Dans les évangiles, « porter sa croix » ne renvoie pas d’abord à l’acceptation résignée de petites difficultés quotidiennes, mais à une métaphore radicale, puisée dans le contexte romain de l’exécution.
Porter sa croix, c’est d’abord, littéralement, le sort du condamné qui marche vers sa mort (Mc 8,34 ; Mt 16,24 ; Lc 9,23). La croix est l’instrument infamant réservé aux esclaves rebelles et aux insurgés. Elle signifie l’exclusion, la perte de tout statut, l’exposition publique, la vulnérabilité extrême. Dire à quelqu’un « prend ta croix et suis-moi », c’est l’inviter à consentir à une rupture radicale avec les sécurités sociales, religieuses et narcissiques.
Sur le plan existentiel, cela signifie accepter de perdre ce qui fonde habituellement l’identité : reconnaissance, pouvoir, innocence imaginaire, maîtrise de soi, promesse de réussite. « Porter sa croix », c’est consentir à être délogé de ses défenses, à entrer dans une logique de dépossession et de vérité, là où le sujet ne peut plus se protéger derrière la loi, le mérite ou l’image de soi.
Sur le plan théologique, c’est entrer dans la condition même de Jésus : non pas rechercher la souffrance pour elle-même, mais accepter que la fidélité à une parole de libération conduise inévitablement au conflit avec les puissances de mort (religieuses, politiques, symboliques) et donc à l’exposition, à la perte, parfois à l’échec apparent. La croix n’est pas un idéal doloriste, mais le prix historique de la liberté et de l’amour non compromis.
Enfin, dans une lecture plus psychanalytique, « porter sa croix » peut se comprendre comme l’acceptation de la castration symbolique : renoncer aux fantasmes de toute-puissance, d’innocence totale et d’immortalité, consentir à sa finitude, à sa division intérieure, et suivre Jésus non comme un héros triomphant, mais comme un homme qui assume jusqu’au bout la condition humaine sans la nier.
Ainsi, porter sa croix, ce n’est pas aimer souffrir ; c’est consentir à vivre sans se protéger par des illusions de grandeur, de pureté ou de salut magique, et marcher dans la vérité, même quand cette vérité coûte.
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