
Testament spirituel d’un militant de la fraternité
Robert Ageneau
Leneide Duarte-Plon (éd.)
Ed. Karthala
292 pages – 26 €
Recension Gilles Castelnau
Les éditions Karthala nous donnent, dans la collection Sens et conscience, un excellent ouvrage de plus qui, comme le titre l’indique bien, trouve du sens à la foi chrétienne et touche à la conscience de nombreux fidèles. La liste, désormais longue, de ses auteurs, commencée par l’évêque épiscopalien John Spong et prolongée par des théologiens catholiques (et quelques protestants) libéraux, ne cesse de s’enrichir au grand bonheur de tous ceux qui se détournent de l’enseignement traditionnel.
Paul Blanquart, élevé dans une famille catholique politiquement engagée à gauche, est entré dans l’ordre dominicain où il a toujours réussi – avec passion et difficulté ! – à maintenir son attachement marxiste et sa foi catholique.
Sa foi est centrée sur la conviction que Jésus s’enracinait dans la tradition prophétique de l’Ancien Testament et s’opposait, comme les anciens prophètes, à la puissante caste des prêtres. Il se focalise sur l’Esprit de fraternité et d’amour du prochain voulu par le Dieu qui rend les hommes humains et s’éloigne des grandes affirmations dogmatiques qui couvrent trop souvent une réalité d’oppression inhumaine.
Robert Ageneau et Leneide Duarte-Plon ont attribué une quarantaine de pages à des « éléments biographiques », 80 à « Comment Paul Blanquart conçoit la foi chrétienne » et enfin une centaine à un « choix de ses textes ».
On attribue à plusieurs reprises à Paul Blanquart le symbole du « Marcheur » de Giacometti dont l’attitude décidée représente le dynamisme de la vie animée par Dieu.
En voici des passages :
Moi, Paul Blanquart
Je suis un bâtard. Je ne suis pas de race pure, je tiens de deux genres différents. Croisé de christianisme et de marxisme. Et donc impur, rejeté par l’une et l’autre orthodoxies. Arlequin.
Introduction
Bernard Lauret
L’image du marcheur de Giacometti figure sur la tombe de Paul Blanquart. Cette sculpture lui tenait beaucoup à cœur. Toute en tension vers l’avant, elle exprime le dynamisme de sa vie : sortir de soi à la rencontre des autres et du Tout Autre, inséparablement. Paul se réfère ainsi à la foi d’Abraham qui quitta tout pour partir à la recherche d’une « patrie meilleure », à l’écoute d’un Dieu qui allait lui parler par toutes sortes de rencontres. C’est le lot de tous les croyants qui se sont engagés dans une démarche de rupture avec les fatalismes, les idoles et les idéologies qui asservissent l’humain aux dépens du partage fraternel.
I
Éléments biographiques
.1. Le Nord d’où je viens
Je me souviens d’une scène : le soir, j’étais en étude au Lycée Faidherbe à Lille. Je devais avoir 17 ans et le pion qui était membre du Parti communiste me voyait lire Études kierkegaardiennes de Jean Wahl. Alors, il me dit : pourquoi vous lisez Kierkegaard ? Je lui répondis : parce que Marx ne suffit pas. Marx c’est bien, la lutte des classes, l’organisation ouvrière et tout ça, mais cela ne suffit pas. Il faut y ajouter des éléments de subjectivité, c’est-à-dire : pourquoi je m’engage dans la lutte ? Est-ce que c’est seulement pour gagner plus de fric ? Ou bien est-ce que c’est pour libérer les gens ? Est-ce que la libération c’est seulement un accroissement du niveau de vie au sens de plus de consommation, ou bien est-ce l’ouverture à toutes les dimensions des autres, y compris leur subjectivité ?
.5. La part de Mai 68 dans mon itinéraire personnel de dominicain
En attendant, je suis toujours homme de foi, tenant toujours debout de l’intérieur, et je continue de marcher, de nuit, en illuminé amoureux.
II
Commet Paul Blanquart conçoit la foi chrétienne
.7. Qui est Jésus pour vous ?
De plus, je crois que Jésus, prophète de Nazareth, est celui qui manifeste une contradiction, voire une opposition, entre ce que lui met sous le mot Dieu et ce que le Temple met sous ce même mot.
[…]
Alors, si on reprend la question Blanquart dominicain : ah oui, je suis rentré chez les dominicains parce qu’ils étaient condamnés par Rome ! Et qu’ils affirmaient une foi chrétienne qui s’opposait, qui était condamnée par le Vatican. Je ne suis pas rentré chez les dominicains d’Amérique latine à ce moment-là, qui étaient dépendants des dominicains espagnols, qui étaient des réactionnaires.
.8. Chrétien et marxiste
En tous les cas, oui, je suis marxiste et chrétien, et j’ai participé dans les années 1970 à la fondation d’un mouvement qui s’appelait Les chrétiens marxistes. Et c’est ce qui a intéressé les gens comme Fidel Castro et d’autres dans mon attitude.
[…]
Moi, je suis partisan de la lutte des classes. Mais il faut la pratiquer de telle sorte que cela n’entraîne jamais la suppression de l’autre.
Tu te mets à genoux, tu reconnais que tu as empêché les autres de vivre, mais je ne t’anéantis pas, je ne vais pas te mettre dans des camps, pour que tu y meures.
[…]
Donc : tu es mon ennemi, mais je t’aime. Plus que le respect, il y a le thème de l’amour des ennemis dans le texte évangélique. Je t’aime, cela veut dire que je suis relié à toi, nous sommes frères. Alors, je suis désolé, mon frère, mais je suis obligé de te vaincre. Mais pas de te détruire.
.10. Le christianisme de la libération
Il y a deux traditions dans les textes bibliques. Il y a une tradition prophétique, la justice. Et la tradition sacerdotale, le culte. Cela correspond à deux conceptions de Dieu et à deux manières d’exister. Dans le traditionnel sacerdotal, Dieu est au sommet d’une pyramide, il détient la vérité, l’être, et cela descend jusqu’aux humains, aux animaux, aux végétaux. Dans cet ordre du monde où les humains ont une certaine place, il y a un clergé qui est chargé de veiller à ce qu’il soit respecté. Dans la tradition prophétique en revanche, Dieu est inatteignable, Dieu est innommable, « Va, je suis avec toi », dit-il à Abraham. Quel est ton nom ? « Je serai qui je serai ». Donc, c’est la fraternité, finalement.
Et je crois que dans cette deuxième attitude on est habité par Dieu dans sa marche, mais une marche vers un ouvert constant. Et, en même temps, on n’est pas soumis dans cette marche.
Jésus, dans la tradition prophétique, a été tué à la demande des prêtres du Temple. Et lorsque le christianisme est devenu l’Église catholique et a pris la place de l’empire romain à Rome, c’est la tradition sacerdotale qui a de nouveau absorbé la tradition prophétique.
III
Choix de textes de Paul Blanquart
.13. Fraternité notre avenir
Toute l’histoire catholique est faite de cet affrontement entre fraternité et identité. Récemment, ce fut l’opposition entre deux papes, Jean XXIII et Jean-Paul II, quant à ce qui inspira leur action. Le premier voulut ouvrir portes et fenêtres pour que l’Église, qui se nécrosait, respire. Résultat : un Concile qui se fit fraternel, vers l’extérieur et en interne. Il ouvrit l’Église à la modernité jusque-là refusée. Et en la définissant comme « peuple de Dieu », où tous les baptisés sont l’égale dignité, il mettait du jeu et du débat dans sa rigidité intérieure. Considérant que cette réforme et ses prolongements menaçaient son existence même en dissolvant son identité, le pape polonais réaffirma l’institution en ses 5trllctures sacralisées et donc pérennes (centralité, ordre pyramidal) et en son dogme pensé en grec. Et le géniecatholique de dissimulation des conflits fit son œuvre : ces eux papes furent amalgamés, canonisés ensemble, aubénéfice du second.
.15. Les aventures du ciel et de la terre
Abraham, donc. Dans le récit, D2 lui dit : quitte (ton pays ta parenté), sors. Je pense à « L’homme qui marche » de Giacometti. Quand on marche, on se met en mouvement, on n’est plus à une place assignée, clos dans une identité fixe. On décroche, on déroche y compris de soi-même, on a son centre de gravité hors de soi. Bref, on « ek-siste », dans un vide.
Côté prêtres, nous sommes au Temple. C’est là que se tient l’au-dessus, le Très-Haut, à quoi tout se soumet de façon able et ordonnée, à des places et par des règles minutieusement fixées. Tous les pouvoirs s’y retrouvent : le culturel bien sûr, le politique (le palais n’est pas loin), le financier (le trésor y est stocké). Ce Temple est également un abattoir, le lieu des sacrifices, notamment animaux, spécialité des prêtres. En signe d’inscription dans l’imaginaire Dl, à titre de demande ou de remerciement, en culte, les membres de ce peuple y font l’offrande d’une part de tout ce qui compte dans leur vie ainsi prise par l’intouchable du haut (sacrifier = faire du sacré). Or les prophètes proclament avec force que D2 ne veut pas de sacrifices, mais la justice.
[…]
Le « Dieu » des philosophes et des savants exige la soumission, comme celui des prêtres. Non la confiance, mais la croyance, degré inférieur de la connaissance soumis à celui supérieur, de ceux qui savent (on croit que, on croit à). Il ne s’agit donc pas de relation vivante, mais d’adhésion à des vérités indiscutables qui vous tombent d’en haut. Il n’en va pas de même avec le « Dieu » d’Abraham, qui marche à vos côtés, en rencontres et en découvertes. Si l’on veut actualiser la foi, la rendre aujourd’hui active, c’est donc très simple. Il ne s’agit pas de changer de vocabulaire pour parler de la même chose, de ripoliner les amalgames, mixtes et embrouilles des théologiens, mais de débarrasser D2 de D1 et de ses avatars.
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