Jésus s’est-il trompé ?

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La question de savoir si Jésus s’est trompé en annonçant la proximité du Royaume dépend entièrement de la manière dont on comprend le langage apocalyptique qu’il emploie. Si l’on lit ses paroles comme l’annonce d’un événement cosmique objectivable — fin visible du monde, jugement universel spectaculaire, transformation immédiate de l’ordre politique — alors, historiquement, cet événement ne s’est pas produit sous cette forme, et un décalage apparaît entre attente et accomplissement. Mais une telle lecture suppose que le langage apocalyptique fonctionne comme un calendrier prévisionnel, ce qui ne correspond pas à son usage dans le judaïsme du Ier siècle. Dans les traditions issues de Daniel ou de la littérature d’Hénoch, l’apocalyptique est un langage imagé destiné à exprimer la conviction que Dieu va intervenir, que l’ordre injuste n’a pas le dernier mot et qu’un dévoilement du sens caché de l’histoire est imminent. Il ne s’agit pas d’un reportage anticipé sur l’avenir, mais d’un langage symbolique de crise et d’espérance.

Lorsque Jésus proclame que « le Royaume de Dieu s’est approché », la proximité peut être comprise moins comme un repère chronologique que comme une intensité existentielle. L’urgence porte d’abord sur la décision et la conversion, non sur une date. Dire que le Royaume est proche signifie que Dieu est déjà à l’œuvre dans le présent, dans les guérisons, dans le pardon offert, dans le renversement des hiérarchies symboliques. L’apocalyptique devient alors le langage dramatique d’une transformation en cours. Certes, certaines paroles sur la venue du « Fils de l’homme » semblent évoquer un horizon futur plus marqué, et il est probable que Jésus partageait l’attente apocalyptique de son époque. Mais cela n’implique pas nécessairement qu’il ait fixé un délai précis ni qu’il ait conçu son message comme une prévision chronologique détaillée.

Il est possible de reformuler la question autrement : Jésus n’annonçait pas tant la fin du monde que la fin d’un monde, celui fondé sur la domination, l’exclusion religieuse et la peur. Son message relativise l’ordre présent et en dévoile la fragilité. Sa mort montre la résistance violente de cet ordre ; la foi en la résurrection exprime la conviction que cette violence n’a pas le dernier mot. Dans cette perspective, l’apocalyptique n’est pas l’annonce d’un cataclysme raté, mais le langage symbolique d’un basculement décisif dans la manière de comprendre Dieu et l’histoire.

Ainsi, si l’on comprend l’apocalyptique comme une prédiction datée, la question de l’erreur peut se poser. Si on le comprend comme un langage de dévoilement et d’urgence, la question change de registre. Jésus ne livre pas un calendrier ; il appelle à une décision radicale dans le présent. L’imminence n’est pas chronologique, elle est existentielle. Et cette exigence demeure, indépendamment des délais historiques.

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