Pourquoi les catholiques en rupture avec l’institution ne la quittent-ils pas ?

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Cette question ne cesse de m’interroger. Il semble que l’on peut avoir cessé de reconnaître au magistère le droit de décider ce que l’on doit croire, tout en continuant à se sentir chez soi dans une tradition catholique. La rupture avec une autorité et la rupture avec un milieu où l’on a appris à croire peuvent se produire à des moments très différents. Chez certains, la seconde ne se produit jamais. Pourquoi ?

Il y a d’abord ce que l’on reçoit encore. Quelqu’un peut avoir abandonné la conception sacrificielle de la messe et continuer à tenir profondément à l’eucharistie, parce qu’il y éprouve une manière de faire mémoire de Jésus avec d’autres. Il peut juger sévèrement la hiérarchie et trouver dans sa paroisse un lieu où sa parole est entendue, où il accompagne des personnes et où il est lui-même soutenu. Vue de l’extérieur, cette personne reste dans une institution dont elle récuse une part de l’enseignement. De son point de vue, elle reste auprès de gens et de pratiques qui donnent encore forme à sa foi.

D’autres restent précisément parce qu’ils contestent. Ils estiment que l’Église leur appartient aussi et qu’en partant ils laisseraient à la hiérarchie le soin de définir seule ce qu’est le catholicisme. Appliquée à l’Église, elle aide à comprendre pourquoi une même fidélité à l’Évangile peut conduire l’un à partir et l’autre à demeurer pour contester publiquement. Vatican II lui-même reconnaît aux laïcs la possibilité, et parfois le devoir, d’exprimer leur avis sur le bien de l’Église, tout en maintenant une exigence d’obéissance. Les deux affirmations figurent dans le même paragraphe de Lumen gentium. On comprend que certains y trouvent un espace pour agir et que d’autres en éprouvent surtout les limites. 

Il y a aussi des fidélités plus ambivalentes. Pour quelqu’un qui a appris très tôt à associer l’Église à la voix de Dieu, le jugement peut s’être émancipé alors que la culpabilité demeure. Il peut savoir pourquoi il récuse une doctrine et éprouver malgré tout son départ comme une trahison envers ses parents, ses morts ou une part de lui-même. Mais les mêmes souvenirs peuvent être vécus autrement. Une liturgie peut rester chère parce qu’elle porte la mémoire de personnes aimées. De l’extérieur, il est difficile de savoir ce qui, dans cet attachement, relève de la crainte, de la gratitude ou des deux à la fois.

Mon passage au protestantisme libéral est éclairant. J’ai trouvé une autre manière de vivre ma foi chrétienne essentiellement avec des amis, la plupart pasteurs. Cela change concrètement le sens du départ. Pour celui qui ne voit autour de lui aucun autre lieu où sa foi pourrait prendre corps, le choix se présente autrement. Et certains ont déjà pris une grande distance dans les faits. Ils ont cessé de pratiquer régulièrement, gardent quelques liens et continuent de dire « je suis catholique » parce que ce mot raconte encore une part de leur histoire.

À mes yeux, le point décisif est la possibilité de parler franchement là où l’on reste. Si quelqu’un peut dire devant sa communauté ce qu’il croit et ce qu’il a cessé de croire, je comprends qu’il y demeure par fidélité. Si sa place dépend du silence qu’il garde sur des convictions essentielles, je comprends cette énigme. La question devient alors très concrète. Que doit-il taire de lui-même pour continuer d’appartenir à cette Église, et qu’y reçoit-il encore qui lui fasse accepter ce prix ?

Je crois même que la question devient plus éclairante si l’on demande ce que le départ ferait perdre psychiquement à quelqu’un qui a déjà cessé de croire ce que l’Église lui enseigne. On peut avoir retiré son assentiment à une doctrine et continuer à attendre de l’institution quelque chose de très intime.

Il y a d’abord le besoin d’être reconnu par l’autorité que l’on conteste. On peut s’être donné le droit de penser librement et attendre encore que l’Église dise un jour que cette liberté avait sa place en elle. J’y verrais, dans certains cas, une attente de réparation. Celui qui a été blessé ou désavoué espère que l’institution même qui l’a blessé reconnaîtra la légitimité de sa parole. Partir peut alors signifier renoncer à obtenir cette reconnaissance de celle dont on la désirait. Une contestation très vive peut ainsi coexister avec un attachement très profond. Par ailleurs, il existe des motifs psychiques à un tel changement de confession.

Il y a la culpabilité de se séparer. Quand les interdits religieux ont pris très tôt la voix de personnes aimées, l’autorité peut continuer à parler intérieurement alors même qu’on lui récuse toute légitimité. C’est là que la notion de surmoi prend son intérêt, en particulier le surmoi maternel vis-à-vis d’une Église qui se proclame mater et magistra. Comment est-il possible de renier sa mère ? Quelqu’un peut juger, en toute conscience, qu’il a de bonnes raisons de partir et se sentir pourtant coupable, comme s’il abandonnait sa mère, décevait ses morts ou reniait l’enfant qu’il a été. La décision présente réveille alors une question plus ancienne. Ai-je le droit de me séparer de ceux que j’aime et de continuer à les aimer ?

Dans le prolongement de ma réflexion à partir de Conrad Stein sur le fantasme du Père immortel(C. Stein, le père mortel et le père immortel, l’inconscient n° 5 (1968), pp. 50-155), j’ajouterais une hypothèse. On peut avoir cessé de croire à l’infaillibilité de l’Église et rester attaché à l’idée qu’il existe quelque part une instance qui traverse les générations, survit aux morts et garantit une continuité. Une liturgie que l’on reprend avec les mêmes mots que ceux qui nous ont précédés peut porter cet investissement. Et Freud, dans Psychologie collective et analyse du moi, invite à regarder aussi du côté des liens entre les fidèles. L’attachement à l’Église peut tenir autant à ces liens qu’à la figure centrale autour de laquelle ils se sont noués. 

Enfin, il y a le deuil de l’Église qu’on aurait voulu voir advenir. Freud rappelle, dans Deuil et mélancolie, qu’un idéal peut lui aussi faire l’objet d’un deuil. On peut avoir perdu depuis longtemps confiance dans l’Église réelle et continuer d’espérer qu’elle devienne un jour le lieu de liberté évangélique qu’on avait entrevu en elle. C’est parfois cette Église possible que l’on aurait le plus de peine à quitter. 

La question que je trouverais la plus féconde, si quelqu’un voulait comprendre son propre attachement, serait donc celle-ci. Qu’est-ce que j’attends encore de cette Église, et pourquoi est-ce d’elle que je l’attends ? Une réponse comme « j’y prie avec des gens que j’aime » dit autre chose que « j’attends qu’elle reconnaisse enfin que j’avais le droit de penser autrement ». Chez une même personne, les deux peuvent être vraies.

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