Théologie
catholique de la Libération
Père Michel Anglarès
Responsable de l'Église Notre-Dame de Pentecôte à la Défense, près de Paris
Curé de Saint-Adrien de Courbevoie
Enseignant à l'Institut catholique de Paris
.
Gilles Castelnau : Que peut-on dire de la théologie de la
Libération, que se passe-t-il en Amérique latine, que
sont les chrétiens de gauche ?
Michel Anglarès : Le mot de « libération« est parfaitement biblique. On le traduit aussi par
le mot « salut ». Mais on a parfois une conception trop
« spirituelle » de cette « libération ». On oublie alors que l'homme est un tout,
matériel et spirituel, corps et âme. On ne peut pas
libérer l'être humain seulement spirituellement. La
libération se doit d'être très concrète,
sociale, politique :libération de la misère, de la
dictature. Cela est dans la logique de l'Évangile et de
l'amour : on ne peut pas aimer et être témoin d'un
Dieu d'amour en opprimant ou en exploitant ses
frères !
Gilles Castelnau : A la Défense vous venez de vivre une
expérience remarquable avec des sans domicile fixe.
Michel Anglarès : Lorsqu'on pense au quartier de la
Défense, on évoque tout de suite l'économie
européenne, les grands patrons, l'argent... ce qui est
d'ailleurs vrai. Mais lorsqu'on descend des tours et qu'on
pénètre dans les sous-sols, nous rencontrons d'autres
populations ,notamment celle des s.d.f.
Nous avons dans notre communauté de Notre-Dame de
Pentecôte, une équipe, qui implique à
côté de chrétiens d'autres personnes qui ne le
sont pas. Leur but est de soutenir, d'aider des s.d.f. en leur
témoignant de l'amitié, en leur offrant un local, du
café, de la nourriture, de quoi se laver et en leur proposant
des activités dont celle de s'initier aux ordinateurs.
Nous avons réussi l'autre jour à faire venir quelques
uns d'entre eux dans le grand hall de notre église. Ils y ont
mimé des scènes de leur vie, le regard qu'ils portent
sur nous et celui qu'il décèle chez les passants dont
nous sommes. Les spectateurs que nous étions, tous en
général bien nantis, étions invités
à intervenir à notre tour pour modifier la scène
qui venait d' être jouée.
Cela a été un temps extraordinaire d'écoute, de
prise de conscience pour tout les assistants et participants.
Gilles Castelnau : S'agissait-il de rejouer la scène en la
rendant chrétienne, en la jouant à la manière
des scènes des évangiles ?
Michel Anglarès : Il ne s'agissait pas tellement de
christianiser ces scènes, bien qu'une certaine inspiration
provienne de ce lieu d'Église ! mais à les rendre
tout simplement plus humaines ce qui rapproche nécessairement
du Dieu de Jésus-Christ.
Au lieu de s'ignorer et de se regarder uniquement par rapport
à l'argent, au manque, à la crasse, on portait
attention à l'humanité de ceux qui sont s.d.f., comme
eux aussi étaient invités à ne pas nous regarder
seulement comme des machines à sous.
De ce double regard transformé a jailli un message très
fort. Une messe était précisément
célébrée à ce moment même dans
l'église au-dessus, et sur le moment j'ai regretté
qu'elle ait eu lieu. Si je me souviens qu'au Jugement dernier, le
Christ s'identifiera aux plus démunis, le Christ Jésus
était infiniment plus présent dans le hall avec les
s.d.f. qu'au dessus dans la célébration de
l'eucharistie
Gilles Castelnau : Tu cites le passage où Jésus
dit :
J'ai eu faim, et vous m'avez
donné à manger, j'ai eu soif, et vous m'avez
donné à boire, j'étais étranger, et vous
m'avez recueilli, j'étais nu, et vous m'avez vêtu,
j'étais malade, et vous m'avez visité, j'étais
en prison, et vous êtes venus vers moi... toutes les fois que
vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes
frères, c'est à moi que vous les avez faites.
Matthieu 25.34.
Michel Anglarès : Il dit également
l'inverse :
J'ai eu faim, et vous ne m'avez
pas donné à manger, j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas
donné à boire, j'étais étranger, et vous
ne m'avez pas recueilli, j'étais nu, et vous ne m'avez pas
vêtu, j'étais malade et en prison, et vous ne m'avez pas
visité... toutes les fois que vous n'avez pas fait ces choses
à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous ne les
avez pas faites.
Jésus s'identifie complètement
aux plus démunis. Il était tout à fait
présent, « réellement
présent » dans la rencontre avec les s.d.f.
Cette rencontre à Notre-Dame de Pentecôte s'est
terminée par un grand repas où anciens grands patrons,
cadres et autres employés, se sont retrouvés avec les
s.d.f. à la même table. C'était très
convivial et émouvant.
Gilles Castelnau : Un repas tel que celui-là ressemble-t-il au
grand repas que préfigure l'eucharistie ?
Michel Anglarès : A mes yeux ce repas avait une dimension
profondément eucharistique. Je me permets de rappeler que la
messe est seulement un moyen aussi important soit-il, donné
par le Christ pour que, dans le quotidien de nos existences, nous
vivions en communion les uns avec les autres et premièrement
avec les plus démunis. En elle-même, l'eucharistie n'a
aucun intérêt, elle n'est pas un acte magique. Elle
devient centrale par contre, lorsque nous la vivons comme une
profonde union avec le Père, le Fils et l'Esprit saint, les
uns avec les autres et avec tous ceux qui ne partagent pas notre foi.
Gilles Castelnau : Quand le prêtre dit au nom de Jésus,
en personne du Christ : « Prenez et mangez ceci est
mon corps », on pense qu'on est en communion avec Dieu et
tu penses que c'est aussi la communion avec les plus petits des
frères du Christ.
Michel Anglarès : Tout à fait. La messe nous construit
en « corps du Christ » communautairement, et en
même temps chacun reçoit personnellement le corps du
Christ. L'aspect communautaire et l'aspect personnel sont intimement
liés. Le rite eucharistique est au service de la communion
existentielle, quotidienne, à laquelle nous sommes
conviés par le Christ.
Gilles Castelnau : Nous avons parlé de plusieurs dimensions de
la foi au Christ vivant, peux-tu lier la gerbe ?
Michel Anglarès : Nous avons évoqué
l'Amérique du sud et parlé de la Défense. Je
suis allé très souvent au Brésil, j'ai
même failli y rester pour y vivre et y travailler au service de
l'Église. C'est un pays très pauvre. Le point commun
avec l'Église de la Défense est que les pauvres sont
des lieux privilégiés de la présence de
Dieu.
Je ne réduis pas la pauvreté au monde matériel.
Au Brésil elle est massive.
Chez nous les s.d.f. sont beaucoup moins nombreux. Mais ils existent
aussi et vivent une sous-humanisation comme cela arrive dans les
favelas. Pour moi, le Christ est d'abord là.
Non pas, comme on l'a tellement prôné dans
l'Église catholique du 19e siècle, en
disant « vous êtes éprouvés, vous
souffrez : réjouissez-vous, Dieu vous
aime ! ». Ceci est une tromperie totale sur
l'Évangile.
Je répète que l'âme et le corps ne sont pas
séparables et la libération spirituelle ne peut pas se
faire sans une libération sociale et matérielle.
Il faut lutter à tous les échelons, y compris
politique, pour que le monde des pauvres soit moins pauvre et que
nous les aidions à accéder à une plus grande
dignité. Ceci est intrinsèquement lié au salut
évangélique.
Il est vrai que l'Évangile n'est pas
une idéologie politique qui justifierait je ne sais quelle
lutte des classes. En rester là serait aussi une tromperie
totale !
La libération est autant matérielle que spirituelle et
l'un ne peut pas aller sans l'autre. Quand on est déjà
un peu libéré des problèmes matériels, on
est plus libre d'esprit pour aussi s'interroger sur le sens de sa
vie.
Quand l'Église et les chrétiens agissent pour
alléger le poids de la vie ils témoignent de la
volonté de Dieu qui est que l'homme soit homme et la femme
soit femme, que l'être humain s'accomplisse au mieux de ses
possibilités. Jamais Dieu n'a voulu la souffrance pour
elle-même, jamais il n'en a fait un moyen de
rédemption.
Gilles Castelnau : Quand on dit que Dieu a une
préférence pour les pauvres, cela ne veut pas dire
qu'il aime que les gens soient pauvres !
Michel Anglarès : En effet ! Et même tout son
message sur l'amour du prochain montre qu'il n'approuve en rien la
misère. Jésus a raconté à ce sujet la
parabole du bon Samaritain.
Gilles Castelnau : C'est l'histoire que raconte Jésus
où un prêtre et un lévite passent à
côté d'un blessé sans s'arrêter tandis que
le Samaritain qui n'était qu'un étranger mal
considéré le soigne avec beaucoup de soin. Jésus
conclut :
« Toi, fais de
même » Luc 10.30.
Michel Anglarès : Il est d'ailleurs piquant de remarquer que le
Christ prend comme exemple de la véritable charité un
étranger hérétique qui a tout les défauts
de la terre !
Gilles Castelnau : Don Helder Camara, l'archevêque de Recife
disait : « lorsque je nourris les pauvres on dit que
je suis un saint. Mais lorsque je demande comment il se fait qu'ils
sont pauvres, on dit que je suis communiste ».
Michel Anglarès : On a ainsi accusé la théologie
de la Libération. Alors que je l'admire d'être à
la fois spirituelle et matérielle. J''ai vu des
générosités incroyables, des solidarités
admirables entre les pauvres eux-mêmes. Soutenus par
l'Église, ils ont fait progresser des quartiers entiers, des
villages.
J'ai vu des choses beaucoup plus enthousiasmantes que ce que je vois
malheureusement trop souvent dans nos vieux pays. Mais c'est
justement cela qui dérange tous ceux qui exploitent les
autres, tous ceux qui ont des intérêts immédiats
à défendre et pour qui la
générosité, la gratuité n'entrent pas du
tout en ligne de compte.
Quel est donc pour eux le meilleur moyen de disqualifier ce
mouvement, si ce n'est de dire qu'il est
« communiste » ?
Il est vrai que dans les sphères de la théologie de la
Libération certains analysaient la société
brésilienne en termes de lutte des classes. Mais
ceux-là même qui voient rouge très vite en
parlant aussitôt de marxisme, oublient simplement que Karl Marx
n'est pas l'inventeur de ce concept. Ce sont les économistes
bourgeois du 19e siècle qui ont décrit la
société de leur temps comme une vaste zone de conflits
d'intérêts entre ceux qui possèdent et ceux qui
ne possèdent rien. Et c'est toujours
d'actualité !
Ce qui est marxiste, c'est d'utiliser la
lutte des classes pour aboutir à une société
communiste aux contours bien définis. Mais parler des classes
sociales en lutte d'intérêts relève de
l'observation la plus élémentaire : ce que
défendent les patrons coïncide rarement avec ce que
défendent les ouvriers...
Gilles Castelnau : Jésus lui-même vivait dans une
société pauvre, dans laquelle il y avait aussi des
riches auxquels Jésus pensait en racontant la parabole du
pauvre Lazare et du mauvais riche Luc 16.19 et
lorsqu'il disait au jeune homme riche de vendre tout ce qu'il
possédait pour le suivre Luc 18.22 Jésus prenait parti pour redonner du courage à ceux qui
étaient non seulement paralysés ou aveugles mais
écrasés dans une société dominée
par l'Empire romain qui n'était très social.
Michel Anglarès : Cette remarque est importante. Les
contemporains de Jésus étaient appauvris par les
Romains dans leur dignité et leur liberté. Ceux qui ont
suivi Jésus, les apôtres, ont espéré qu'il
serait le Messie royal qui restaurerait la souveraineté du
peuple Juif dont il serait évidemment le roi et qu'il rendrait
à Israël tout son lustre spirituel et politique, qui
profiterait d'ailleurs aux nations.
Mais le Christ n'est pas entré dans ce jeu Certains diront
qu'il est donc resté dans une attitude purement spirituelle.
Mais à son époque, il était impossible à
Jésus d'agir autrement car cela aurait complètement
faussé la véritable nature de sa mission et de son
identité.
Il n'était pas venu pour instaurer un royaume ni pour dominer
le monde mais pour créer le royaume de l'amour qui sur terre,
est appelé à se construire ici-bas et à
s'épanouir en vie éternelle dans le monde à
venir.
Il n'a pas cédé à la tentation d'être un
Messie politique. Cela ne veut pas dire pour autant que la partie
politique et sociale de la charité n'existe pas dans la
perspective chrétienne. C'est la raison pour laquelle,
maintenant que l'on sait qui Il est, et ce qu'il est venu faire pour
nous et avec nous, nous devons avoir à coeur de travailler
à la libération politique, sociale, économique
de ceux qui sont écrasés d'une manière ou d'une
autre par la vie et plus particulièrement par les
injustices.
Gilles Castelnau : La manière dont nous parlons maintenant de
Jésus Christ nous présente un visage humanisé de
Dieu et divinisé de l'homme.
Michel Anglarès : Tu reprends-là mon expression
favorite : un visage
humanisé de Dieu et divinisé de l'homme. Aucune religion au monde, même pas la juive
ou la musulmane, ne mentionne un Dieu humanisé. Que l'on
trouve ici et là la mention de dieux faisant de petites
promenades touristiques dans le monde des hommes en prenant une
apparence humaine, cela existe dans plusieurs religions. Mais ce qui
est unique et caractéristique du christianisme c'est la notion
d'un Dieu qui prend l'homme tellement au sérieux qu'il entre
lui-même dans l'humanité comme n'importe lequel d'entre
nous. Il naît d'une femme, Il grandit, Il se réjouit, Il
travaille, Il a ses peines et il mourra violemment et
injustement.
Gilles Castelnau : Jean disait en effet :
Le Verbe s'est fait chair et a
habité parmi nous
Jean 1.14
Michel Anglarès : Dieu, en la personne du Fils, s'est fait
chair. Les chrétiens ont en outre une conviction fondée
sur le témoignage du Christ et qui les distingue
également de tous les monothéismes et
polythéismes: ils croient en un Dieu
Communautaire !
Gilles Castelnau : Qu'est-ce qu'un Dieu communautaire ?
Michel Anglarès : Nous avons déjà eu ensemble
quelques discussions à ce sujet ! C'est un Dieu en trois
personnes. Lorsqu'on dit que « Dieu est amour » 1 Jean 4.8, s'il était
seul, Il s'aimerait lui-même, ce qui serait égocentrique
S'ils étaient deux, ils dialogueraient. Mais il y aurait le
risque dune relation fusionnelle dont tous les psychologues
s'accordent pour souligner l'illusion et la
stérilité.
Dans une relation triangulaire, il y en a toujours un pour
s'interposer entre les deux autres et introduire de ce fait une
relation en constante évolution et créativité,
c'est-à-dire tout le contraire d'une relation fusionnelle.
Dès lors l'amour peut circuler entre tous les partenaires,
dans le respect des identités et des rôles de
chacun.
Lorsque nous disons que nous sommes faits « à l'image de
Dieu » Genèse 1.27, nous nous référons obligatoirement au
Dieu trinitaire.
Il s'agit d'une vocation très communautaire qui nous est ainsi
prescrite. Nous ne sommes « image de Dieu » qu'en vivant nous aussi dans une perspective
communautaire. C'est dans la mesure où nous vivons
nous-mêmes des relations basées sur l'amour
partagé, basées sur la justice, sur la
vérité, donc impliquant plusieurs sujets, que nous
ressemblons, les uns unis aux autres, au Dieu communautaire
révélé par Jésus-Christ.
C'est aussi une tâche à accomplir: la tâche de
créer entre nous des relations et des liens de toute nature,
qui visent toujours à la reconnaissance d'autrui, à la
volonté de le faire vivre, de le faire exister pour
lui-même et pour son entourage.
Le fait qu'il y ait toujours un tiers, empêche la fusion et la
domination.
En Jésus, c'est bien Dieu qui s'humanise, en la personne du
Fils, en réponse au désir du Père au contact
duquel Il vit constamment avec le soutien de l'Esprit saint. La foi
au Dieu communautaire (trinitaire), loin de nous évader des
réalités terrestres nous incite au contraire à y
plonger profondément pour y améliorer sans cesse les
relations personnelles et collectives afin de ressembler davantage
à Dieu dans ces deux dimensions et par voie de
conséquence de nous réaliser pleinement dans notre
humanité.
Quand les rapports humains sont fondés sur l'injustice, la
dictature de l'argent, la dictature politique, comment peut-on
créer des liens de solidarité, d'amour qui nous fassent
ressembler à la Communauté de Dieu ?
D'où la nécessité de combattre en nous et autour
de nous et toujours par des moyens qui soient respectueux de l'autre,
tout ce qui s'oppose à cette vision des choses.
Gilles Castelnau : Dirais-tu que deux chrétiens qui iraient
à l'église, communieraient, feraient tout ce que disent
les prêtres et les pasteurs, en ayant un coeur sec, seraient
des « pratiquants non
croyants » alors que
quelqu'un qui ne peut pas comprendre Dieu mais qui s'implique dans la
vie de son prochain, serait un « croyant non
pratiquant » ?
Michel Anglarès : Au Jugement dernier, beaucoup seront
très surpris, si j'en crois saint Matthieu par le fait que
s'ils ont fait du bien à autrui, c'est au Christ qu'ils seront
réputés l'avoir fait, donc à Dieu alors qu'ils
n'y pensaient pas nécessairement Matthieu 25.34.
Lorsqu'un être humain ouvre son coeur, son esprit, pour que
celui auquel il s'adresse existe pour lui-même, il s'inscrit
totalement dans le dessein de Dieu, dans le désir de Dieu.
C'est mieux de le savoir évidemment. Mais même si nous
ne le savons pas, nous verrons un jour la lumière qui nous
permettra de comprendre tout cela.
Gilles Castelnau : Certains disent que l'on est le plus proche de
Dieu lorsqu'on est dans une église juste et bonne (c'est
plutôt la conception catholique). Les protestants
évangéliques disent qu'il faut avoir une doctrine
fondamentalement juste et une fois fervente. Dis-tu plutôt que
pour être proche de Dieu il faut être animé de
l'Esprit d'amour du Christ ?
Michel Anglarès : Certainement. La doctrine n'est qu'un outil
pour ne pas errer dans des hallucinations plus ou moins religieuses
Comme les rites, si elle ne sert pas l'art d'aimer collectivement et
individuellement, à la manière du Christ, elle est
parfaitement inutile.
Gilles Castelnau : Dans cette manière de parler qu'est la
théologie de la libération, que bien des protestants
partagent d'ailleurs de tout coeur, c'est un visage de l'homme en
plénitude humaine que tu nous présentes.
Michel Anglarès : Oui. Car nous venons de parler d'un Dieu
humanisé. Mais il faut dire aussi que si l'homme répond
à cet amour de Dieu qui se rend si proche de nous, nous
appelant à nous rendre proches de Lui et proches les uns des
autres, nous nous en trouvons comme « divinisés . Le mot n'est évidemment pas très
heureux. En attendant mieux il signifie notre vocation à
partager L'intimité de Dieu, qu'on le sache ou non. Et nous
entrons dans cette part de nous-même qui s'appelle
l'éternité, dont la mort n'est que le
dévoilement. Et cela, nous le savons par le Christ qui est,
lui-même, passé par là.
Lorsque je dis que le Christ nous présente le visage
divinisé de l'homme, il faut que l'être humain ait une
grande importance aux yeux de Dieu pour qu'il décide de
s'incarner parmi nous? Il fallait que l'homme compte aux yeux de Dieu
pour que Dieu ait fait tout cela. Il faut que l'homme compte
particulièrement aux yeux de Dieu pour être aimé
de Lui comme en Jésus-Christ on découvre qu'Il nous
aime. Lorsque nous répandons cet amour autour de nous, nous
nous réalisons pleinement dans notre humanité, et nous
savons de surcroît, par le Christ, que tout acte d'amour est
déjà la Résurrection qui commence, est
déjà l'Éternité qui s'installe en nous,
point de départ d'une vie totalement heureuse et
épanouie.
Telle est notre vocation, tel est le désir de Dieu à
notre égard. Ceci me fait dire que l'être humain,
même le pire criminel, recèle toujours en lui une part
merveilleuse, qui est l'amour que Dieu lui porte.
Si je regarde tout être humain, même celui qui me
répugne, avec cette vision-là, je ne peux pas ne pas
l'aimer, je ne peux pas ne pas m'y intéresser.
Gilles Castelnau : On ne peut pas, en t'écoutant, porter un
regard pessimiste et déprimé sur le monde qui nous
entoure.
Michel Anglarès : Non. Et pourtant Dieu sait si l'Église
catholique a souvent prêché sur cette « vallée de
larmes » sur l'homme
« pauvre
pécheur ,
« lamentablement
pécheur ».
Même dans la messe on demande tout le temps pardon. C'est un
peu exagéré car « là où le
péché abonde, la grâce
surabonde » pour reprendre
une réflexion de saint Paul et cela est beaucoup plus
important que nos turpitudes.
Le curé d'Ars avait coutume de dire que « la montagne de nos péchés
n'était qu'un grain de sable devant la montagne encore bien
plus grande de la miséricorde de
Dieu ».
Et n'oublions pas que le mot « eucharistie » signifie « action de
grâce » : au
don que Dieu fait de Lui-même (= « la
grâce ») doit
répondre notre « action de
grâce » (le don de
nous-mêmes que nous lui faisons ainsi qu'à nos
frères en humanité): c'est autrement plus exaltant que
de battre sa coulpe en permanence !
Gilles Castelnau : Quel passage de l'Évangile voudrais-tu
citer pour finir cette réflexion ?
Michel Anglarès : Une parole de Jésus résume
selon ses propres dire les 2500 pages de la Bible : « Aimez Dieu et aimez votre
prochain ». Et de
préciser dans un autre passage : « Aimez-vous les uns les autres comme je
vous ai aimés » Jean 13.3.
J'insiste sur le « comme ». Car nous sommes tous capables d'aimer. Le
« comme » ne désigne pas un modèle ou des
recettes, mais une dynamique, une référence
constitutive de la relation d'amitié que le Christ souhaite
entretenir avec chacun de nous et l'ensemble de l'humanité.
C'est là que se réalise dès maintenant à
la fois notre propre humanisation et divinisation puisque, comme nous
l'avons déjà souligné, l'amour entre les humains
est déjà une anticipation de la résurrection
finale et de la vie éternelle !
voir aussi
Père Michel Anglarès, Théologie catholique de la Libération
Gilles Castelnau, Ernesto Cardenal, théologien de la Libération du Nicaragua
Père Maurice Barth, Théologie de la libération
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manières de comprendre Jésus-Christ"
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