Luc 24, 13-35
Je marche avec lui sans le savoir. Il est là, présent dans la banalité du chemin, dans la conversation déçue, dans le ressassement d’une espérance brisée. Il ne s’impose pas comme une évidence, il ne s’annonce pas comme une certitude. Il accompagne, il écoute, il laisse dire la perte, la mort, l’échec. La foi commence ainsi : non par la reconnaissance immédiate, mais par une présence qui se tient incognito, à hauteur d’homme, solidaire de l’incompréhension et du deuil.
Puis vient ce moment où, grâce à lui, les Écritures s’ouvrent. Non comme un savoir érudit, mais comme une intelligence existentielle : ce qui était resté opaque se met à parler, ce qui paraissait absurde se révèle porteur de sens. Le cœur se met à brûler, non d’exaltation mystique, mais de cette chaleur intérieure qui naît quand une parole rejoint l’expérience et lui donne une cohérence nouvelle. Le Christ n’explique pas de l’extérieur : il fait résonner l’histoire, il en révèle la nécessité, il en dévoile la fécondité cachée.
Vient alors le geste du partage : le pain rompu, la coupe offerte. Geste simple, domestique, presque dérisoire, et pourtant décisif. C’est dans cet acte de communion que les yeux s’ouvrent. On reconnaît qu’il est là dans le don, dans la relation, dans cette circulation de vie qui se reçoit et se transmet. Le Christ se laisse reconnaître là où il se donne, et non là où on voudrait le posséder. Mon cœur est tout brûlant.
Et aussitôt, il disparaît. Comme si toute tentative de saisie annulait sa vérité. Il ne se laisse pas retenir, pas enfermer dans une présence stable, ni transformer en objet de certitude. Il est de l’ordre de la trace, de l’événement, de la relation qui s’éprouve et se dérobe. Il est présent en se retirant, donné en se soustrayant, reconnu dans l’instant même où il échappe. Ainsi demeure-t-il insaisissable, non par caprice, mais parce qu’il relève du mystère même de Dieu : une présence qui ne s’impose jamais, une vérité qui ne se possède pas, une vie qui ne se reçoit que dans l’après-coup, quand on consent à marcher, à écouter, à partager, et à croire sans voir.
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