Jésus Fils de Dieu ?

Par | 


pasteur de l’Église méthodiste unie

Grand Junction, Colorado, États-Unis

Tout dépend de ce que l’on entend par « Fils de Dieu ». Dans les évangiles synoptiques, lorsque Pierre et d’autres disciples qualifient Jésus de « Fils du Dieu vivant » (Matthieu 14,33 ; 16,16 ; Jean 11,27), ils entendent par là que Jésus est le Messie promis (l’Oint, le Christ) et qu’il entretient une relation privilégiée avec Dieu. Dans la pensée juive du Iersiècle, qualifier quelqu’un de « Fils de Dieu » renvoyait à l’alliance davidique (2 Samuel 7,14) ; il s’agissait d’un titre royal désignant le Messie attendu, qui devait régner en tant que roi oint par Dieu.

La plupart des traditions chrétiennes en sont venues à interpréter ces affirmations — ainsi que le fait que Jésus les accepte sans les contredire — comme la reconnaissance de la « pleine divinité » de Jésus ; c’est-à-dire que Jésus est Dieu le Fils, égal au Père par son essence — en somme, qu’il est « Dieu ». De nombreux chrétiens progressistes soutiennent, quant à eux, que les disciples employaient cette expression dans le sens juif traditionnel du terme « Messie » : celui d’un roi humain désigné et mandaté par Dieu, et non comme l’affirmation que Jésus serait Dieu incarné. 

Il convient également de noter que plusieurs autres groupes ou individus sont qualifiés de « Fils de Dieu ». Dans la tradition juive, ce titre était employé de diverses manières avant d’être exclusivement associé à Jésus. Dans l’Ancien Testament — ou les Écritures hébraïques —, des êtres célestes ou angéliques sont souvent désignés comme des « fils de Dieu » (Job 1,6 ; 2,1 ; Genèse 6,2). (En hébreu il n’y a pas de lettre majuscule. Note de G.C.). Dieu qualifie par ailleurs la nation d’Israël, dans son ensemble, de « fils premier-né », soulignant ainsi la relation d’alliance particulière qui les unit (Exode 4,22 ; Osée 11,1). De même, les rois terrestres régnant sur Israël étaient, lors de leur intronisation, adoptés comme « fils » de Dieu, signifiant par là qu’ils exerçaient leur pouvoir au nom de Dieu (2 Samuel 7,14 ; Psaume 2,7).

L’apôtre Paul décrit les disciples de Jésus comme ayant été adoptés dans la famille de Dieu, devenant ainsi ses fils et ses filles (Romains 8,14). 

Dans les Béatitudes, Jésus déclare : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Matthieu 5,9).

Si d’autres ont porté ce titre selon le contexte — par la création, l’adoption ou l’exercice d’une fonction —, la théologie chrétienne dominante (notamment le courant évangélique conservateur depuis 1980) souligne que Jésus est qualifié, de manière singulière, de Fils « monogénès » (terme traduit par « unique » ou « engendré de manière unique ») de Dieu (Jean 3,16). Pour ce courant, cela implique une essence divine propre à Jésus, et non une relation métaphorique ou fondée sur l’adoption. À l’inverse, de nombreux chrétiens progressistes considèrent que Jésus nous a appris à le percevoir — tout comme à nous percevoir nous-mêmes — comme étant issus de Dieu, et à accueillir notre propre divinité. Beaucoup d’entre nous s’appuient sur les concepts de « théosis » (déification) — issus de la tradition orthodoxe — et de sanctification, tels qu’ils sont compris dans la théologie wesleyenne : il s’agit d’un processus co-créatif par lequel nous collaborons avec la grâce divine pour grandir dans la divinité et vivre à partir d’elle. 

Il convient également de mentionner les travaux de Marcus Borg et de John Dominic Crossan, qui ont permis à beaucoup de découvrir que les empereurs romains, à commencer par César Auguste, portaient le titre de « Fils de Dieu » (« Divi Filius »). Lorsque Jules César fut officiellement divinisé (déclaré Dieu) par le Sénat romain en 42 av. J.-C., son fils adoptif et héritier, Octave (connu plus tard sous le nom d’Auguste), commença à utiliser le titre de « Divi Filius » —« Fils du Divin » ou « Fils de Dieu ». Ce titre devint un élément fondamental du culte impérial romain et fut repris par de nombreux empereurs ultérieurs, tels que Tibère et Néron. Dans le monde romain, ce titre conférait une autorité politique, militaire et religieuse immense, fonctionnant de manière très différente des concepts juifs ou, plus tard, chrétiens.

En se présentant comme le fils d’un prédécesseur divinisé, Auguste établissait un droit de gouverner absolu et incontesté. Cela élevait son statut au-dessus de celui de tous les autres politiciens et sénateurs romains, faisant de son pouvoir non pas le simple fruit d’une réussite politique, mais un destin cosmique.

La propagande romaine liait étroitement le statut divin de l’empereur à la paix et à la stabilité de l’empire. Des inscriptions de l’époque, comme la célèbre inscription du calendrier de Priène, qualifient la naissance d’Auguste de début d’une « bonne nouvelle » (« euangelion » — le terme même qui sera plus tard utilisé pour désigner l’« Évangile » chrétien) et lui attribuent le mérite d’avoir mis fin à la guerre civile et sauvé le monde. C’est pourquoi il était qualifié de « Dieu, Fils de Dieu, Seigneur, Seigneur des seigneurs, Prince de la paix et Sauveur ». Qualifier l’empereur de « Divi Filius » signifiait qu’il était le médiateur suprême entre les dieux et le peuple romain, garantissant ainsi la prospérité durable de l’empire et ses victoires militaires.

Lorsque les premiers chrétiens proclamèrent Jésus comme « Fils de Dieu » et « Seigneur » (« Kyrios ») au sein de l’Empire romain, leurs paroles étaient délibérément subversives. Pour une oreille romaine, affirmer qu’un Juif crucifié — et non l’empereur à Rome — était le véritable « Fils de Dieu » apportant la paix ultime au monde, constituait un défi direct et hautement politique à l’autorité impériale. Dire que Jésus est Seigneur (et Fils de Dieu, etc.) revenait à affirmer : « … et l’empereur, lui, ne l’est pas ! »

Certains chrétiens progressistes demeurent attachés à la conception traditionnelle de Jésus Fils de Dieu pour dire qu’il EST vraiment Dieu. La différence est que le christianisme progressiste ne demande pas aux fidèles d’adhérer à cette conception.

D’ailleurs, il convient de noter que Jésus se désignait lui-même avant tout comme l’« anthropos » — le Fils de l’Homme, de l’humanité — et nombre d’entre nous suivent, sur ce point, l’exemple de Jésus.

Recevez les nouveaux articles par e-mail

Une lettre tous les quinze jours. Désinscription possible à tout moment.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *