« Je suis fier d’être protestant »

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« Je suis fier d’être protestant, je pense que Dieu se fout de savoir si je suis baptisé ou pas » : la conversion au protestantisme d’Yves

Propos recueillis par Yoanna Sultan-R’bibo 

Publié dans le quotidien Le Monde du 27.12.2025

Professeur d’histoire à la retraite, Yves Hivert-Messeca, 77 ans, a été séduit par la liberté que ce culte laisse à ses fidèles dans leur relation à Dieu. Il lit régulièrement la Bible. Cet historien à la retraite s’est converti au protestantisme à 30 ans.

« Depuis plusieurs années, j’ai une foi en Dieu inébranlable. Inébranlable. Et plus ma vie est jalonnée de difficultés, plus ma foi s’affirme. A l’inverse de ceux qui doutent de l’existence de Dieu après Auschwitz, je pense au contraire que Dieu ne peut qu’advenir, après Auschwitz. Un Dieu unique, qui met une étincelle divine en chacun de nous. Quand, en 1999, on a annoncé à ma femme, atteinte d’un cancer grave, qu’elle n’avait plus que quelques mois à vivre, j’allais tous les jours à l’hôpital Boucicaut [AP-HP, Paris 15e], en répétant mentalement le psaume 23 (22) : “Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ta houlette et ton bâton me rassurent.” Mon épouse a guéri, nous vivons toujours ensemble après quarante-six ans de mariage.

Je suis profondément croyant, bien que je n’aie eu aucune éducation religieuse, vraiment aucune. Je suis né dans le Var, d’une mère de tradition catholique oubliée et d’un père communiste, athée et anticlérical. Pourtant, dans cette Provence de Pagnol, qui ressemblait étrangement à la Bassa padana italienne de don Camillo et Peppone [dans le film de 1952, Le Petit Monde de don Camillo, de Julien Duvivier, avec Fernandel], le sacré était partout.

Le curé était un personnage central du village, où vivaient aussi des familles juives, ceux qu’on appelait “les juifs du pape”. Tout ce petit monde allait à la messe de minuit et faisait une crèche, même le maire communiste avec son écharpe, et tous affirmaient que, le soir de Noël, les animaux parlaient la langue des humains. Derrière les persiennes, enfant, je regardais passer les cortèges d’enterrement, le corbillard tiré par un grand cheval noir tout pomponné. Bref, j’ai grandi dans ce mélange assez curieux d’athéisme et de religieux, de profane et de sacré.

A mon entrée en 6e, j’ai eu ce qu’on pourrait appeler une “crise mystique”. Avec l’un de mes nouveaux copains, nous avons découvert la beauté des chants religieux, le Requiemde Mozart, les textes de Montherlant et des mystiques, comme Thérèse d’Avila ou Jean de la Croix… Mais ma foi n’était pas vraiment structurée, il s’agissait plus d’une émotion physique, d’un élan du cœur. A l’époque, je n’en ai pas parlé à mes parents. A partir de la 2de, grâce à des professeurs extraordinaires, j’ai été ouvert à la fois aux Lumières et à une spiritualité polyphonique.

« Une évidence »

Arrivé à la fac, tout cela a disparu. Puis ça m’a repris, si l’on peut dire, quand j’ai atteint la trentaine. Et là, progressivement, la foi s’est insinuée en moi. J’ai alors cherché où me poser : le protestantisme m’est apparu comme une évidence. D’abord parce que les huguenots français ont (presque) toujours été du bon côté de l’histoire, du moins majoritairement, pendant l’affaire Dreyfus, pendant la seconde guerre mondiale, mais aussi du côté du progrès social et sociétal. Un Noël, une amie niçoise m’a emmené à un culte protestant, et j’ai tout aimé : les chants, l’orgue, l’absence d’icônes et de dorures, et le pasteur génial, chaleureux, fraternel, drôle et libéral.

Ancien socialiste né dans une famille communiste, Yves Hivert-Messeca « prie, médite, parle à Dieu ». « Voilà comment s’exprime ma foi. Je m’assois dans la forêt et je regarde le ciel. Parfois, il se passe quelque chose », explique-t-il, le 2 décembre 2025, en forêt de Rambouillet (Yvelines). 

Moi qui n’aime ni les contraintes idéologiques ni les dogmes, j’adhère aussi à la distance du protestantisme vis-à-vis de la structure ecclésiale : nous n’avons pas de clergé stricto sensu, les pasteurs sont de simples ministres. Mon lien à Dieu est sans intermédiaire. A Dieu seul la gloire. Le rapport au texte est aussi ce qui m’a séduit. Je pourrais lire mille fois sans m’en lasser l’Evangile selon saint Jean : “Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu.” Pour moi, tous les mots font sens. Je vis entouré de milliers de livres, près de 8 000, notamment une vingtaine de bibles, que je lis régulièrement. L’Ecriture seule [ou Sola scriptura, principe du protestantisme selon lequel la Bible est, en elle-même, une autorité]. Je suis également intéressé par le Coran, l’ésotérisme musulman et la mystique juive.

Mais si le protestantisme l’a emporté dans mon cœur, c’est peut-être parce que mon arrière-grand-père paternel avait été protestant. Sans le savoir, ma famille continuait à pratiquer certains rites, comme le ménage que l’on faisait chez nous deux fois par an, pendant la semaine sainte et le premier dimanche de l’Avent, ou ces quatre bougies qu’on allumait en décembre, une par dimanche de l’Avent, pour annoncer Noël. Un peu comme les marranes avec les coutumes juives, nous avions perpétué une histoire protestante sans le savoir.

Je suis fier d’être protestant, je le revendique, j’en parle peu néanmoins, je ne cherche à convertir personne. Et je ne me suis jamais fait baptiser. Je pense que Dieu se fout de savoir si je suis baptisé ou pas, et je me fous de ceux qui parlent, fixent des normes et surtout condamnent en son nom. Dans mon testament, j’ai demandé que, lors de ma crémation, soient lus l’Evangile selon saint Jean, la salat janaza (la prière des morts musulmane) et le kaddish juif. Car il n’y a qu’un seul Dieu. Théologiquement, j’ai d’ailleurs du mal avec la Trinité. Au culte, je ne récite donc pas la totalité du Notre Père.

« Fier de cette transmission »

Quand ma fille est devenue adolescente, j’ai voulu lui donner une éducation religieuse vaste, à la fois biblique, coranique et au-delà. Je lui montrais toutes les émissions religieuses du dimanche matin, je voulais qu’elle ait le choix. Cela ne l’a pas passionnée sur le coup. Mais, à l’âge de 25 ans, elle a voulu se faire baptiser protestante. Je suis très fier de cette transmission. Fière aussi que ma petite-fille soit élevée dans le protestantisme. S’il ne tenait qu’à moi, je ne lui offrirais des cadeaux qu’à la Saint-Nicolas, car cette période de Noël est pour moi d’une grande tristesse : la figure du Père Noël Coca, les calendriers de l’Avent remplis de chocolats ou de whisky, le consumérisme… Mais le poids de la société est trop lourd, alors elle aura ses cadeaux le 25.

Ma foi profonde empêche-t-elle les angoisses ? Le paradis, l’enfer, la rédemption, est-ce que j’y crois ? Je ne sais pas. Sûrement, d’une certaine manière ! Mais je fais entièrement confiance à Dieu pour la suite. Quand il n’y a plus rien à espérer, il reste encore à espérer l’Espérance – c’est le titre d’un petit ouvrage que j’ai écrit. Cela me porte. Au quotidien, j’essaie de me conduire le moins mal possible. Mais je pense que je ferais la même chose si j’étais agnostique ou bouddhiste. Dans mes dernières années d’enseignement, j’ai enseigné l’histoire des religions, ce qui a sans doute contribué à structurer ma croyance. J’ai écrit un livre et plusieurs articles sur l’histoire du protestantisme français, je soutiens diverses œuvres et associations protestantes. Je porte la croix huguenote. Je me sens faire partie d’une communauté.

Mais je vais très peu au culte, sauf pour les fêtes carillonnées (Pâques et Noël). C’est plutôt en me promenant dans la forêt que je prie et médite. Je m’assois près d’un arbre, je regarde en l’air, parfois un oiseau passe… Je ne veux pas trop être lié aux signes, mais ces moments sont précieux. Marcher est un acte initiatique et spirituel. J’ai emprunté plusieurs fois les chemins de Compostelle, mais également les chemins des huguenots, dans les Alpes, avec ma fille.

La musique occupe aussi une part importante de ma vie. Bach au-dessus de tous. Les jeudi et vendredi saints, chaque année, j’écoute les Passions de Bach (selon saint Jean et selon saint Matthieu), somptueuses. Comme disait le philosophe Emil Cioran, “Jean-Sébastien Bach, ce musicien à qui Dieu doit beaucoup”. Je peux donc dire que je suis à la fois dans, à côté et, parfois, en marge du protestantisme. »

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