Ce récit joue tout entier sur un malentendu fécond : Marie cherche un cadavre, et c’est un vivant qui se tient devant elle ; elle cherche un lieu, et c’est une relation qui lui est rendue ; elle cherche un passé, et c’est un avenir qui s’ouvre.
Tout commence par des larmes. Elles ne sont pas seulement l’expression d’un chagrin affectif ; elles disent l’effondrement d’un sens. Celui qu’elle appelait « mon Seigneur » n’est plus là : avec son corps disparu, c’est le monde qu’il rendait habitable qui s’est vidé. Marie est la figure de la fidélité blessée : elle reste quand tout semble fini, elle veille un tombeau vide, elle persévère dans une absence. Son amour ne renonce pas, mais il est encore prisonnier de la mort : « Dis-moi où tu l’as déposé ». Elle veut récupérer, conserver, garder.
La scène des anges, disposés à la tête et aux pieds, évoque un lieu liturgique, presque un sanctuaire ; mais le véritable événement n’est pas là. Les signes célestes ne suffisent pas. Ce qui fait basculer le récit, ce n’est ni une vision, ni un discours, mais une parole adressée : « Marie ». Le Ressuscité n’est pas reconnu par son apparence, mais par la manière singulière dont il appelle. La résurrection, ici, n’est pas d’abord une victoire sur la mort au sens biologique ; elle est la restauration d’une relation personnelle, l’irruption d’un « tu » dans le deuil.
Le « Rabbouni ! » jaillit alors comme un réflexe de reconnaissance : elle retrouve le maître, l’intime, celui qui la connaissait par son nom. Mais aussitôt vient l’interdit : « Ne me retiens pas. » Ce n’est pas un refus de l’amour, c’est la transformation de son mode. Le temps de la présence saisissable est clos. Ce qui renaît ne peut plus être possédé, ni fixé, ni enfermé dans la nostalgie. Le Ressuscité ne se donne pas comme un objet retrouvé, mais comme une présence qui ouvre un chemin.
La parole sur le Père – « mon Père et votre Père, mon Dieu et votre Dieu » – inscrit cette rencontre dans une filiation partagée. Jésus ne ramène pas Marie à une intimité exclusive ; il l’envoie vers les « frères ». La résurrection n’est pas une consolation privée, mais une mission : faire passer de la perte à l’annonce, du tombeau à la communauté, du deuil à la parole transmise.
Marie devient ainsi la première témoin non pas parce qu’elle aurait compris une doctrine, mais parce qu’elle a traversé une expérience : celle d’un amour qui accepte de ne plus retenir, et qui, pour cette raison même, peut être envoyé. Elle cherchait un mort à garder ; elle reçoit un vivant à annoncer. La foi pascale naît précisément là : quand la relation survit à la disparition, quand le lien se détache de la possession, quand l’absence elle-même devient lieu d’appel et d’envoi.
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