
L’Évangile contre « l’identité chrétienne »
Ed. Grasset
160 pages – 16 €
Recension Gilles Castelnau
Le Père Benoist de Sinety était un ami du cardinal Jean-Marie Lustiger. Il en a été le secrétaire particulier et le vicaire général de l’archidiocèse de Paris. Il était présent dans le monde du spectacle et de la politique du Tout-Paris. Il y célébrait mariages, baptêmes et funérailles, notamment l’enterrement de Johnny Hallyday et celui de Juliette Gréco. Il est maintenant curé dans le diocèse de Lille où il demeure, comme il l’était à Paris, le chantre de l’amour du Christ, du respect pour tous.
Mais justement, il s’insurge contre le désir grandissant de certains de nos contemporains facilement angoissés par une société instable, de chercher la sécurité de l’idéologie d’un christianisme sans Christ. D’une narration d’une France chrétienne réactionnaire et prétentieuse dont il dit qu’elle n’a jamais vraiment existé et qu’en tous cas elle n’est dictée que par la peur du monde.
Il n’est certainement pas un catholique de gauche, ni un chrétien progressiste. Ceux-ci n’ont d’ailleurs pas « le monopole du cœur » !
Il n’est en tous cas pas un catholique réactionnaire comme Eric Zemmour ou comme les évangéliques américains.
Voici quelques passages de son dernier livre qui permettront aux lecteurs de se forger leur propre opinion.
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Il n’y a pas si longtemps encore, les échanges restaient francs, animés, parfois vifs, mais toujours respectueux. Désormais, certains se mettent à parler ouvertement de « grand remplacement », de « remigration », ou de défense de la civilisation chrétienne contre des « hordes barbares ». Ce discours prospère et gagne des milieux où de tels propos auraient été irrecevables hier encore. La recherche du bouc émissaire nous fait rapidement passer d’une société fondée sur l’Évangile et la foi chrétienne, à un monde idolâtre et barbare. Chez les plus aisés, ce qui était odieux est devenu acceptable, voire pour certains une évidence, une vérité qu’on ne peut plus taire.
Quand je tente de rappeler l’Évangile et l’accueil de l’étranger – « J’étais étranger, et vous m’avez accueilli » (Matthieu 25, 35) -, je suis souvent éconduit. Poliment, bien sûr, avec cette courtoisie glacée des gens bien élevés, mais on m’oppose une fin de non-recevoir assortie d’un sourire condescendant et d’une sentence définitive : « L’Évangile n’a pas à se mêler de politique. »
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Je parle avec ces jeunes, m’informe de ce qu’ils sont venus chercher. Ils me disent qu’au lycée, leurs camarades musulmans leur parlent du ramadan qui commence cette année-là à la même date. En les écoutant parler des privations, des obligations, ils se rendent compte qu’ils ne savent même pas, eux, à quelle tradition se rattacher. Ils se souviennent être plus ou moins baptisés et se décident du coup à venir voir sous nos clochers ce qui leur est proposé. Ils sont heureux de la beauté de nos célébrations et de la foule qui y participe, bien qu’un peu surpris aussi car ne maîtrisant pas nos codes et nos habitudes. Ils demandent enfin les règles pour le jeûne : quel jour, de quelle heure à quelle heure, quels aliments… Je sens bien que mes réponses les déstabilisent.
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En tout cas les clercs qui se prêtent à ce petit jeu, savent pourtant que l’Évangile ne peut être réduit à un drapeau identitaire ou à un instrument au service d’un camp politique, mais qu’il ouvre à l’universalité et à la rencontre de l’« autre » comme frère, comme sœur.
Ce « catholicisme de plateau », comme le désigne le père Laurent Stalla-Bourdillon, enseignant au collège des Bernardins à Paris, qui se présence nostalgique d’un monde ancien qui n’a en fait jamais existé, crée des chimères auxquelles adhère un nombre non négligeable de jeunes et de moins jeunes. Le fait qu’ils y adhèrent ne saurait pour autant justifier la justesse de l’analyse. Chacun peut faire l’expérience qu’il lui arrive de croire à bien des âneries sans être lui-même un âne : nous pouvons tous nous laisser prendre dans des filets qui nous sortent de notre ennui ou qui procurent des réponses séduisantes et courtes à des questions lancinantes et profondes.
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Sur Instagram, parmi beaucoup d’autres clercs, l’abbé Matthieu Raffray publie avec passion. Suivi par une foule de 197 000 âmes, il tient, gourmand, des propos qui peuvent laisser interdit, pesés pour être provocants. Il s’adresse à ses fidèles comme on harangue une troupe avant l’assaut, désignant à leur vindicte une litanie d’ennemis imaginaires : « Une foule d’ennemis voudront vous faire taire, vous humilier et tenteront d’éteindre ce feu divin qui brûle désormais dans vos âmes. Les communistes, les francs-maçons, les mondialistes, les wokistes, les libéraux, les progressistes, les sans-Dieu et ceux qui adorent de faux dieux, les hérétiques et les schismatiques, les socialistes, de droite comme de gauche, ils tenteront d’éteindre cet incendie de l’amour comme ils l’ont fait par le passé » (Homélie pour le pèlerinage de Notre-Dame de Chrétienté, Pentecôte 2023). On ne cherche plus ici à convertir, mais à exclure ; on ne cherche plus à aimer, mais à maudire.
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Je pense aussi à cette jeune femme qui souhaitait se préparer au baptême. Après m’avoir détaillé la richesse de l’enseignement d’un prêtre sur YouTube dont elle ne manquait aucune des vidéos d’explication biblique, elle me demanda avec ingénuité si je trouvais normal que le pape François puisse être au service de la finance juive et franc-maçonne. Comment aurait-elle pu distinguer les commentaires pieux et savants des discours diaboliques d’un homme de Dieu ?
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Depuis quelques années, certains utilisent ces doutes identitaires qui divisent le monde catholique pour bâtir des murs de haine et des châteaux de paranoïa. Ils font leur miel de la crise identitaire que traversent chrétiens et catholiques. J’aurais pu citer Philippe de Villiers, éternel millénariste qui affirme sentir « venir le califat » et prophétise l’apocalypse islamique. Mais Éric Zemmour est sans doute le plus célèbre de ces charlatans qui font davantage appel aux peurs qu’à l’intelligence. En lisant son récent livre La messe n’est pas dite (Fayard), présenté comme une « déclaration d’amour au christianisme. j’avoue m’être retrouvé face à un monument de cynisme.
Le problème d’Éric Zemmour, c’est le refus du Christ. Il prétend vouloir rétablir un système tout en refusant ce qui en est l’âme. Son christianisme est un décor de théâtre, magnifique et creux, splendide et mort. On ne devient pas chrétien simplement en admirant une cathédrale. Un monde chrétien sans Christ serait le pire des mondes.
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L’un de ces hommes, un milliardaire californien, se présenta à moi après la conférence. Mgr Pierre avait été très clair et très précis sur les questions posées par le pape et sur la responsabilité des croyants. L’homme m’expliqua calmement que les évêques avaient failli. Les scandales qui avaient financièrement ruiné des diocèses importants, et profondément abîmé le crédit de l’Église, en causant tant de mal à tant de victimes, avaient selon lui disqualifié leur autorité. Les évêques ne pouvaient donc plus prétendre diriger seuls. Par ailleurs, François était, selon lui, un « socialiste » – ce qui le ramenait au rang d’un disciple de Mélenchon dans notre culture politique française. Il fallait s’assurer que le prochain pape ne serait pas aussi à gauche. Pour ces deux objectifs, il me présenta un institut qu’il avait contribué à créer, le Napa Institute, auteur d’un rapport, le « Red Hat Report ». Sa mission : diligenter des enquêtes officieuses su:-tout nouveau cardinal afin de déterminer s’il était ou non dangereux pour l’Église, et fouiller dans sa vie en espérant trouver de quoi le discréditer. Je lui répondis qu’ils finiraient probablement en enfer en s’engageant sur cette voie. Il me lança, agacé, qu’au contraire ils sauvaient l’Église. Ce à quoi je conclus que c’était effectivement le meilleur moyen de finir en enfer.
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Au fond, il n’y a qu’une seule chose à faire. Elle est simple et très exigeante : mettre sa vie à l’épreuve du Christ. Le placer, lui, vraiment au centre. Lire les Évangiles en entier, sans filtre, sans les lunettes de son camp. Regarder ce qu’il fait, ce qu’il dit, qui il rejoint, qui il remet en place, comment il meurt, comment il pardonne. Se laisser bousculer par l’inouï de sa résurrection. Observer ce qui le met en colère – et ce qui ne l’y met pas. Puis se demander, en vérité, dans le silence : est-ce que la radicalité que l’on convoite lui ressemble, ou est-ce qu’elle prend seulement son nom pour servir une autre cause ?
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Il y a plusieurs sortes de colères. La Bible en reconnaît au moins une comme sainte : celle qui saisit le cœur d’un homme devant l’injustice faite à d’autres.
[…]
Mais la colère qui se lève devant l’injustice subie par un autre, devant la dignité d’un autre piétinée, devant le mensonge qui écrase un plus faible – celle-là est riche ! Elle ne débouche pas forcément sur la méchanceté ni sur la haine. Elle peut déboucher sur un « non » prononcé debout, les yeux ouverts, la voix ferme.
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Ne cherchons pas le Christ dans les discours de haine ou les replis identitaires ; il n’y est pas. Il est là où l’on panse les plaies, là où l’on accueille l’étranger, là où l’on ose la réconciliation quand tout pousse à la guerre. Il est dans ce geste de la main tendue qui, à lui seul, renverse toutes les idoles de la force. Il ne nous demande pas d’être des vainqueurs, il nous demande d’être des témoins. Écoutons l’invitation de celui qui, depuis plus de deux mille ans, marche à nos côtés et nous dit simplement : « Ne craignez pas. Je suis avec vous. »
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