Pourquoi quitte-t-on Jésus-Christ ?

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Il faut distinguer l’attachement à Jésus, la confiance dans une Église et l’adhésion à des croyances. Ces trois dimensions peuvent être si étroitement liées qu’une rupture avec l’une entraîne l’effondrement des autres. Lorsque l’institution a présenté son autorité, ses dogmes et ses pratiques comme les expressions indissociables de Jésus lui-même, découvrir ses contradictions peut rendre toute la foi suspecte. Cela m’est arrivé, mais, j’ai pu dépasser cette constatation. Dans ce cas, la personne ne sait alors plus très bien ce qu’elle pourrait conserver, ni sur quoi s’appuyer pour le faire.

Cela ne signifie pas que sa foi antérieure était superficielle. Elle pouvait être profondément vivante, tout en reposant sur une confiance que certains événements comme les prêtres pédocriminels ou l’autoritarisme de l’Église ont détruite. Et ce qui apparaît comme un abandon soudain est parfois l’aboutissement d’un long cheminement silencieux : des questions écartées, des blessures accumulées, un décalage croissant entre les paroles entendues et la vie vécue. Un événement devient alors le déclencheur visible d’une rupture préparée depuis longtemps. Ceux qui se disent chrétien comme Trump ou Bolloré et bien d’autres n’offrent que des contre-témoignages et qui ne sont que des antéchrists au service de leur idéologie personnelle le plus souvent liée à l’extrême droite.

Il y a aussi bien-sûr l’écart abyssal entre l’institution et le message de Jésus, mais je nuancerais ce jugement : les Églises ont transmis ce message, suscité des vies de fraternité et de courage, tout en développant des formes de pouvoir qui le contredisent. C’est précisément parce qu’elles parlent au nom de Jésus que leurs contradictions peuvent être si dévastatrices. On peut quitter une organisation décevante ; il est autrement douloureux de se demander si ce qui donnait sens à sa vie était solidaire de cette déception.

L’éloignement temporel de Jésus joue également un rôle. Nous ne disposons pas d’un accès immédiat à sa personne : nous le rencontrons à travers des témoignages déjà interprétés. La recherche historique permet de mieux situer son action et de discuter les représentations reçues, mais elle ne peut nous restituer une présence intacte ni fournir une certitude qui remplacerait celle de l’institution. De plus, Jésus appartenait à un temps qui n’est plus le nôtre et l’origine de la première communauté chrétienne reste entouré pour ses toutes premières années d’un épais brouillard. Pour quelqu’un qui découvre combien le Jésus de sa piété était façonné par la doctrine, cette distance peut devenir difficile à supporter. Pour un autre, elle ouvre une relation plus libre, moins possessive.

Il faut cependant laisser place à une autre possibilité : certaines personnes ont compris les distinctions que nous faisons et cessent malgré tout de croire. Jésus peut demeurer pour elles une figure estimable sans être encore celui autour duquel leur existence s’organise. Leur départ ne relève donc pas nécessairement d’une dépendance institutionnelle insuffisamment dépassée ; il peut être une conclusion réfléchie, ou le constat honnête qu’une relation autrefois vivante ne l’est plus.

La question décisive me semble ainsi être : qu’est-ce qui, dans cette foi, faisait vivre la personne, et qu’est-ce qui a cessé d’être crédible ou fécond pour elle ? Dans ma propre perspective, nourrie par Jacques Pohier, Paul Tillich et d’autres théologiens, une voie consiste à chercher ce que Jésus fait encore surgir dans l’existence : une liberté, une confiance, une manière de rencontrer autrui. Cela peut survivre à l’effondrement de nombreuses représentations religieuses. Mais cette traversée reste une possibilité, jamais une obligation imposée à celui qui s’en va.

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