Texte paru dans Golias-Hebdo n°926
semaine du 3 au 9 septembre 2026
En 1 Co 15, Paul de Tarse écrit aux chrétiens de Corinthe : « Je vous ai transmis ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que Christ est mort pour [ὑπὲρ] nos péchés selon les Ecritures… » (1Co 15). La rédaction de cette lettre nous reporte à l’année 52 ou 53, soit une vingtaine d’années après la mort de Jésus.
Notons que Jésus de Nazareth n’est pas nommé par son nom mais par un qualificatif qui lui reconnaît d’être le messie. Christ est devenu le nouveau nom de Jésus pour ses disciples : il n’est pas le Christ mais Christ. Nous sommes donc en présence d’une déclaration, d’une nomination de foi. Jésus, Christ, est mort, c’est un fait qui date de 23 ans déjà environ. Mais voilà que Paul exprime le pourquoi de sa mort, c’est-à-dire qu’il donne un sens à cette mort, un sens théologique puisqu’il est question des péchés et des Écritures bibliques.
Ce sens, cette explication de la mort, Paul dit l’avoir reçu. De qui ? Difficile de le savoir avec certitude. Pour approcher du réel, il faut regarder la biographie de Paul, laquelle n’est pas des plus sûres. Les lettres authentiques de Paul donnent des renseignements biographiques… pas toujours clairs ! Paul est né entre 5 et 10 de notre ère. Son parcours se donne à lire dans la lettre aux Galates 1-2. Entre les années 31 et 36, il devient disciple de Jésus – à Damas ? – et part pour l’Arabie avant de revenir à Damas. Trois ans après, il monte à Jérusalem rencontrer Képhas-Pierre avec qui il passe 15 jours. Retour en Syrie et en Cilicie. Au bout de 14 ans, il monte de nouveau à Jérusalem pour discuter de son action missionnaire avec Pierre, Jacques et Jean « considérés comme des colonnes » (Ga 2, 9). Dans les années de 45 à 58, il fait divers voyages en mission.
On peut donc penser que ce qu’il a lui-même reçu lui a été transmis par les membres de la communauté de Damas et par Pierre et les autres. Ce qui signifie alors que, dans le milieu judéo-hellénistique et dans le milieu palestinien, la mort de Jésus a très tôt été interprétée à l’aide de notions théologiques (nos péchés, les Écritures) et reçue comme une source de salut : les péchés ne sont plus pardonnés par les rites de Yom Kippour au temple mais par la mort du crucifié.
La question se pose alors : comment se fait-il que les premiers groupes de disciples ont interprété la mort de leur rabbi en termes de pardon pour les péchés accordé suite à cette mort ? On peut penser que ce qui a provoqué cette interprétation théologique est lié à la fête juive de Yom Kippour.
La fête de Yom Kippour
La célébration de Yom Kippour avait lieu en automne. C’est le « Jour des Expiations » appelé aussi « Jour du Grand Pardon ». Cette fête trouve son origine dans la période post-exilique. Elle est une sorte de commémoration de l’épisode mythique du Veau d’Or en Exode 32 : alors que Moïse était sur le Sinaï recevant les Tables de la Loi, le peuple se fit une statue de taureau représentant YHWH – péché suprême dont il faut demander pardon.
Quelle notion du péché ressort du Premier Testament ?
– Des récits – à ne pas lire comme des récits historiques – décrivent les péchés. C’est d’abord la « faute originelle » d’Adam et Eve ; ils écoutent ce que leur suggère le Tentateur : « Vous serez comme des dieux ». C’est le péché d’adoration du Veau d’Or, image de YHWH – or il est écrit en Ex 20 : « Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi. Tu ne te feras aucune image sculptée (de Dieu). Car moi : YHWH ton Dieu ». C’est la rupture de l’alliance, le refus de se laisser guider par Dieu et par le fait, le retour aux idoles – attitude que Paul décrit en 1Co 10 : « convoitises mauvaises, idolâtrie, fornication, murmure contre Dieu ».
– Les prophètes se font assez virulents pour dénoncer les péchés des élites sociales dont les pratiques sont dénoncées comme une infidélité à YHWH. Et ces pratiques sont des pratiques sociales : luxe effréné, asservissement des pauvres, vols et rançons, détournement du droit, etc.
– À côté de ces péchés, il faut ajouter des fautes envers la Loi et les règlements religieux multiples. On sait que les Pharisiens avaient édicté quelque 613 commandements, qui, vu leur nombre, étaient inévitablement source de manquements et donc de fautes, de péchés. On peut sans doute comparer cela à la pratique tatillonne
Or la lecture exégétique des récits évangéliques permet de comprendre que Jésus n’est pas « mort pour » [ὑπὲρ] mais qu’il est « mort parce que » [ὅτι]1. Parce que son action, sa parole, sa contestation de l’ordre établi politico-religieux, sa pratique non conforme à la religion établie (ainsi, on ne le voit jamais aller au temple pour prier et encore moins pour y offrir un sacrifice) ont provoqué son arrestation et sa condamnation à mort. Cette mort n’a donc rien à voir avec les péchés du peuple Israël. de musulmans traditionalistes : manger du porc, écouter de la musique, etc. – ou chez les chrétiens manquer la messe le dimanche – sont vus comme autant de péchés.
Le rituel de Yom Kippour, jour de jeûne réparateur, était très complexe. Il est décrit longuement en Lévitique 16 avec moult détails jusqu’à préciser que le grand-prêtre devra porter un caleçon de lin ! Sacrifice d’un jeune taureau et d’un bouc, aspersion de sang dans le Saint des Saints et sur l’autel, envoi au désert d’un bouc chargé des péchés : il s’agit donc de rites de purification du grand-prêtre, du peuple et du temple. Le sang, symbole de la vie, y joue un rôle décisif : répandu dans le sanctuaire, il est offrande à Dieu pour réaliser l’expiation des péchés et rétablir la relation avec lui.
La pratique de Jésus face au péché
Contentons-nous de lire l’évangile de Marc. Dès le début de son action, Jésus proclame : « Le Royaume de Dieu est proche. Changez de mentalité2 et croyez à la Bonne nouvelle » (1,15). Pas d’insistance sur le péché comme faisait le Baptiste:«Il proclamait un baptême de repentir pour la rémission des péchés… Ils confessaient leurs péchés » (1, 4). Jésus, lui, guérit un paralysé et lui dit : « Mon enfant, tes péchés sont remis », ce que quelques scribes mal intentionnés veulent comprendre comme : Je te pardonne tes péchés. « Tes péchés sont remis » : ce verbe au passif a pour sujet sous-entendu Dieu. Jésus annonce donc le pardon comme un donné présent. Puis il « mange avec les publicains et les pécheurs » (2,15). Un jour de sabbat, il laisse ses disciples contrevenir aux règles en vigueur (2,23) et guérit un homme infirme de sa main (3,1). Il proclame que « Tout sera remis, péchés et blasphèmes – sauf le blasphème contre le Souffle saint » (3,28). Il dénonce l’hypocrisie réglementaire et déclare la liberté face aux pratiques alimentaires : le péché est « ce qui sort du cœur de l’homme » et Marc ajoute une liste à la manière antique : « débauches, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, ruse, impudicité, envie, diffamation, orgueil, déraison » (7,20).
On peut résumer la pratique de Jésus en notant qu’il est libérateur. Il libère du mal-être, de la maladie, de l’infirmité, ce qui, à l’époque était considéré comme une preuve d’un état de pécheur. Il libère de l’exclusion sociale et du mépris manifesté par les élites. Il redonne la parole, il fait se lever, il invite à marcher, il donne cette consigne : « Va ». Il sauve.
Il sauve du péché. Non par quelque rite sacré comme ceux pratiqués pour Yom Kippour au temple, mais par sa simple parole, laquelle consiste en une annonce « Mon enfant, tes péchés sont remis ». C’est l’annonce que Dieu pardonne, sans condition, sans préalable. Reste à l’humain à vivre en pardonné, en sauvé : « Lève-toi et marche ! Va et rapporte aux tiens tout ce que le Seigneur a fait pour toi ! Je te le dis : lève-toi ! Ouvre-toi ! Va : ta foi t’a sauvé ! »3. Chacun est rendu à son humanité – et n’est pas embrigadé dans une religion et des rites censés apporter le salut ! Disons autrement : la pratique et la parole de Jésus signifient qu’il n’y a plus besoin de Yom Kippour !
La façon dont Jésus a vécu et parlé, ses actions en faveur de la libération de tous les opprimés, ses gestes de miséricorde envers les pécheurs, ses paraboles et finalement sa mort : tout cela a manifesté le salut accordé dès l’aujourd’hui par Dieu lui- même : « Je fais de toi la lumière des nations, dit Dieu à son Serviteur, pour que mon salut atteigne aux extrémités de la terre » (Is 49). Ainsi, tous sont purifiés, libérés de toute entrave et de toute lourdeur, de tout le poids du passé : « Moi, je ne te condamne pas. Va, et à partir de maintenant, ne pèche plus » (Jn 8). La vie de Jésus jusqu’à la mort peut être lue comme une révélation : aujourd’hui, le salut est donné, le « Royaume » (comme disait Jésus) est déjà là et inauguré par ses actes de libération.
Après la mort de Jésus
La mort en croix de Jésus a pu apparaître comme un scandale pour ses amis et compagnons : une mort injuste et qui réduisait à néant l’espoir que suscitaient sa parole et ses actions : « Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voilà le troisième jour depuis que… » (Lc 24).
Pour ne pas désespérer, il a bien fallu que les disciples essaient de comprendre et de donner sens à cette vie et surtout à cette mort dégradante. Après un temps d’effroi – « les portes étaient closes par peur des Juifs » (Jn 20,19) – ils prennent conscience que le Crucifié est toujours vivant pour eux, qu’il les fait vivre, que son souffle les anime et renouvelle leur désir de vivre dans la ligne qu’il leur a montrée, dans sa voie.
Le sens de la mort de leur maître, ils l’ont découvert dans l’« événement Pâques » : une soudaine ou lente illumination intérieure (des semaines ? des mois ?) une compréhension devenue conviction de foi que Dieu donnait raison au crucifié. Compréhension reçue en lisant les Ecritures « en commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes » (Lc 24). Cette relecture a permis, par exemple, d’interpréter la mort de Jésus puis plus tard d’écrire le récit de cette mort en donnant des détails trouvés en lisant les Poèmes du Serviteur d’Esaïe (42,1-9 ; 49,1-7 ; 50,4-11 ; 52,13-53,12), et les psaumes. Quelques exemples :
« Objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, méprisé… or, ce sont nos souffrances qu’il portait… il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes… il offre sa vie en sacrifice expiatoire… il portait le péché des multitudes (Es 53) ; Ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement (Ps 21) ; Dans ma soif, ils m’abreuvaient de vinaigre » (Ps 69).
(Cela fait qu’il est impossible de distinguer dans les récits de la passion ce qui correspond au réel historique et ce qui n’est qu’emprunt au Premier Testament pour réaliser un récit de la passion).
Alors, les rites du temple lors de la célébration de Yom Kippour leur paraissent clairement ce qu’ils sont : des rites desséchés, vides de sens, proches de la magie, réduits à une ritualité traditionaliste devenue pouvoir de la caste sacerdotale empêtrée dans sa richesse, son formalisme, son conservatisme et ses compromissions avec l’argent et la politique. Alors ils comprennent le message du prophète de Nazareth : Dieu n’est pas le juge impitoyable prêt à punir péchés et peccadilles par manquements à la Loi mais le père – Abba – dont le pardon n’est pas à demander car il est déjà donné généreusement. Cette conviction se fait jour : la voie suivie par Jésus, son engagement (jusqu’à la mort) est révélation du salut, du pardon du péché. Les communautés de croyants en Jésus ont donc compris que les rites de Yom Kippour étaient devenus obsolètes. Le voilà le Yom Kippour nouveau, le « Jour du grand pardon », qui établit et déclare le pardon : c’est l’Évangile, la Bonne Nouvelle du salut dans l’aujourd’hui : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison car lui aussi est un fils d’Abraham » (Lc 15).
Et ensuite…
Et puis… Et puis, cette nouveauté vécue par Jésus, ce renouveau initié par lui et ouvert à tous et toutes, cette conviction que le pardon et le salut étaient dons de Dieu dans l’aujourd’hui, tout cela s’est vite affronté à la tradition, aux mentalités dont l’évolution est toujours lente, aux croyances, pratiques et habitudes anciennes.
Dans la mentalité juive, la réalité du péché était omniprésente : la religion avec le temple de Jérusalem et ses rites sacrificatoires quotidiens, son système clérical, ses commandements très nombreux, etc. faisait partie de cette mentalité que l’on peut nommer oppressive – il était donc difficile de s’en débarrasser. La notion du péché et celle de la purification par le rite faisaient partie de la culture – et on ne peut guère sortir de sa culture.
Les pagano-chrétiens des communautés fondées par Paul dans le monde gréco-romain baignaient eux aussi dans une culture religieuse comportant des rites et prières adressés aux dieux : libations de vin et d’encens, immolation de victimes animales suivies de banquets. Il s’agissait de satisfaire les divinités en reconnaissant leur supériorité et en ma
Si l’on en croit Luc, bientôt « une multitude de prêtres obéissaient à la foi » (Ac 6,7) et des pharisiens se joignaient aux croyants, dont Saul-Paul.
Alors commença l’interprétation de la mort de Jésus avec les concepts juifs et pharisiens : le pardon des péchés fut, peu à peu et sans doute assez rapidement, associé à la seule mort en croix de Jésus qui abolissait symboliquement les rites de pardon de Yom Kippour. Sa vie, son action de relèvement, son engagement concret pour les exclus, sa foi neuve pour Dieu firent place subrepticement à ce qui deviendra un Credo : « Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, il a été mis au tombeau, il est ressuscité le troisième jour selon les Ecritures » (1Co 15).
En 51, Paul écrit aux croyants de Thessalonique. Il y fait une brève allusion à la mort de Jésus : « Dieu nous a destinés à posséder le salut par notre Seigneur Jésus Christ mort pour nous » (1Th 5,9-10). C’est là la plus ancienne et première allusion à la mort de Jésus vue comme source de salut. Plus tard, entre 52 et 55, Paul écrira aux Philippiens. Dans sa lettre, il cite une hymne qu’il a reçue de la tradition, hymne inspirée des Chants du Serviteur en Esaïe 42-53 : « Le Christ s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort sur la croix » (Ph 2,8). Une lecture superficielle de ce passage laisse penser que Jésus est mort dans l’obéissance parce que Dieu l’aurait voulu, comme s’il avait eu besoin que Jésus meure pour ensuite le ressusciter et entraîner avec lui l’humanité. Jésus n’a pas obéi à la volonté divine, à un plan divin de salut préétabli de toute éternité : son intenant l’ordre du monde et de la société par le respect des traditions.
Peu à peu donc, les mentalités et cultures traditionnelles ont influé sur la foi neuve des croyants en Christ Jésus. obéissance n’a rien à voir avec l’application stricte d’une stratégie de salut voulue par Dieu. Mais elle est plutôt fidélité à son engagement de vie.
Mises à part les lettres authentiques de Paul datées des années 50, l’ensemble du Nouveau Testament a été écrit à la fin du premier siècle, après la ruine du temple de Jérusalem en 70 et peut-être jusque vers l’an 120 du second siècle. Dans l’ensemble de ces écrits, on trouve une quarantaine d’exemples où il est dit que Jésus est mort « pour nos péchés, pour nous, pour la multitude, en rançon, etc. ». Un exemple assez subtil dans l’évangile de Jean : il évoque l’utilisation d’un rameau d’hysope pour donner à boire au crucifié (Jn 19,29). Qui connaît l’hysope – plante herbacée de la famille de la menthe – sait qu’il est bien impossible de s’en servir pour tendre une éponge humidifiée au supplicié. Il faut lire dans l’allusion à cette plante un renvoi à la description d’un « sacrifice pour le péché » détaillée au livre des Nombres 19,16s : « Quiconque touche un mort sera impur. On prendra de la cendre de la victime consumée en sacrifice pour le péché. On versera de l’eau par- dessus, dans un vase. Puis un homme prendra de l’hysope et fera alors l’aspersion [7 jours durant] sur celui qui a touché le mort et le septième jour il l’aura délivré de son péché ». L’évangéliste, avec cette allusion à l’hysope, propose donc une interprétation de la mort de Jésus qui peut être appelée « un sacrifice pour le péché » – en ce sens que sa vie (et sa mort qui en est la conséquence) est don de soi pour que tout homme ou femme accède à la liberté et à la dignité d’enfants de Dieu.
L’interprétation sacrificielle de la mort de Jésus – isolée de la réalité de sa vie – n’était pas loin : encore quelques années et la Lettre aux Hébreux serait écrite…
« 5,1…9 / Tout grand prêtre est établi pour intervenir en faveur des hommes dans leurs relations avec Dieu, afin d’offrir [prosphere] dons et sacrifices pour les péchés… Le Christ a reçu la gloire de devenir grand prêtre… Il apprit, de ce qu’il souffrit, l’obéissance ; il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent principe de salut éternel,
7,26s / Tel est le grand prêtre qu’il nous fallait… qui ne soit pas journellement dans la nécessité… d’offrir des victimes d’abord pour ses propres péchés, ensuite pour ceux du peuple, car ceci il l’a fait une fois pour toutes en s’offrant [anenegkas] lui-même.
10,9s / Alors il déclare : Voici, je viens pour faire ta volonté… Et c’est en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifiés par l’offrande [dia prosphoras] du corps de Jésus Christ, une fois pour toutes ».
Les lettres des successeurs de Paul manifestent bientôt que les communautés de disciples de Jésus deviennent des organisations, des structures avec des personnes dirigeantes qui veillent au bon fonctionnement et à la bonne doctrine. La première lettre à Timothée rappelle (1Tm 2 à 6) que « unique est le médiateur entre Dieu et les humains, le Christ, Jésus, homme lui-même, [qui] s’est livré en rançon pour tous. Tel est le témoignage dont j’ai été établi héraut et apôtre, docteur des païens dans la foi et la vérité » – en fonction de quoi il fait des recommandations sur le rituel, sur la tenue des femmes, sur l’épiscope et les diacres, les veuves, les Anciens, les esclaves, les faux docteurs. Même consignes dans la lettre à Tite qui rappelle, lui aussi, que « Jésus s’est livré pour nous afin de nous racheter de toute iniquité… » (Ti 2,14).
Le concept de sacrifice entraîne création d’un sacerdoce…
Ce regard sur le Nouveau Testament montre une évolution très rapide commencée très tôt, dès les vingt années qui ont suivi la mort de Jésus. Le message de Jésus, la Bonne Nouvelle du salut, le pardon des péchés donné par Dieu en toute gratuité était révélé comme le nouveau Yom Kippour qui rend caduc et insensé le rituel du temple de Jérusalem. Mais cette nouveauté s’est insensiblement transformée : le salut est donné par Dieu grâce à la souffrance et à la mort de Jésus en croix, grâce à son sacrifice. Et qui dit sacrifice dit bientôt sacrificateur, sacerdotes, retour au sacré, à des rites et des structures religieuses. Le temps des prêtres et des épiscopes se fait jour dès la fin du premier siècle et s’épanouit au long du deuxième et des suivants. Prenons un exemple dans les lettres d’Ignace d’Antioche : « [Jésus Christ] a été vraiment cloué pour nous dans sa chair sous Ponce-Pilate et Hérode ; notre existence en est le fruit, par sa bienheureuse passion […]. Tout cela, il l’a souffert pour nous, afin que nous soyons sauvés ; et il a véritablement souffert, comme aussi il est véritablement ressuscité. […]. Que personne ne fasse, en dehors de l’épiscope, rien de ce qui regarde l’Église. Que cette eucharistie seule soit regardée comme légitime, qui se fait sous la présidence de l’épiscope ou de celui qu’il en aura chargé… Il n’est pas permis en dehors de l’épiscope ni de baptiser, ni de faire l’agape ». (Sm1 et 8).
Il semble donc qu’il n’y a pas eu une prise de pouvoir subite par des hommes comme Clément de Rome (~18~98), Ignace d’Antioche (~35~107), Polycarpe (~69 ou 81, mort à 86 ans), Justin de Naplouse (~100~165), Clément d’Alexandrie (~150~215), Irénée de Lyon (140-202) – qui tous portent des prénoms latins ou grecs et ne sont plus des juifs galiléens ou judéens. Ces intellectuels gréco-romains, élevés dans la culture hellénistique et le fonctionnement social de l’empire romain, n’ont fait que transposer dans leur expression théologique les concepts de leur culture originelle– sans doute s’en en avoir pleinement conscience.
Certains mythes grecs anciens racontaient la descente d’un dieu venu du monde divin pour secourir les humains, voire pour mourir par violence avant de faire retour, vivant, au monde divin. Ainsi, le dieu Dionysos : il parcourt le monde des humains, apportant vigne et vin, donnant secours aux initiés des « mystères » dionysiaques ; certains récits disent sa « mort » sous la violence des Titans puis son retour à la vie avant de retrouver son statut divin.
La relation aux dieux « païens » nécessitait des sacrifices pour apaiser la Divinité, sacrifice qui ne pouvaient se réaliser que par l’intermédiaire de sacerdotes ayant accès au sacré. C’est donc quasi naturellement que les groupes de disciples de Jésus sont peu à peu devenus soumis à des sacerdotes (hiereus) constitués en hiérarchie : épiscopes, prêtres, diacres… à l’exclusion de femmes. Le pardon des péchés, le salut ne pouvait alors s’obtenir que grâce à la mort de Jésus vue comme un sacrifice offert à Dieu et par l’intermédiaire des hommes du sacré : le clergé. Et un jour, dès le troisième siècle, ce clergé déclarera avoir le pouvoir du pardon par le sacrement dit de pénitence ou de réconciliation… – Comme il a été dit plus haut, tout cela était en germe dès les vingt premières années qui ont suivi la mort de Jésus sous l’influence des croyants juifs hellénistes dont a hérité l’apôtre Paul écrivant aux Corinthiens : « Je vous ai transmis ce que j’avais moi-même reçu… » (1Co 15).
Cette interprétation sacrificielle de la mort de Jésus procurant le salut éternel et le pardon des péchés n’a, heureusement, jamais occulté l’essentiel : Jésus n’est pas mort pour, il est mort parce que. Il a été mis à mort parce que sa vie, ses paroles, son engagement pour la libération de tous les exclus, sa façon de penser Dieu et de vivre sa foi juive sans passer par les rites du temple – dont les rites de Yom Kippour – tout cela a contesté les pratiques de la religion politico-religieuse de Jérusalem. Cela se donne à voir et à lire dans les quatre évangiles. Le livre de Luc expose clairement le « programme » de vie de Jésus : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres ; il m’a envoyé pour proclamer aux captifs : Délivrance ! et aux aveugles : retour à la vue ! pour renvoyer libres les opprimés et publier une année d’accueil du Seigneur » (Lc 4,18s). Ses paroles, ses actes de libération et de guérison – les miracles –, ses annonces que le pardon de Dieu est donné à qui a un cœur de pauvre, un cœur ouvert, tout cela a été bonne nouvelle de vie renouvelée dans la gratuité de Dieu – gratuité que l’on peut qualifier de Yom Kippour permanent.
Et disons clairement les choses : Jésus n’a jamais cherché à mourir « pour notre salut ». Il n’a jamais prédit par trois fois sa mort4 et surtout pas sa mort en croix comme écrit Matthieu : « bafoué, flagellé et mis en croix ». Non seulement il n’a pas cherché à mourir mais à plusieurs reprises, il s’est caché ou s’est enfui pour échapper à ses ennemis5. Il est mort assassiné par les pouvoirs politico-religieux en place à Jérusalem.
Et on arrivera un jour à des dires insensés : « Je pensais à toi dans mon agonie, j’ai versé telles gouttes de sang pour toi » (dit le Jésus de Blaise Pascal !). Le pape Jean-Paul II dit-il mieux ? Voire ! Ainsi le 12 mars 2000, dans son homélie à la messe de la « journée du pardon » : «
» – Jésus est donc assimilé platement au bouc émissaire de Yom Kippour…
Que conclure ? Que devons-nous faire ?
Les historiens et les exégètes ont repéré depuis longtemps ce que certains appellent « le virage du deuxième siècle » :
- – développement progressif d’une haute christologie faisant de Jésus l’incarnation de Dieu (surtout dans les milieux johanniques).
- – mise en place d’un corps sacerdotal – épiscopes, prêtres et diacres, tous masculins.
- – soumission du peuple chrétien au pouvoir sacré de ce corps sacerdotal.
- – compréhension du salut proclamé et vécu par Jésus comme un sacrifice offert à Dieu par sa passion et sa mort en croix.
- – etc.
couronné d’épines, portant la croix, et à la fin, crucifié… le Christ a pris sur lui le poids des péchés de tous les
hommes, le poids de nos péchés, afin que nous puissions, en vertu de son sacrifice salvifique, être réconciliés avec Dieu Le Christ de Gethsémani, le Christ flagellé,
Il faut cependant remarquer qu’il ne s’agit pas là d’une sorte de coup de force des élites et des dirigeants des communautés au début du second siècle. On a vu que, dès les lettres de Paul, dans les années 50, le « Yom Kippour nouveau », le salut et le pardon donné gratuitement par Dieu, la bonne nouvelle du Royaume déjà – pas encore annoncé – inauguré par Jésus, tout cela a été compris non pas comme un don à accueillir mais comme le résultat de la mort de Jésus dont on a dit qu’il avait fait sacrifice de sa vie pour le salut des humains « ce que j’avais moi-même reçu : Christ est mort pour nos péchés ».
La question est grave : sommes-nous contraints par la parole de Paul ? contraints par l’interprétation sacrificielle pour le péché qu’il a reçue des juifs hellénistes croyants rencontrés par lui à Damas ? Derrière cette question cette autre : les textes du Nouveau Testament sont-ils, sans plus, Parole de Dieu à valeur éternelle, définitive ? – Ma réponse est non. Les interprétations croyantes des siècles passés sont respectables en tant que traditions historiques comme on respecte un héritage mais elles ne sauraient rester nôtres telles que – même celles de Paul. Nous sommes au devoir de répondre à la question de Jésus : « Et vous, que dites-vous que je suis ? » et de répondre avec nos mots, notre culture, nos découvertes historiques et exégétiques.
Il devient urgent de se débarrasser de la sacralité et du cléricalisme tout puissant. Urgent de se débarrasser du péché : lors de la messe, on nous redit sans cesse que nous sommes pécheurs – au moins 10 fois ! Urgent de nous débarrasser du pouvoir que prétend posséder la caste cléricale pour nous obtenir le pardon. Urgent de comprendre que nous sommes sauvés et ressuscités : « Ta foi t’a sauvé ! Vous êtes ressuscités avec le Christ ! » (Mc 10 ; Col 3). Urgent de comprendre que le Yom Kippour, le Jour du Grand Pardon, annoncé par Jésus n’est pas dans sa mort en croix mais dans sa vie, sa parole, son agir, sa foi vécus jusqu’au bout.
1- Exemple : Oτι ἑώρακάς με (oti eôrakas me) : Parce que tu m’as vu (Jn 20,29).
2- μετανοεῖτε (métanoeïté) souvent traduit par Convertissez-vous.
3- Marc 2,9 ; 5,19 ; 5,41 ; 7,34 ; 9,27 ; 10,52.
4- Mt 16,17 et 20 ; Mc 8,9 et 10 ; Lc 9, 9 et 18 – Voir aussi Mt 20,17 ; Mc 10,32-34 ; Lc 18,31-33 ; Mt 12,39-40 ; Mt 17,9 ; Jn 2,19-22.
5- Lc 4,29-30 ; Mt 12,14-15 ; Mc 3,6-7 ; Jn 7,1 ; 7,30 ; 8,59 ; 10,39.
Ciel, purgatoire, enfer : la mythologie chrétienne
Parmi les pitoyables cantiques qu’on nous faisait chanter avant Vatican II, voici : « Je n’ai qu’une âme qu’il faut sauver. De l’éternelle flamme je veux la préserver ». Quant au purgatoire, il était une source de revenus pour le clergé car on « payait » des messes pour les défunts (un trentain : 30 messes) afin de les aider à aller plus vite au ciel. Tout cela est dépassé ! Est-ce bien sûr ? À La Chapelle- Montligeon, dans l’Orne, existe depuis 1884 un sanctuaire dédié à la prière pour les morts. Le recteur actuel, don (!) Paul Denizot, a écrit en quatrième page de couverture de son livre Le purgatoire dans tous ses états1 :
Ciel, purgatoire, enfer : dans l’imaginaire collectif chrétien (et même non chrétien), voilà trois « lieux » : celui de Dieu, celui des âmes des défunts en état de purification et celui de l’enfer du diable, de Satan et des pécheurs non repentis. Lieux imaginaires relevant de la mythologie quasi universelle : beaucoup de civilisations partagent ces croyances.
Le Ciel. En latin caelum : voûte céleste, firmament ; en grec
Au-dessus de la voûte-firmament, l’espace divin avec les anges, les saints et les âmes des justes. Dans le monde hébreu-juif, il existe trois « ciel » (voire sept) : l’espace entre la Terre et le firmament où volent les oiseaux, la voûte-firmament où sont les astres et au-dessus la demeure de Dieu. « Ainsi parle YHWH : Le ciel est mon trône et la Terre l’escabeau de mes pieds » (Es 66,1) ; « Le ciel, c’est le ciel de YHWH ; la terre, il l’a donnée aux fils d’Adam » (Ps 114,16).
Dans le Nouveau Testament, le ciel est présent : aux Corinthiens (2 Co 12,2-4), Paul écrit : « Je connais un homme dans le Christ qui fut ravi jusqu’au troisième ciel. Et cet homme-là fut ravi jusqu’au paradis… ». Et l’auteur de la Lettre aux Hébreux voit en Jésus ressuscité « un grand-prêtre élevé plus haut que les cieux » (He 7,26).
L’Enfer. C’est ce qui est inférieur, en dessous, sous le sol. Pour les Grecs, .
du latin purgare : purifier, nettoyer)
concile de Florence (1431) qui décrète : « Les âmes [des défunts] sont épurées par le feu du purgatoire et ensuite elles partent pour les lieux de bonheur éternel ». On a voulu le voir aussi dans un texte de Paul en 1 Co 3,15 : « Le Jour doit se révéler dans le feu, et c’est ce feu qui éprouvera la qualité de l’œuvre de chacun… ». Le catéchisme de Jean-Paul II (1992) rappelle que « Dès les premiers temps, l’Église a offert des prières en faveur des défunts, en particulier le sacrifice eucharistique… Elle recommande les aumônes, les indulgences en faveur des défunts ». Et voilà le pourquoi des « messes pour les défunts » et les indulgences que l’on croyait disparues : pratiques discutables à cause de leur côté pécuniaire… Le purgatoire fait vivre les clercs…
« Le purgatoire existe et c’est une bonne nouvelle ! Il est une chance, une joie, une
miséricorde pour le pécheur et l’occasion privilégiée pour nous qui restons ici-bas de continuer à
aider ceux que nous aimons, par-delà la mort ». Et de plus en plus de paroisses y vont en
pèlerinage…
Chez les premiers chrétiens, au début du IIe siècle donc texte contemporain des derniers écrits du
Nouveau Testament – voici l’apocryphe appelé Ascension d’Isaïe2. Le prophète raconte son voyage
à travers les six premiers cieux et son arrivée au septième où il a vision de Dieu avec ses anges dont son
« fils bien-aimé Jésus Christ » qui lui raconte sa vie future sur terre.
Chez les Hébreux, voici le Shéol, lieu souterrain où les
les Enfers sont le royaume
souterrain des morts où règne le dieu Hadès
défunts mènent une existence léthargique. Dans le christianisme, l’enfer est le lieu de Satan, des diables,
où se retrouvent punis définitivement les damnés, les humains morts en état de péché grave dit mortel.
koïlos : creux. Voûte et creux font allusion
à la forme que semble avoir le ciel ; quant au firmament, il rappelle la croyance que le ciel est une voûte
solide, ferme, sur laquelle sont fixés les astres.
Le Purgatoire (
âmes des défunts avant d’atteindre pour l’éternité le ciel, le paradis de Dieu. Il est d’invention récente : il
est conçu comme une étape de purification des
date seulement du
Difficile pour un chrétien critique, un « catholique libéral », de continuer à croire au ciel, au purgatoire et à l’enfer sans émettre une forte critique. Difficile de continuer à proclamer le Symbole de Nicée lors de la messe : « Jésus Fils de Dieu descendit du ciel, remonta au ciel, reviendra pour juger les vivants et les morts et son règne n’aura pas de fin. J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir ».
Le péché. Voilà une réalité qui est constitutive du mythe du purgatoire et de l’enfer.
Comme le judaïsme et l’islam, le catholicisme est obsédé par le péché. L’humain naît pécheur, le baptême ainsi que la confession-absolution lavent de tout péché. Quant à la messe catholique, elle commence par la « préparation pénitentielle » et s’achève par « l’Agneau qui enlève les péchés du monde » – et entre-temps, on nous redit au moins 10 fois que nous sommes pécheurs. Pire : la messe est le « renouvellement du sacrifice du Christ », lequel est dit être mort pour nos péchés. Je considère que la doctrine du péché est fondamentalement un moyen pour le clergé d’avoir pouvoir sur les fidèles qui sont obligés de passer par ces clercs pour avoir droit au pardon divin. Alors, on dit des messes pour les âmes du purgatoire, on donne des intentions de prière pour nos défunts, on sollicite une énorme énergie des laïcs pour les services d’obsèques (700 bénévoles en Loire-Atlantique). Derrière tout cela, la peur plus ou moins avouée de l’enfer et du purgatoire qui fait que le peuple croyant reste bien obéissant et soumis au pouvoir sacré de ces messieurs les clercs.
Disons franchement : Ciel, Purgatoire et Enfer font partie de la mythologie chrétienne et surtout catholique, mythologie qui a ses racines dans les temps lointains de l’Antiquité mésopotamienne, grecque, romaine, hébraïque, celte. Ces mots (et donc les réalités qui sont censées être derrière) sont une création, une invention humaine pour dire, pour tenter de dire quelque chose à propos de l’après-mort, de l’éventuel après-mort. Tenter de s’appuyer sur la bible pour prouver l’existence du ciel, du purgatoire et de l’enfer ne mène à rien. Et n’oublions pas que la bible n’est pas parole de Dieu mais parole humaine et uniquement humaine.
Derrière Ciel, Purgatoire et Enfer, il y a aussi la croyance en l’immortalité de « l’âme », âme qu’il est bien difficile de définir : esprit ? conscience ? N’oublions pas que cette âme n’a pas une origine biblique mais qu’elle est issue de la philosophie grecque qui concevait l’humain comme un être en deux parties : le corps (périssable) dans lequel l’âme (immortelle) était comme prisonnière.
Paul, en bon juif pharisien, parle aux Thessaloniciens de leur « être tout entier » : « Votre être tout entier : l’esprit (pneuma), l’âme (psychè) et le corps (sôma) » (1 Th 5,23). Et lui qui croit à la résurrection finale par une action de Dieu conçoit cette résurrection pour l’esprit et l’âme et le corps qui sont comme recréés, sortis de leur inexistence suite à la mort du corps-esprit-âme de l’humain.
Il faut oser aller jusqu’à remettre en cause les formules des deux antiques Symbole de foi qui sont au cœur du problème parce qu’antiques et de ce fait, ne font plus partie de notre « croyable disponible » – selon les mots de Paul Ricoeur.
Nous ne pouvons plus en rester à ce qu’il faut bien appeler la mythologie chrétienne. Et il nous faut sans doute admettre que la mort à un caractère définitif, irréversible et total, reconnaître qu’elle est la fin de l’humain-corps-âme. Ce qui engendre la peur, la peur de l’inconnu – qu’est-ce que la mort ? – la peur de ne plus rien maîtriser, la peur de laisser sa famille, ses amis, ses passions, ses combats. La peur du néant.
Il nous faut repenser l’humain et repenser le christianisme en acceptant la mort comme la fin définitive de chaque être humain. Nous sommes au devoir de dire notre foi avec un langage contemporain.
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