Quelques mises au point
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Michel Leconte Fin de vie
Dans le Décalogue, l’interdit « Tu ne tueras pas » (Ex 20,13) vise l’homicide, c’est-à-dire la suppression violente d’une vie humaine contre la volonté de celui qui la porte. Il protège la personne contre l’arbitraire d’autrui, contre l’appropriation de sa vie par un autre, contre la transformation de l’être humain en simple objet de puissance ou de décision extérieure. Autrement dit, l’interdit biblique ne vise pas d’abord la gestion de la finitude, mais la violence meurtrière.
Or, dans une demande d’euthanasie, lorsque celle-ci est libre, éclairée, persistante, et qu’elle s’inscrit dans une situation de souffrance devenue sans issue, il n’y a pas appropriation violente de la vie d’autrui. Il y a reconnaissance de la souveraineté du sujet sur sa propre existence, au moment précis où celle-ci est déjà en train de se défaire. L’acte médical n’introduit pas la mort comme une puissance étrangère ; il en modifie seulement le mode, le moment et les conditions. On ne supprime pas une vie vivable, on accompagne une vie qui s’achève en lui permettant de ne pas s’achever dans la torture.
Dire « on le tue » suppose que la vie appartienne à un autre que lui-même (à l’État, à l’Église, à Dieu conçu comme propriétaire), et que l’acte médical soit une violence exercée contre un sujet passif. Or, dans l’euthanasie consentie, il n’y a ni passivité, ni contrainte, ni capture de la vie par une instance extérieure. Il y a un sujet qui dit : « Je ne veux pas de cette manière de mourir », et qui demande aide pour mourir autrement. L’acte n’est donc pas homicide, mais coopération à une décision existentielle ultime.
On pourrait dire, en termes plus existentiels, que la mort est de toute façon là, déjà à l’œuvre. L’euthanasie ne fait pas passer de la vie à la mort, mais d’une agonie imposée à une mort choisie. Elle ne supprime pas la finitude ; elle refuse que la finitude prenne la forme d’une dégradation sans sens, sans relation, sans dignité vécue. Elle transforme un subir en un acte, un écrasement en un consentement, une passivité biologique en un geste humain.
Ainsi comprise, l’euthanasie n’est pas une transgression de l’interdit de tuer, mais une manière de prendre au sérieux ce que cet interdit voulait protéger : la personne comme sujet, non comme objet. Refuser obstinément cette distinction, c’est confondre le meurtre et l’accompagnement, la violence et la solidarité, l’appropriation de la vie d’autrui et le respect de sa liberté ultime. C’est, au fond, sacraliser la survie biologique au détriment de la personne vivante jusque dans sa mort.
Par ailleurs, Il faut d’abord souligner la contradiction interne du discours anti-euthanasie : il invoque « les plus fragiles », « les petits », « les vulnérables », mais, dans le même mouvement, on leur refuse ce qui constitue le cœur même de la dignité de la personne : la capacité de sujet, c’est-à-dire la faculté de se déterminer pour soi-même. Parler au nom des faibles tout en les déclarant inaptes à décider de leur propre mort, c’est les enfermer dans une minorité morale permanente. Ce n’est pas les protéger, c’est les déposséder.
Ensuite, on peut mettre en évidence le paternalisme structurel de cette position. Elle repose sur l’idée implicite que certains savent mieux que la personne concernée ce qui est bon pour elle : l’institution médicale, l’Église, l’État, ou une morale abstraite de la « vie sacrée ». Le malade en fin de vie est alors traité comme un enfant à qui l’on dit : « Tu crois vouloir mourir, mais tu ne sais pas vraiment ce que tu veux. Nous, nous savons. » C’est exactement la définition du paternalisme : substituer son propre jugement à celui d’autrui au nom de son bien supposé.
Il faut aussi souligner l’asymétrie sociale de ce refus. Dans les faits, les personnes favorisées disposent déjà de marges de manœuvre : sédations profondes, choix du lieu de mort, réseaux relationnels, parfois départs à l’étranger. Ce sont les plus dépendants, les plus pauvres, les plus isolés qui subissent une fin de vie prolongée contre leur gré, sans véritable possibilité de choix. Leur refuser en plus le droit de décider, c’est cumuler la vulnérabilité sociale et la dépossession existentielle.
Enfin, sur le plan éthique, on peut rappeler que la dignité ne réside pas seulement dans la protection de la vie biologique, mais dans la reconnaissance de la personne comme sujet de parole et de décision. Traiter quelqu’un en sujet, c’est prendre au sérieux ce qu’il dit de sa souffrance, de ses limites, de son désir de ne pas être maintenu de force dans une existence devenue pour lui insupportable. Le priver a priori de ce droit au nom d’un principe sacral de la vie, c’est le réduire à un corps à conserver, non à une personne à respecter.
En ce sens, le refus absolu de l’aide à mourir, lorsqu’il s’impose contre la volonté claire et persistante du malade, relève bien d’un paternalisme moral : il parle au nom des « petits », mais les traite comme des mineurs, incapables de discernement, et leur confisque la dernière liberté qui leur reste : celle de dire jusqu’où ils consentent encore à vivre.
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