Au 1er siècle comme aujourd’hui

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En suivant la lecture de Richard Horsley*, on peut imaginer une foule qui réclamerait du pain, la préservation de ses terres, la fin des humiliations et la délivrance de la domination impériale.Sa protestation aurait aussi un langage religieux : pour elle, la justice de Dieu et les conditions concrètes de l’existence ne seraient pas deux questions séparées.

Il faut toutefois préciser que les populations de cette époque pouvaient déjà protester collectivement. Ce qui leur manquait, c’était la protection d’un droit de manifester comparable à celui des démocraties contemporaines. Et, pour nous rapprocher du livre de Horsley, situons cette scène dans les dernières décennies du second Temple, au temps de Jésus.

Chez Horsley, Jésus apparaît au milieu de communautés éprouvées par l’endettement et les rapports de domination. L’annonce du Royaume porte une espérance de renouvellement d’Israël, de solidarité et de résistance à la violence impériale. C’est dans ce cadre qu’il interprète la portée sociale de son activité. 

Voici donc une transposition imaginaire, et non une scène rapportée par Horsley.

Imaginons des paysans venus des villages de Galilée et de Judée, des journaliers, des artisans, des femmes avec leurs enfants, réunis à Jérusalem. Sur leurs pancartes, dans notre langage d’aujourd’hui, on pourrait lire : « Que nos récoltes nourrissent nos enfants ! », « Ne nous prenez plus nos terres ! », « Nos familles avant les créanciers ! » ou encore : « Dieu nous a libérés de l’esclavage : pourquoi devons-nous vivre asservis ? »

Leurs prises de parole partiraient probablement d’expériences très concrètes. Un paysan raconterait une mauvaise récolte qui l’a contraint à emprunter, puis l’impossibilité de rembourser. Une femme parlerait de la nourriture qui manque à la maison. Un journalier demanderait pourquoi son travail ne lui permet plus de nourrir les siens. Un autre dénoncerait l’arrogance d’un puissant ou la brutalité des soldats.

Leur colère pourrait aussi viser les dirigeants de leur propre peuple : « Pourquoi ceux qui parlent au nom de Dieu ne nous défendent-ils pas ? » Cela ne signifierait pas nécessairement un rejet du Temple ou de la foi d’Israël. On pourrait, au contraire, protester au nom de la fidélité à l’Alliance, en reprochant aux autorités de trahir ses exigences de justice.

Mais cette foule ne parlerait pas d’une seule voix. Certains voudraient obtenir un allégement des charges et rentrer au village. D’autres demanderaient le départ des Romains. Quelques-uns seraient prêts à l’affrontement ; d’autres redouteraient une répression dont leurs familles paieraient le prix. Des appels à la prudence se mêleraient aux cris de colère : « Ne leur donnez pas un prétexte ! » Et d’autres répondraient : « Si nous nous taisons, qu’est-ce qui changera ? »

C’est ici que l’image de la spirale de violence prend tout son sens : l’injustice nourrit la protestation ; la répression accroît l’humiliation et le désespoir ; ceux-ci peuvent, à leur tour, rendre la révolte plus violente. Dans cette perspective, commencer le récit au premier geste violent d’un manifestant ferait disparaître ce qui l’a précédé. Comprendre cet enchaînement ne revient cependant pas à justifier tous les actes commis par les protestataires.

Et Jésus, au milieu de cette scène ? Dans la perspective de Horsley, on peut l’imaginer appelant les villageois à retrouver une capacité d’agir ensemble : partager, soutenir les plus vulnérables, refuser que les dettes détruisent les relations communautaires, résister à la domination sans reproduire sa violence. Cette interprétation du Royaume associe renouvellement du peuple et résistance non violente. 

Sa parole pourrait alors être transposée ainsi — ce sont mes mots, pas une citation de Jésus ni de Horsley : « Votre misère n’est pas votre destin. Relevez-vous ensemble. Que votre colère serve à faire vivre votre peuple. »

La comparaison avec aujourd’hui serait donc éclairante sur un point : derrière une foule qui proteste, il faut entendre des expériences d’injustice, des attentes et des désaccords. Mais elle garderait une limite majeure : ces populations vivaient sous une domination impériale, sans les recours politiques et juridiques dont disposent les citoyens d’une démocratie contemporaine.

* Richard Horsley, Jesus and the spiral of violence. Popular Jewish Résistance in Roman Palestine.Fortess Press, 1993.

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