De l’inévidence de Dieu

Par

De l’inévidence de Dieu

Essai

114 pages – 12 €

Éd. Olivétan

Recension Gilles Castelnau

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Flemming Fleinert-Jensen est pasteur de l’Église protestante unie de France. Il a été professeur au Centre d’études œcuméniques à Strasbourg et chargé de cours à l’Institut catholique de Paris. Il est cofondateur de l’Institut biblique de Versailles et ancien président de la Société Soren Kierkegaard.

Il est conscient du fait que pour nombre de nos contemporains – et nous-même bien souvent – l’existence et la présence de Dieu n’est plus une « évidence » comme elle l’était encore naguère. On ne sait plus trop qu’en penser et en dire. L’athéisme grandit, ou du moins l’agnosticisme alors qu’une spiritualité souvent extravagante se développe.

Sa grande science théologique et la longue fréquentation humaine de son ministère lui permettent à la fois d’écrire très simplement et très clairement sur ces sujets difficiles tout en se gardant de toute affirmation péremptoire et superficielle.

Dans ce petit livre très simple et très savant, il s’efforce d’accéder au fond de la pensée humaine. Il remarque notamment que l’on ne peut parler valablement de Dieu qu’en réfléchissant à l’Esprit, qui réalise sa relation avec nous. Dieu est bien une « inévidence » ! C’est ainsi qu’il place en exergue de cet ouvrage les deux citations que voici : 

« Je t’ai connu non pas comme tu es pour toi, mais comme tu es pour moi » (Saint Augustin)

« La façon dont tu emploies le mot ‘Dieu’ ne montre pas à qui tu penses – elle montre ce que tu penses » (Ludwig Wittgenstein).

En voici des passages : 

Dieu à la troisième personne

La véritable raison pour laquelle il faudrait éviter de concevoir Dieu comme une personne, c’est que Dieu ne peut être conçu comme un il ou un lui (même écrit avec une majuscule), mais comme un tu. Pour continuer les remarques faites plus haut, celui qui prie n’adresse pas ses paroles à quelqu’un, mais à Dieu en tant qu’un tu vivant censé recueillir la prière. Celle-ci est cependant redevable à une parole préalable, à un logos fondamental qui, décliné de maintes manières, ne s’adresse pas à la cantonade, mais directement à un tu humain qui, de son côté, lui répond en se tournant vers Dieu comme dans un sursum corda (« Élevons les cœurs ») murmuré.

À ce propos, citons la raison pour laquelle le théologien germano-américain Paul Tillich (1886-1965) refuse aussi de dire que Dieu est une personne :

« Si Dieu était une personne, il serait un être à côté d’autres êtres, et non celui en qui tout notre être a son existence et sa vie, et qui est plus proche de chacun de nous que nous ne le sommes de nous-mêmes. »

Le ciel

Parallèlement on peut entendre dire que certaines expériences esthétiques associées par exemple à la nature ou à l’émotion devant une œuvre d’art représentent une sorte de transcendance qui rappelle que l’homme n’est pas unidimensionnel, mais ouvert à plus grand que lui.

On pourrait multiplier les exemples d’une telle transcendance immanente convoquée également par la contemplation du ciel. Concrètement et symboliquement, le ciel est aperçu comme situé au-dessus de la terre. Il est l’endroit d’où le soleil et la pluie fécondent le sol afin qu’il porte du fruit et en même temps l’ouverture à l’immensité vertigineuse de l’univers. Les habitants de la terre savent que par rapport à ce ciel, ils pèsent infiniment peu. Ils sont conscients que leur état individuel et la société dans laquelle ils vivent dépendent de la nature, voire du cosmos, et que leurs racines y plongent mystérieusement. Cette dépendance peut aussi rappeler une dimension divine à la fois infinie et inaccessible qui, dans son indétermination, est conçue de manières bien différentes. Sentiment dans lequel il faut chercher une des origines du fait religieux et qui s’inscrit dans le besoin de se sentir « en règle » avec une réalité céleste à travers des gestes tels que prières et sacrifices censés apporter la bénédiction et protéger contre la colère menaçant « d’en haut ».

Avec le Nouveau Testament, la perspective a changé. Dieu n’est pas renvoyé à un lieu au-dessus du monde nommé « transcendance ». Ce mot non biblique suggère au contraire que le ciel, en tant que demeure de Dieu, s’est débarrassé de ses poussières astrales et trouve sa réalité dans l’histoire des humains. 

Interlude

Que faire d’un Dieu qui est inévident, mais qui est à l’œuvre ; qui n’existe pas, mais qui est; qui n’est pas nécessaire pour expliquer le monde, mais qui est à l’origine du monde ; qui n’est pas une personne, mais peut être dit personnel ; qui n’est pas un être surnaturel, mais s’intègre dans le monde sans se confondre avec lui ?


[…]

Le début des dix commandements, en hébreu appelés les dix paroles (debarim), martèle qu’il ne faut faire aucune image sculptée ni aucune représentation de ce qui se trouve au ciel, sur terre ou sous l’eau. Refus d’adorer ce qui n’est pas Dieu, ni de Dieu. Parole vitupérant toute tentative de remplacer le Créateur par les créatures, le divin par l’humain, ce qui arrive dès qu’une personne ou un groupe quelconque sont acclamés comme l’incarnation d’un idéal terrestre auquel on est prêt à vouer un culte inconditionnel. En elle-même, l’idole n’est rien et rien n’est une idole. Elle le devient par le regard qui est posé sur elle, par son instrumentalisation pour des causes, personnelles, religieuses, politiques, autrement dit par tout emploi abusif qui enfreint le commandement suivant : Tu ne proféreras pas le nom de l’Éternel, ton Dieu, en vain.

La tentation de créer des faux dieux concerne aussi les représentations mentales de Dieu taillées dans la mémoire religieuse collective. Combien de personnes ne gardent-elles pas une image diffuse de Dieu comme « père fouettard » ou big brother (George Orwell, 1984), divinité au courant de tout, qui surveille tout, qui punit les mauvais et récompense les bons ? Ou de Dieu comme une figure céleste à qui on reproche de ne pas intervenir pour empêcher la cruauté des hommes ou les soubresauts de la nature avec leurs cortèges de victime ?

Croire sur parole

L’athée voit les choses autrement. À ses yeux, après avoir récusé toutes les représentations de Dieu qu’il connaît, le mot « Dieu » s’est vidé de sa substance. Il ne lui dit plus rien. Il n’est ni problème ni mystère. À cela, il ne suffit pas de répliquer que ce sont les représentations de Dieu qu’il rejette et non pas Dieu en tant que Dieu. 

[…] 
Il ne suffit pas non plus de faire valoir qu’il est étrange de rejeter ce qu’on ne connaît pas. C’est en effet étrange, mais c’est également étrange que le croyant confesse un nom qui échappe à toute définition, qui se révèle comme une surprise sur laquelle personne n’a de prise.

Esprit divin et esprit humain

Malgré les innombrables anthropomorphismes dont la Bible se sert pour désigner l’action de Dieu, il n’est dit nulle part que Dieu possède un corps ou une âme (nèfèsh). En revanche, dès les premières lignes de la Genèse, il est question de l’Esprit de Dieu (ruah, un mot qui désigne aussi le souffle ou le vent) qui plane au-dessus des eaux primordiales. À cette évocation du Souffle divin succède immédiatement la parole qui, à son tour, produit ce qu’elle énonce : Et Dieu dit :« Que la lumière soit. » Et la lumière fut (on parlerait aujourd’hui d’un langage performatif). Esprit et parole vont donc ensemble. Ils attestent que Dieu n’est pas muet et sans vie comme les idoles, mais vivant et créateur.

[…]

S’il est vrai que personne ne sait ce qu’il dit en prononçant le nom de Dieu, le même non-savoir est aussi vrai pour ce qui concerne l’Esprit, et à plus forte raison au sujet de la parole que Jésus, selon l’évangile de Jean, adresse à la Samaritaine : Dieu (est) Esprit Jn 4.24). 

[…]

En d’autres mots, qui dit « Dieu » dit aussi « Esprit » et « Verbe ». Tout seul le mot « Dieu » ne dit rien. Ce qui vaut de n’importe quel sujet grammatical. Personne ne comprend la phrase : « Pierre la maison » ; elle attend un verbe et devient par exemple : « Pierre construit la maison ». De même pour le mot

« Dieu », qui ne dit rien sans un verbe. On pourrait même soutenir que sans le Verbe, il s’évanouit dans des spéculations confuses et perd son sens.

Les fruits de l’Esprit

Pourtant, le propre de la démarche chrétienne est de se sentir habilitée à apporter un excédent de sens en reliant la sphère de l’esprit humain avec celle de l’Esprit et à insister sur des situations où les effets du passage de l’Esprit peuvent se profiler. En elles-mêmes, ces situations restent ce qu’elles sont, mais au lieu de se référer à autre chose qu’à elles-mêmes, elles sont censées recéler un potentiel interprétatif susceptible de les renvoyer à une source qui les a rendues possibles et qui fait croître leur portée. L’établissement d’un tel surcroît ne révèle rien. Au travers de l’épaisseur des événements, il ne fait que suggérer un « plus » exploitable, les contours d’une possible ressource de vie dans la quête commune d’une plus grande et d’une plus vraie humanité sur la scène de ce monde.

A l’ombre de l’Esprit

Terminons par un exemple plus contemporain et moins solennel. Glané dans la vitrine d’un magasin en Angleterre, il est composé de douze lettres majuscules qui, liées entre elles, peuvent former deux phrases illustrant comment deux thèmes opposés ne cessent de s’enchevêtrer l’un dans l’autre : GODISNOWHERE, ce qui, en anglais, peut signifier aussi bien « Dieu est nulle part » que « Dieu est ici maintenant » …

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