il ne peut mener à bien les travaux. Mais pour celui qui habite ainsi depuis des années ? C'est à cause des taxes qu'on ne paie que la construction achevée, ou bien tout simplement à cause d'un permis de construire attendu et qui ne vient jamais. Le vrai et le moins vrai se mêlent, mais le résultat est uniformément laid !

Dès lors, la beauté du Service Chrétien est en soi un témoignage : le site pourrait être banalement méditerranéen si Tullio Vinay n'avait choisi le parti-pris de la beauté et convaincu l'architecte florentin Ricci de réaliser les bâtiments. C'est ce qu'exprime fortement un pasteur vaudois de passage à Riesi : « Quand on se demande quel est l'héritage de Vinay et des "hérauts de la foi", qui l'ont entouré à Riesi, on se dit d'abord : l'endroit est beau ! Le protestantisme français comme italien est plein d'édifices qui font plus penser au royaume de la reine Victoria qu'à celui de Dieu. L'Eglise vaudoise a bâti quelques temples qui sont le Jugement de Dieu sur notre vaine gloire, alors que le Service Chrétien est beau ! A lui seul, il est une parole qui dit bien l'utopie de Vinay : faire une chose belle dans cette société injuste de l'Italie du Sud. »

Mais ne vous méprenez pas: quand on dit beauté ou utopie, il faut bien savoir ce qu'il y a derrière les mots.

La beauté du Service Chrétien n'a rien à voir avec les richesses architecturales inouïes
que possède la terre sicilienne. L'émotion esthétique que tel temple grec ou tel baroque somptueux provoquent n'est en rien comparable à la simple jubilation intérieure de celui qui se sent en harmonie avec son environnement. C'est cela le Service Chrétien : être en accord avec la terre : même couleur de pierre, avec le pays rude : les lignes droites jusqu'à l'aigu, les arêtes des murs élevés qui donnent des airs de cathédrale à un lieu de rassemblement communautaire. Et surtout ces immenses baies vitrées, ces passages obligés d'un lieu à Ilautre par l'extérieur, tous ces détails qui rompent avec les volets tirés, les rideaux baissés, l'obscurité où l'on ne décèle aucune trace de vie des maisons de ce pays. L'ouverture...

L'utopie est inséparable de la beauté du Service Chrétien. Elles se renvoient indéfiniment le pourquoi et le comment de ce lieu : Riesi, en 1961, est une ville qui ne « marche » pas, dans un pays où rien ne fonctionne (la Sicile) et Tulio Vinay y arrive avec « un projet global qui rendra témoignage du nouveau monde du Christ. »

La ville, en bas, c'est la cité des hommes avec sa crasse et sa lèpre. Sur la colline, hors de la ville (à l'époque on bâtira le Service Chrétien, préfiguration de la cité de Dieu... Avec des « hommes nouveaux », venus des quatre coins de l'horizon européen par le Centre d'Agapê, dans les vallées vaudoises, première réalisation de Tullio Vinay. Avec aussi les incompréhensions que cela suscite... Cet habitant de Riesi, par exemple, attaché au travail du Service Chrétien, n'a toujours pas accepté la démarche : « Tullio n'a pas tenu compte du besoin de construire quelque chose de nouveau en-bas aussi. »


Aujourd'hui, il y a de moins en moins « d'en-bas » et « d'en-haut » : la « colline sainte » de Vinay est rattrapée par l'urbanisation galopante. Dans ce béton qui le cerne, le Mont des Oliviers prend des allures d'oasis... A temps nouveaux, symboles nouveaux.


UN LIEU POUR EXPÉRIMENTER LA DÉMOCRATIE ET LA LIBERTÉ

Sur le Service Chrétien les idées s'entrechoquent, le verbe se fait plus haut (sur cette terre l'importance de la parole est première). J'ai d'abord souri, parce que j'aime qu'on s'exprime avec passion. Puis au fur et à mesure que l'Assemblée générale avançait dans sa discussion, c'est l'avenir même du SC qui se discutait dans ce tourbillon véhément.

J'en retire une mosaïque d'opinions, souvent plus complémentaires que contradictoires.

D'une personnalité vaudoise, Giorgio Bouchard, ami de longue date du Service Chrétien : « Le Centre de Riesi est né à un moment où l'Italie traversait le soi-disant miracle économique. Les forces du capitalisme se déchaînaient et l'on espérait que la libération des forces économiques, accompagnée de quelques réformes sociales, toucherait toutes les couches de la société italienne y compris le Mezzogiorno (c'était l'époque de la politique de transfert des richesses vers le sud).

Ce très grand mythe a été partagé par toute l'Europe. Le Service Chrétien, par le symbole qu'il représentait (« le témoignage toujours centré sur l'Agapê, cette qualité de l'amour de Dieu qui s'est incarné dans la personne de Jésus de Nazareth » écrivait Tullio Vinay) s'est exprimé contre ce mythe. Le Service Chrétien n'a pas été seulement important parce qu'il a réalisé de belles choses, mais par la prédication qu'il représentait contre les idoles de ce temps. A une époque où l'Eglise vaudoise risquait d'être intégrée dans le mythe du succès économique et de l'argent, Tullio Vinay a su incarner cette non-intégration. « Le Service Chrétien est aujourd'hui encore une forteresse, une place-forte, une manière éloquente des protestants italiens de signaler leur visibilité".

J'ai tiqué au mot « forteresse » parce que justement il fait partie des mots qu'emploient certains pour dénoncer une image du Service Chrétien qu'ils rejettent : « Il faut bien comprendre: les protestants italiens ne sont revenus qu'au siècle dernier dans leur pays (dont ils avaient été chassés par les persécutions religieuses). Ils se sentent, maintenant seulement, à part entière dans l'histoire italienne. Comme d'autres œuvres de l'Eglise vaudoise, (beaucoup plus liées à l'Eglise que ne le sont les œuvres ‘protestantes’ en France) le Service Chrétien est un signe visible de notre participation à la vie italienne. Mais attention, pas dans n'importe quelles conditions ! Quand vous arrivez ici et que vous passez le portail vous entrez sur le territoire de la république vaudoise... une république dans la République. Avec sa dynamique et ses valeurs. »

Mais encore ? Qu'est-ce que ce discours signifie dans la pratique ?

Réponse : « Nous avons eu, dans une autre œuvre protestante, il y a peu de temps, une proposition de corruption politique. On nous demandait de l'argent

sur les fonds publics que nous recevions pour son fonctionnement. Nous avons refusé. Pour une raison de foi : les dix commandements ne sont pas objet de référendum populaire et l'un d'eux dit : Tu ne voleras pas... Mais il y avait aussi, dans notre refus, des raisons de défense de la république protestante et de sa réputation: à mon avis, elle est l'un des rares espaces en Italie où l'on peut avoir une telle attitude. Voilà pourquoi le Service Chrétien est, en même temps que les autres œuvres sociales, l'une des visibilités de notre protestantisme où l'on peut expérimenter sans cesse la démocratie et la liberté. »

C'est d'une façon différente mais semblable que s'exprime Giuseppe, un vieil ami de Riesi, protestant, qui suit depuis ses débuts le cheminement du Service Chrétien : « Dès le commencement, le Service Chrétien a représenté un point de référence pour les forces politiques et sociales. A l'époque où Tullio Vinay est arrivé nous étions dans un moment de crise sociale profonde: les mines de soufre fermaient dans la région et 30 000 personnes se trouvaient au chômage. Grâce au Service Chrétien les forces saines, catholiques, communistes, ont pu se réunir pour en débattre. Mais les forces mafieuses ont vu avec suspicion tous ces gens qui se réunissaient et discutaient. »

Pourquoi ?

« La mafia a intérêt à ce que chacun reste dans son propre camp et ne s'intéresse qu'à ses propres affaires. Il y a eu donc des résistances... »

Vinay avoue lui-même qu'au début; il ne sortait jamais seul dans les rues de Riesi. Il raconte : « Un jour un ami qui nous appréciait m'a dit : Fais attention Vinay, la mafia n'utilisera pas le fusil, mais l'arme de la calomnie. Ce fut vrai et ça l'est probablement encore aujourd'hui. »

Giuseppe m'explique encore : « La mafia reprochait à Vinay d'avoir montré à l'extérieur la misère. Elle a alors expliqué aux gens, en faisant pression sur leur orgueil, que le Service Chrétien allait créer tout un mouvement de répulsion vis-à-vis du pays et des habitants. » Et il ajoute : « Ces choses-là, d'autres les avaient dites, mais de l'intérieur du clan. » On en vint même à un « procès » public contre Vinay à Riesi !

Mais cette « résistance » contre celui qui ne joue pas le jeu ?

« En Sicile, elle se voit tout de suite: les regards des notables se détournent systématiquement de vous »...

A ce garçon d'une trentaine d'années, rencontré par hasard sur la terrasse du Service Chrétien, simple passant en ce lieu, je demande pourquoi il est là. « La Sicile est un pays anarchique. On y est fataliste, sans envie de réagir sur son destin. Ici, je sens une identité semblable entre eux et moi ; j'ai le sentiment qu'on appartient au même monde, celui des gens libres. Et je les admire : ils ont tout basé sur ce qu'ils croient sans jamais rien demander aux autres. »

Puis il est parti. Et je suis restée un long moment à contempler la douceur d'une soirée finissante quand monte les grelots sonores des vaches qui rentrent et que la brume venue des champs fait toute chose plus sereine. Est-ce que cet homme, dans sa simplicité évidente, n'avait pas dit l'essentiel ?

Pourtant il faut aussi parler des « résistances » actuelles. Elles ne sont pas forcément toutes de type « mafieux », mais sûrement ecclésiologiques !... Si chacun reconnaît en Tullio Vinay une personnalité charismatique, des critiques s'expriment mettant en question très clairement l'avenir du Service Chrétien tel qu'il est.

La première des critiques entendues a porté sur le fondement théologique du projet du Service Chrétien : « Tullio Vinay a essayé de transplanter ici la théologie de l"'Agapê" qu'il avait vécue au Centre d'Agapê, dans le cadre d'une réconciliation entre peuples, après la seconde guerre mondiale. Dans un pays où les gens sont d'abord écrasés, il fallait proposer une théologie de la libération (adaptée à la Sicile !). »

Georges Casalis, qui aimait Tullio et le Service Chrétien avait exprimé en 1968 quelques critiques de fonds qui restent sûrement vraies pour ce temps-ci. « Ce qui a été réutilisé ici, (à Riesi), écrivait-il, c'est la vieille tactique missionnaire, - dépoussiérée certes et débarrassée de tout esprit de prosélytisme - de la mise en place audacieuse et problématique d'un commando sans lien existentiel avec la population qu'il doit animer. » C'est, me semble-t-il, parfaitement visible aujourd'hui encore : l'équipe, en grande partie étrangère, passe trop peu de temps dans son ensemble au Service Chrétien, courant le risque de n'avoir que des contacts superficiels avec la ville, avec la paroisse vaudoise et son pasteur. Le problème est encore d'actualité : Jean-Jacques Peyronel, directeur du Service Chrétien dans son rapport à l'Assemblée générale de septembre 1988 écrivait que quatre ans auparavant le nouveau groupe communautaire s'était présenté avec, parmi ses objectifs, « d'impliquer avant tout la communauté vaudoise locale, au niveau de ses membres engagés et des jeunes » dans le travail du Service Chrétien. Un objectif en cours de réalisation depuis deux ou trois ans seulement.

Georges Casalis faisait une autre critique au projet de Vinay : il n'acceptait pas la volonté du Service Chrétien d'être un témoignage de solidarité libre de tout engagement « partisan ». A cela Tullio Vinay répondait que l'action du Service Chrétien était à court terme parce qu'elle était centrée sur des objectifs précis. Objection de Casalis : « Celui qui veut la justice peut-il renoncer indéfiniment aux moyens d'atteindre celle-ci, donc à tous les risques de l'engagement politique pour l'homme et contre ceux qui l'oppriment. » C'était en 1968... Mais dans un pays comme la Sicile (ou plus généralement l'Italie), il me semble que la question se pose encore fortement aujourd'hui.

Pour être juste, il faut aussi dire les points positifs que Georges Casalis décelait dans le projet de Tullio Vinay. Il faisait remarquer que « alors que, de toutes parts, les enquêtes et recherches de sociologie missionnaire conduisent aujourd'hui l'Eglise à s'intéresser surtout aux zones d'expansion économique et d'explosion humaine, Vinay a choisi un lieu de stagnation, de récession même, pour y implanter le Service Chrétien. » Tiens. N'est-ce pas ce que disait, en d'autres termes, Giorgio Bouchard ? Le Service Chrétien, « signe visible » d'une résistance aux idoles de ce temps, dont l'expansion économique n'était pas la moindre... Signe ô combien valable encore maintenant, dans la Riesi de 1988 en pleine stagnation économique et culturelle.


UN ILOT DE LIBERTÉ DANS UN PAYS QUI N'EST PAS LIBRE

Enrico allait et venait sur la terrasse, comme s'il ne pouvait profiter de ces quelques jours de halte avant les vendanges qu'il venait faire au Service Chrétien. Dans la tiédeur d'un soir paisible, il a répété plusieurs fois : « C'est beau ce pays, mais inquiétant. » Par pudeur, j'ai laissé retomber le silence...

Mais que m'aurait-il dit de plus, lui qui vient régulièrement à Riesi, que je n'ai entendu tout au long de ce séjour ? Sûrement : « Il ne faut pas que tu te fies aux apparences. Tu es ici dans l'un des îlots de liberté de ce pays qui n'est pas libre » ... Il aurait pu aussi parler de la violence. Un enseignant dans un collège de la ville, que j'avais rencontré quelques heures avant, m'avait raconté, se répétant dans son émotion, la violence dans son école incendiée par les jeunes, les barreaux aux fenêtres pour tenter d'empêcher d'autres attaques ! La violence dans ce collège ? « Mais ce n'est que l'expression de la violence diffuse dans toute la Sicile » disait-il. Il me disait aussi : « J'ai la possibilité de faire la comparaison entre les élèves venant du Service Chrétien et ceux du public. Les collègues notent un noyau central venant du Service Chrétien qui entraîne le reste de la classe. Le niveau des élèves du Service Chrétien est totalement différent. Il faut bien comprendre qu’on est dans une situation de déqualification de l'école publique. Il y a une désaffection des enfants pour l'école (30 %). On constate que ceux du Service Chrétien (1 classe sur 5) finissent le cycle scolaire pour la plupart. » Pendant toute la conversation, il employait l'expression « culture mafieuse ».

Qu'est-ce que cette « culture mafieuse » ? lui ai-je demandé. Silence. Le temps, probablement, de savoir ce qu'on va répondre à l'étrangère, pour qu'elle comprenne bien.

Et puis : « C'est l'idée d'appartenance à un groupe: famille, parti ; mais c'est aussi une culture de l'égoïsme porté à son extrême limite : on ne tient plus compte de rien. Ni des droits, ni de la liberté des autres. » Un jeune de la ville m'avait dit : « A Riesi, c'est le règne de l'anti-démocratie, de l'anti-participation. On apprend aux gens à déléguer leurs pouvoirs, leurs responsabilités. Ils deviennent des "clients". C'est ça la culture mafieuse ! »

Le langage est direct. Pourtant on m'avait avertie : « En Sicile, les mots ne signifient rien et on peut te parler d'abondance en prenant bien soin de te cacher ce qu'on pense. » Ce n'est pas juste : il y a des gens courageux qui au péril de leur vie sociale, ou de leur vie tout court, acceptent de parler. La réalité sicilienne a parlé aussi tellement fort durant cette semaine qu'elle a pulvérisé bien des silences !

Quelques rencontres, pour essayer de comprendre... Cette violence sanglante s'arrêtera-t-elle un jour ? Onze meurtres commis en quarante-huit heures ! (Il y en aura seize en trois jours !) Un massacre organisé par les « killer » de Cosa Nostra. Les morts, liés à la mafia, ont beau faire la Une du Giornale di Sicilia ou de La Reppublica, ils n'émeuvent guère. Ou plutôt si : ils font écrire que « la mafia n'était pas morte », qu'elle « relève la tête ». Comme si quelqu'un avait jamais cru que la mafia en avait fini avec ses règlements de compte et ses prises de pouvoir !

Mais dimanche, c'est tout autre chose : le président de la première section de la Cour d'Appel de Palerme est abattu dans la nuit, pas loin de Riesi. Son fils qui l'accompagne meurt aussi. Contrairement à sept de ses collègues tués en vingt ans dans la région de Palerme, Antonio Saetta n'avait pas en charge, actuellement, de dossiers « brûlants ». Est-il mort pour avoir été le président de la Cour d'Appel de Caltanissetta qui confirma la condamnation à perpétuité de Michele Greco, le chef probable de l'organe suprême de la Cosa Nostra ? Ou bien est-ce une mort « préventive », suivant l'horrible expression du Giornale di Sicilia, avant le maxi-procès (le troisième) qui doit s'ouvrir au printemps contre la mafia ?

« Qui sera la prochaine victime ? », s'écrie aux obsèques du juge Saetta l'évêque de Catane, devant le Président de la République italienne, et les autorités tandis que le quotidien La Sicilia essaye de se rassurer : « Le massacre continue. Mais ce n'est pas vrai - ça ne peut pas être vrai – que nous sommes désarmés. Ce n'est pas vrai - ça ne peut pas être vrai - que nous sommes seuls. L'Etat existe. Et il est avec nous et cette Sicile humiliée par la barbarie de la mafia »... Un appel au secours.

Enfin mardi matin, au moment où nous allons partir pour Palerme, la radio annonce que Mauro Rostagno est mort.

La désolation, l'angoisse, la rage même contre ce nouveau coup, se lisent sur les visages au Service Chrétien.

Pourquoi vous parler de Mauro Rostagno dont je ne savais rien jusqu'à sa mort ? D'abord parce que certaines morts sont plus insupportables que d'autres. Surtout parce qu'il était un « compagnon de lutte » de tous ceux que j'ai rencontrés, à Riesi, à Palerme ou à Catane. Chacun, ici ou là, a mis à sa manière son courage et son intelligence (sa foi même) au service d'une lutte contre les forces du mal, oserai-je dire, sans avoir peur d'être ridicule. Et chacun depuis cette mort de Mauro se ressent comme mort aussi, d'une certaine façon.

Mauro Rostagno a été tué à 47 ans, lundi soir 26 septembre, dans un guet-apens tendu par des « killer » de la mafia, sur le chemin de sa communauté qu'il rejoignait, près de Trapani. Quelques heures auparavant, il avait encore parlé comme chaque jour de drogue et de mafia à Radiotelecine, une télévision locale à Trapani. Curieux itinéraire que celui de cet homme : ancien leader fondateur de Lotta Continua, un mouvement d'extrême-gauche, homme-sym-

bole de toute une génération (celle de 1968), de ses espoirs et de ses déceptions. Un parcours un peu chaotique mais significatif, l'avait conduit du gauchisme chez le gourou Baghwan aux Indes, puis, après plusieurs tentatives pour relancer Lotta Continua à cette communauté en Sicile où l'on proposait aux toxico-dépendants de les aider à redevenir libres et aux marginaux une halte... A la télévision il dénonçait l'absence de l'Etat italien dans la bataille contre les trafiquants et attaquait les familles mafieuses qui à Trapani gèrent le marché de la mort. Il dénonçait la corruption des politiciens locaux, parlait ouvertement des adjudications truquées, des connivences d'un tel avec la Cosa Nostra. Il donnait des noms... Une façon comme une autre de poursuivre la « lutte continuelle », à poings fermés, pour changer le monde.

Le substitut du procureur qui conduit l'enquête raconte que Mauro Rostagno recevait une menace toute les demi-heures ! Un de ses amis dit que Rostagno a « payé son choix de vérité » tandis que le secrétaire général du Parti Communiste de Trapani déclare : « Ses prises de position étaient en contradiction avec le manteau de silence qui recouvre Trapani. »

Même ambiance au bord des larmes en même temps que de révolte au Centre sicilien de documentation de Palerme, que tout le monde appelle le « centre anti-mafia ». La mort de Mauro Rostagno a ravivé les souvenirs et la tristesse se touche presque du doigt. Il y a dix ans, dans la nuit du 8 au 9 mai 1978, un autre « compagnon de lutte » était assassiné. L'enquête hésita pour conclure entre un suicide ou l'acte terroriste manqué, Giuseppe Impastato étant mort déchiqueté par l'explosion d'une bombe sur la voie ferrée, entre Palerme et Trapani.

Affaire réglée ? Non. Sous la pression de ses amis et leurs recherches on rouvrit l'enquête : les mains du « terroriste-suicidé » avaient été retrouvées près du ballast, intactes ; Giuseppe ne tenait donc pas la bombe lors de sa mort. Avec d'autres indices, le tribunal conclut à un crime mafioso, « perpétré par des inconnus ». Le frère et la mère de Giuseppe et le Centre se constituèrent partie civile contre le boss Gaetano Badalamenti qu'ils accusèrent d'être le commanditaire de l'assassinat : l'enquête a repris et le juge Falcone, du pool anti-mafia de Palerme a fait arrêter le boss.

Une histoire « sicilienne » ? Si l'on veut. Mais à tous points de vue étonnante. Comme une échappée de bleu tendre dans un ciel d'orage, quand on y regarde de plus près.

Giuseppe Impastato est fils d'un homme très proche de la mafia, tout dévoué à « don Tono » (Badalamenti, boss du trafic de drogue) et neveu d'un capomafia. Sa mère a été élevée dans le respect du silence « à moitié déchirée par le fils qu'elle aime, admire et défend contre les accusations hurlées par le père et à moitié séquestrée, entre les murs du foyer qu'une religion immorale de la Famille veut inviolables » (Umberto Santino). Car à seize ans, Giuseppe est chassé de chez lui par son père pour s'être inscrit dans un parti de la « Nova Sinistra » (la Nouvelle Gauche). La mafia, il l'a connue à la maison, il la rejette. Il mène bataille contre elle, jusque dans la dernière ligne droite de sa vie, quand ayant fondé une radio locale il dénonce sur les ondes les mafiosi de la drogue, les spéculations sur les terrains et autres méfaits, avec un humour satirique provoquant.

Avec la candidature de Giuseppe aux élections administratives de Palerme sur la liste de la Democrazia Proletaria s'en est trop : la mafia commence probablement à penser qu'il peut représenter un danger réel pour ses activités. C'est l'exécution. « Peppino » avait trente ans.

Umberto Santino, qui dirige le Centre, écrit que « Giuseppe Impastalo n'est certes pas le seul Sicilien à avoir lutté contre la mafia, en le payant de sa vie, mais qu'il est le seul qu'il connaisse à avoir commencé, de l'intérieur de sa famille, cette lutte et tout seul. »

Etonnant encore, que le frère et la mère de Giuseppe se soient constitués partie civile contre un boss de la mafia qu'ils ont fait arrêter.

On me racontera aussi ce matin-là l'histoire d'autres femmes, qui faisant partie du proche entourage de la mafia ont accepté de rompre le code de
l'omertà et de collaborer avec la justice. Quatre femmes, dont le Centre est très proche se sont ainsi retrouvées dans une situation d'isolement social et familial terrible. Et pour toutes dans des difficultés financières parfois insurmontables : « Actuellement, il faut être parent d'un mort serviteur de l'Etat pour être aidé financièrement afin d'affronter les frais de justice. Nous jugeons cette situation très grave : ces gens qui acceptent de briser le silence en se tournant vers la justice doivent être aidés. Même s'ils sont parents de mafiosi ! Sinon, comment apprendre aux gens à changer, à sortir de leur fatalisme, de leur silence, de leur assujettissement ? » ...

Au Centre, on fait de la recherche sur la mafia, ses meurtres, ses ramifications politiques et financières. J'ai devant moi un livre de 198 pages, fruit d'une recherche sur l'assassinat à Palerme et dans la province de Palerme pour les années 1960-66 et 1978-84. Recherche menée conjointement avec l'Université de la ville, « contribution à une connaissance de la réalité dans laquelle nous vivons » annoncent les auteurs. Village par village, quartier par quartier, une carte de la mort violente est dressée, année après année. Les « cadaveri eccelenti » (« cadavres excellents » = personnalités tuées par la mafia) sont recensés, les familles de la mafia avec leur spécialisation et leur zone d'influence mises en carte... La désespérance à l'état brut ? O non ! Je vous l'ai déjà dit, les gens courageux existent : les auteurs de l'étude proposent en forme de conclusion de mettre sur pieds « une stratégie qui régénère le cadre de vie et propose de nouveaux modèles de comportement social, indispensable si l'on veut empêcher l'instauration de la dictature de la barbarie. »

Mais l'urgence de la situation fait qu'on ne peut pas s'en tenir aux belles déclarations de principe. Il faut impérativement passer aux actes si l'on veut rester crédible. « Empêcher l'instauration de la dictature de la barbarie », c'est pour ce groupe travailler depuis trois ans dans un quartier historique de Palerme, en proposant de l'animation sportive ou de la formation professionnelle aux jeunes (la domination de la mafia passe par eux en les racolant pour de la petite délinquance), une aide aux personnes âgées, un restaurant de quartier. C'est aussi un important travail d'information sur la mafia dans les écoles, des conférences et séminaires... « Pour créer un nouveau tissu de relations sociales dans ces quartiers désagrégés, misérables. »

- Comment Margherita, permanente au Service Chrétien, voit-elle la situation après cette semaine de violence sanglante ?

- Très mauvaise. La mafia, contrairement à ce qu'on aurait pu croire n'est en rien affaiblie. Si elle a moins fait parler d'elle ces demiers mois, c'est probablement dû à sa réorganisation pendant le maxi-procès de Palerme. Mais la mafia, ce ne sont pas seulement des crimes de sang. Bien sûr, c'est une organisation criminelle et dans son code le meurtre est chose normale, mais les mafiosi tuent aussi tant de gens par la drogue… La mafia est d'abord une puissance financière, italienne et internationale, liée aux politiciens. Il ne faut jamais I'oublier !

« On ne peut dire, chaque fois qu'il y a un assassinat (comme ces derniers jours) : la mafia relève la tête, il y a recrudescence. Si I'on veut frapper la mafia, il faut élever le niveau de la lutte, car la mafia est présente dans notre vie de tous les jours. Nous avons besoin de moyens de répression pour de gros coups contre elle, mais aussi de moyens de changements sociaux. Partout, dani le Mezzogiorno, et pas seulement en Sicile, nous sommes dans une situation de désagrégation de toutes les relations sociales et civiles. Tout est pourri : le petit conseil municipal du village comme celui de la grande ville. »
- Pourtant à Palerme, il y a du nouveau...
- « Oui. Nous avons une nouvelle municipalité et c'est sûrement une affaire très importante pour I'avenir ! »
- Effectivement, depuis les dernières élections municipales, Palerme a un nouveau maire démocrate-chrétien (DC) qui gouverne avec les Verts et un mouvement de la gauche catholique, la Città per l'uomo (la Ville pour l'homme) avec le soutien extérieur du Parti Communiste. Les jésuites palermitains, qui dirigent le Centre Pedro Amrpe (un institut-de formation socio-politique pour les laïcs), ne font pas mystère d'aider à « régénérer le système politique italien malade de I'hégémonie des partis traditionnels » en s'appuyant sur des alliances inédites jusqu'alors comme à Palerme. Se retrouvent sur ce créneau ceux qui pensent que dans l’ambiance des partis au pouvoir, ou dans les allées du pouvoir, il n'y a pas d'espace pour un renouvellement de la société italienne.

Quant aux prêtres engagés dans le travail social sur la ville de Palerme, ils ne cachent guère leurs difficultés avec la hiérarchie et le cardinal Pappalardo dont ils refusent les consignes de silence ou pire, le soutien à la Démocratei Chrétienne, dont mon interlocutrice dit carrément « qu'elle a la majorité des responsabilités dans la dégradation de Palerme et des liens évidents avec la mafia. »

Comme je m'étonne, ayant encore en mémoire l'espoir que souleva le cardinal lors de son arrivée en 1982, quand il demandait que l'omertà soit brisée et parlait ouvefiement du « péché de mafîa », on sourit... « Il est subitement devenu muet ». ‘Zitto’, c'est un mot que tous connaissent bien dans ce pays ! Aux dernières élections, il n'a en rien soutenu ceux qui ont été élus et peuvent politiquement provoquer un renouveau. » Plus que de la colère, c'est une déception amère qu'exprime la voix de Margherita.

Je crois que j'ai, en partie, compris ce silence intrigant quand j'ai interrogé un prêtre, dans une petite ville sicilienne qui ne fait guère parler d'elle. De la mafia, il y en a comme ailleurs, oserai-je dire, mais plutôt moins visible. Pourtant chacun sait qui est qui. Je lui demandais s'il refuserait I'enterrement religieux d'un mafioso notoire dans son église. Sa réponse fut : « ça pose un problème de conscience : quelles preuves a-t-on qu'un tel était mafioso ? » Devant mon air interloqué, il a ajouté que « pastoralement, il ne pouvait pas ne pas accompagner dans la douleur la famille... » Alors un service privé, sans le corps ? « La mort est chose trop publique ici. » Enfin, bravement, il a avoué que dans un milieu rural comme celui-ci, tout le monde savait bien, mais les liens de parenté étaient si étendus que sans être mafioso, on était parent d'un mafioso. Et pour clôre, parce qu'il ne pouvait pas aller plus loin, il a conclu très « évangéliquement » : « Chi non é mafioso gli scaglia la prima pietra ». (Que celui qui n'est pas mafioso lui jette la première pierre).

Il n'était pas inconscient de la situation, mon curé, puisqu'un moment plus tard il m'expliquait que c'était bien à cause de ces liens de « parenté » très étendus que la mafia se maintenait si fortement au plan local…

Je repensais à l'écrivain Dominique Fernandez qui déclarait, dans un quotidien italien, son angoisse devant la violence en Sicile en même temps que son amour pour cette terre : « L'absence d'Etat est un grave défaut de la société (sicilienne) qui a pour conséquence que tous les rapports deviennent personnels et affectueux et non pas contrôlés et formels comme en France. Les Siciliens vivent de sentiments particuliers qu'on pourrait dire "mafiosi" parce que souvent, pour agir, I'argent ou les faveurs clientélaires sont inutiles : un lien personnel fort et tout devient facile et possible. »

Préoccupé par la « vague religiosité » de ses concitoyens, leur indifférence à toute idée de conversion, de pardon, le prêtre que j'interviewais égrenait des chiffres : « 10 %, 15 % peut-être, vivent leur foi chrétienne. Jusqu'à présent, nous avons évangélisé ceux qui venaient ; maintenant il faut une évangélisation plus directe, Bible en mains. Et qui ne passe plus automatiquement par le service de charité. » Du Service Chrétien qu'il connaissait, il ajoutait : « Il est bien vu, mais derrière lui on ne saisit pas la tentative d'évangélisation ; la plupart des gens s'arrêtent au service social. » Eternelle question de la « visibilité » de I'Eglise dans ses œuvres !


APPRENDRE LA DÉMOCRATIE POUR COMBATTRE LA MAFIA

Pourtant à cette question posée directement au Service Chrétien, un homme, me semble-t-il, a répondu sans le savoir. Président du conseil d'administration du pressoir à huile qui devrait être mis en route ces jours-ci, il m'expliquait pourquoi c'était si important comme opération sur Riesi : jusque là les producteurs d'olives devaient aller dans des petits moulins, sans possibilité ni de stoquer d'huile ensuite, ni de l'embouteiller. Je ne comprenais toujours pas pourquoi le Service Chrétien s'était impliqué à fond dans ce projet, après celui de la cave vinicole... qu'il prenait comme exemple. Tout d'un coup, il est sorti de ses

explications économiques et chaque mot qu'il prononçait me paraissait très important : « Tous les sociétaires (970, sur quatre communes) sont producteurs de vin. Ils ont une voix chacun. Il ajoutait : "ça libère de toutes les mains intermédiaires. La coopérative étant au service de tout le pays, la mafia ne l'a jamais attaquée. » Régénérer le tissu socio économique, disait Margherita à Palerme. Nous y sommes en plein ! D'ailleurs mon interlocuteur finit : « La coopérative, c'est important : ça sert à apprendre aux gens à vivre une vie démocratique. »

Question : « S'il n'y avait pas eu le Service Chrétien, les coopératives existeraient-elles ? Silence. Puis : « Tullio Vinay a été la "pietra nello stagno" (la pierre dans l'étang). Indispensable. »

Mais mon interlocuteur n'en a pas fini avec le Service Chrétien : il en attend beaucoup plus encore pour « influencer la mentalité de Riesi ». Il voudrait que la présence du Service Chrétien et des Vaudois dans la vie sociale locale soit encore plus importante. Il voudrait que le Service Chrétien ouvre un lieu de débats, de confrontation en ville : « Ici, il
nous faut un lieu de liberté ». Quand on lui dit que les Vaudois ne sont pas 500, comme il le croit, mais 70 à Riesi, il reste stupéfait ! (Il est catholique).

A propos des Vaudois, leur église à Riesi est devenue un soir de Jeudi-
Saint 1988 ce lieu de liberté dont parlait mon interlocuteur, en organisant dans le temple, une conférence-débat sur la mafia. Avec un thème bien précis : « De Di Christina à Calderone, comment la mafia a changé après les "repentis" et le maxi-procès de Palerme. » L'opération était audacieuse : Di Christina était le boss de Riesi...

Il a été assassiné à Palerme pour s'être « repenti », mais sa femme habite
toujours Riesi et ses enfants étaient à la conférence...

Le temple était plein (plus de 100 personnes alors que c'était l'heure de la procession du Jeudi-Saint) et dirigeants syndicaux ou politiques de gauche côtoyaient vieux paysans et jeunes qui prirent activement part au débat. Le pasteur Mauro Pons m'a simplement dit qu'il était heureux de cette soirée où l'on s'essaya à voir clair et à sortir de ce flou dans lequel la discussion s'enlise si souvent quand il s'agit de mafia...

Ce soir-là, on dit clairement qu'il faut en finir avec ces stéréotypes d'une « vieille » mafia liée à l'économie agraire, opposée à une « nouvelle » mafia spécialisée dans la spéculation immobilière, le trafic des armes et de la drogue et le blanchissement de l'argent « sale » dans le placement bancaire. Il y a une Mafia, qui utilise la délinquance organisée, mais seulement comme moyen pour un but précis : l'accumulation de richesses nécessaires à l'acquisition du pouvoir économique ou politique.

On déclara clairement encore qu'il faut en finir avec cette image d'une
« mafia d'honneur » à laquelle appartiendraient les « repentis » Di Cristina, Calderone, ou Tomaso Buscetta. Un « repenti » est toujours mafioso : en même temps qu'il se « confesse », il tend à défendre ses amis et la Mafia. Ce n'est en rien le « repentir » chrétien... Evident, penserez-vous ? Peut-être. Mais ça ne se dit jamais en public ici !

Le pasteur m'a aussi raconté, en « annexe », les difficultés qu'il avait eues pour faire imprimer son affiche annonçant la conférence. Le premier imprimeur n'avait pas le temps. Le second était accablé de difficultés techniques. Quant au troisième, il voulut bien mais, après en avoir soumis un exemplaire aux autorités du chef-lieu pour pouvoir faire un affichage public, il enleva son nom avant d'imprimer !

Je m'aperçois que j'ai cité, tout au début de ce texte, le rapport de Jean-Jacques Peyronel : « Le Service Chrétien étant une œuvre qui a comme raison et fin ultime le témoignage évangélique, il serait opportun d'impliquer avant tout la communauté vaudoise locale. » Je ne sais pourquoi, mais le mot « opportun » me gêne. Est-ce que ça signifie que jusqu'à présent ce n'était pas « opportun » ?

J'ai eu aussi, toute cette semaine, l'impression d'une ambiguïté profonde au niveau des mots : les gens de Riesi que j'ai écoutés disaient indifféremment les Vaudois ou le Service Chrétien ; alors qu'au Service Chrétien on glissait sur le mot de paroisse pour aller tout de suite à population locale... Je crains qu'on ne puisse vivre sans communauté locale qui renvoie par sa diversité de choix théologiques, éthiques ou
politiques à la réalité de Riesi. Sinon c'est la « forteresse ». Et le sel perd sa saveur.

Mais je suis consciente aussi de la difficulté inimaginable de la situation :
je me souviens avoir entendu l'un de mes interlocuteurs siciliens constater que « le débat sur le rôle des chrétiens pour promouvoir la démocratie dans le Sud n'en était qu'à ses débuts... Peut-être, ajoutait-il faut-il commencer tout simplement par donner voix et force à ceux qui s'opposent à l'état de barbarie qui s'installe sur l'île ? Il était catholique, mais instinctivement citait pêle-mêle, le Service Chrétien, le Centre diaconal La Noce (vaudois) de Palerme ou telles communautés de base, d'origine catholique de Sicile.

« Donner voix et force » à ceux qui ont pour tâche d'innover, d'inventer, c'est bien le rôle des membres d'une communauté chrétienne locale. A l'oublier, les « pionniers » risquent de se priver d'agents de liaison précieux !

 

UN CHANGEMENT SANS PROGRES

« Non. Riesi et la Sicile ne sont pas (non jamais été) le tiers monde... mais
toujours la périphérie de la périphérie, ce tiers en marge de la société des deux tiers... Le défi, aujourd'hui comme hier, est de chercher à être un signe d'espérance et ainsi de témoignage dans une situation en apparence désespérée. » (Rapport de Jean-Jacques Peyronel à l'Assemblée générale de septembre 1988).

A Jean-Jacques, j'ai demandé comment il voyait la situation actuelle : « Il y a eu d'un côté un changement superficiel : la modernité qui arrive du Nord et du Nord de l'Italie, a touché Riesi. Le niveau de vie s'est amélioré, mais il ne faut pas se laisser leurrer par cette modernité qui ne correspond ni à un développement économique, ni à un développement culturel ou spirituel de la situation. ce changement est arrivé un peu du jour au lendemain et parce qu'il a été tellement rapide n'a pas été assimilé et pensé. »

- Si les gens peuvent vivre mieux, c'est qu'il y a de l'argent qui arrive ?

- Nous touchons là l'une des contradictions typiques de tout le Sud et de Riesi, bien sûr: Il y a effectivement une circulation d'argent très importante, mais d'où vient cet argent ? En grande partie de mandats des immigrés, des retraites sociales d'invalidité, des montants compensatoires et subsides de toutes sortes de la part de l'Etat. Enfin, il y a l'argent dont l'origine est « inconnue » : un flux de capitaux lié à des activités et trafics illégaux. La drogue en est, mais aussi toutes les activités traditionnelles de la mafia : contrebande de cigarettes, d'armes, spéculation sur les terrains, extorsions de fonds... »

Tullio Vinay, dans une interview récente à L'Eco delle Valli valdesi faisait
ce même constat général : « Ce que nous avions voulu, le changement de
mentalité, n'est pas arrivé Riesi a eu une mutation, mais pas un progrès. Le progrès est quelque chose de profond, c'est une conception différente de la vie. Et là, tout est encore à faire. » Et Sergio Aquilante, pasteur et directeur du Centre Diaconal de Palerme : « Le changement ne vient pas dans la révolution. Il faut ensemble refaire peu à peu la société, changer les mentalités. Actuellement la modernité est dans les choses qu'on utilise, dans les techniques, mais pas dans les têtes. » Et il ajoutait qu'à son avis « le noyau dur, résistant, pour que se fasse ce changement, c'était le vide, l'abîme culturel dans lequel vivait la société méridionale. »

Jean-Jacques le confirme : « A Riesi, la situation culturelle s'est dégradée : il n'y a même plus de cinéma, plus de centre culturel. Aujourd'hui les seuls lieux de rencontre sont les bars. Et les femmes n'y vont jamais. En même temps, les jeunes, diplômés, licenciés, restent au pays. (L'immigration devient de plus en plus difficile dans l'Italie du Nord comme dans le Nord de l'Europe). Il y a donc à Riesi un capital humain plus riche culturellement qu'auparavant, mais sans initiative (c'est rarissime une initiative spontanée dans ce pays !). Le Service Chrétien a sûrement un rôle à jouer dans l'invention de nouvelles formes de dialogue, de confrontation, une initiative culturelle à lancer, mais en se gardant de mettre en place de nouvelles dépendances pour des gens qui sont déjà en situation de dépendance. »

Quant au plan politique, si à Palerme et à Catane on place beaucoup
d'espoirs dans la nouvelle municipalité (à Catane tous les partis sont représentés sauf l'extrême-droite et l'un des conseillers municipaux s'est vu attribuer la surveillance de la « transparence » des adjudications publiques!), la situation politique s'est détériorée à Riesi. Pendant des années municipalité de gauche, la ville est aujourd'hui aux mains de la Démocratie Chrétienne qui a la majorité absolue. Jean-Jacques le voit comme à la fois un changement significatif dans la vie civile et sociale de Riesi et la confirmation d'une crise profonde de la gauche.

Il y a vingt ans, l'identité politique était nette, il y avait une différence entre le Parti communiste et le Parti socialiste. Les partis de gauche ont été à Riesi de toutes les luttes ; maintenant, on ne voit pas toujours les différences ! Enfin, l'arrivée en force de la Démocratie chrétienne confirme la permanence du système clientélaire. Comme par hasard, au moment où les administrations reçoivent beaucoup plus d'argent de la Région ou de l'Etat, c'est la Démocratie Chrétienne qui arrive au pouvoir. Quand on dit que la mafia « est de retour », l'histoire de Riesi prouverait plutôt le contraire : elle a toujours été là. La situation en
profondeur n'a pas changé.

« On peut simplement constater qu'à Riesi, qui était l'une des régions de la mafia agraire traditionnelle, celle-ci s'adaptant aux nouvelles conditions économiques renouvelle son pouvoir. »

Et Jean-Jacques d'énumérer les lieux où la mafia s'est installée ces dernières années, suivant le développement économique d'une région. A Gelà, par exemple, où le plan d'urbanisation (la ville a triplé en quinze ans après l'installation d'une raffinerie d'importance européenne) a suscité de grands travaux publics. A Syracuse où la mafia était inconnue (avant la construction d'une autre raffinerie) de même qu'à Messine ou Agrigente...

La militarisation du territoire sicilien avec l'installation, dans la province de Raguse, à Comiso, d'une base pour missiles américains (la plus grande d'Europe) a rameuté la mafia. L'endroit choisi était celui où, paradoxalement, l'agriculture était la plus florissante (60 % de la production nationale dans certains cas). La totalité des terres agricoles de la province a été rachetée par des familles mafieuses de Palerme attirées par le gain que la base représentait...

J'ai retrouvé un texte écrit par le Service Chrétien en 1985 et publié par l'agence de presse protestante italienne Nev : « Le développement progressif d'une conscience collective anti-mafia est peut-être le phénomène le plus intéressant et le plus important, parce que jusqu'à maintenant, en Sicile, on ne pouvait même pas prononcer le mot de mafia. Depuis quelques années, au contraire, non seulement on peut en parler, mais se développent, surtout dans des grandes villes comme Palerme ou Catane, des manifestations contre la mafia avec des défilés dans les rues, ce qui ne s'était jamais fait. »

Cet été, c'est à Gelà qu'on a manifesté dans la rue contre la mort semée par la mafia dans la ville lors de règlements de comptes entre « familles »...

J'ai aussi à l'esprit ce que disait Sergio Aquilante, à Palerme : « Dans notre école secondaire nous avons fait des débats sur la mafia. Les enfants ont écrit qu'aujourd'hui il faut rompre le silence autour d'un meurtre. »

Rompre l'omertà ! Mais c'est aller à l'encontre de toute la « culture mafieuse » dont parlaient nos interlocuteurs sans cesse ! La demande, adressée au Service Chrétien, d'un centre de libres débats, c'est d'une certaine façon vouloir briser le silence, penser ensemble la situation. La question posée est bien d'ordre culturel. C'est d'ailleurs ainsi que les observateurs attentifs de la Sicile et du Mezzogiorno en général l'analysent : l'écart Nord-Sud n'est pas seulement d'ordre quantitatif (économique), mais d'ordre d'abord qualitatif. La qualité du développement proposé au Sud est en question. C'est beaucoup plus difficile que d'industrialiser à marche forcée et désordonnée ou d’ « assister » encore le Sud. Il faut un projet global (tiens, Tullio Vinay aussi le proposait il y a presque trente ans !) de développement. Cela ne sert à rien d'avoir des réalisations mirifiques dans le Mezzogiorno si les décisions se prennent à Milan ou à Rome... Cela ne sert à rien d'élever le niveau de vie par habitant si l'on n'améliore pas la qualité de la vie. Cela ne sert à rien d'avoir institué une scolarisation de masse et de se retrouver avec une armée de diplômés au chômage, privés de toutes chances de s'insérer un jour dans le marché du travail chez eux.

J'ai l'air de réfléchir en écrivant... C'est un peu le cas : une semaine à Riesi pour « tout » comprendre... Je saisis pourtant mieux ce qui m'avait surpris dans le rapport de Jean-Jacques : « Non Riesi et la Sicile ne sont pas (n'ont jamais été le tiers monde. » Je pensais bien, comme d'autres venus du Nord que pourtant ce pays ressemblait fort à l'idée du tiers monde que j'avais ! En écoutant, en lisant, en discutant, je suis persuadée qu'il vaut mieux parier de « concentré de la modernité » avec toutes les carences qu'une modernité non contrôlée peut entraîner. Les grandes villes siciliennes sont l'exemple parfait de ce développement sans projet : on construit n'importe où, même dans les zones protégées et il y a en même temps une abominable crise du logement ; on vit un manque, parfois total, des plus élémentaires services publics (qui
n'a souvenir des ordures jusque sur la chaussée à Catane ou à Palerme !) ; le manque d'écoles est criant (la moitié des écoles de Palerme sont privées et se tiennent dans des appartements loués à des mafiosi). A Riesi, petite ville certes, il n’y a aucun service de pédiatrie (le Service Chrétien est en train d'en lancer un), rien pour le Planning familial si ce n'est la consultation du Service Chrétien... Rien pour les handicapés, rien pour les jeunes et rien pour les vieux…

 

POUR UN DÉVELOPPEMENT QUALITATIF
ET UNE PROMOTION SPIRITUELLE DU MEZZOGIORNO

A cette modernité il manque évidemment un supplément d'âme. Il ne suffit pas de remettre en route la société civile. Sergio Aquilante dit : « On essaye de faire passer dans leur cœur plus de joie » en parlant des quarante cinq enfants que le Centre diaconal La Noce scolarise, mais aussi fait manger et dormir parce qu'ils n'ont plus de famille « normale ». Tullio Vinay disait, lui, que « l’Evangile concerne non seulement le Salut, mais le bonheur, non seulement le bien, mais le bien être de l'homme. »

Je regrette de ne pas avoir plus de temps pour réfléchir à la dimension religieuse de la « question méridionale ». Cette « religiosité » que mon curé appelait « naturelle » et qui est souvent un syncrétisme pagano catholique. J'ai lu l'expression de « compromis religieux méridional" pour expliquer ce catholicisme tellement étranger même au catholicisme du Nord de l'Italie. La présence et le témoignage évangéliques ne sont pas seulement une participation à la régénération de là société civile mais en même temps que la promotion humaine, le Service Chrétien comme d'autres groupes doivent clairement proposer une promotion spirituelle...

 

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