Cœur à corps avec un violon

Par

Dialogue sur la vie intérieure

Ed. Cabédita

96 pages – 15 €

Recension Gilles Castelnau

Thierry Lenoir est un pasteur suisse, aumônier d’hôpitaux et… violoniste concertiste. Il manifeste un esprit curieux qui lui fait analyser brillamment les sentiments et les sensations que l’on éprouve à jouer du violon, à contempler un violon, à en écouter le son et la musique et… à rapporter tout cela à une spiritualité ouverte, cosmique… divine pour tout dire : sa foi n’est pas doctrinale, exigeante ou dominatrice mais libérale et contagieuse, attrayante pour les agnostiques.

Ce petit livre est intelligent, instructif, agréable à lire et, que l’on soit musicien ou non, nous ouvre des horizons sur notre participation individuelle à la Création, au monde global dans lequel nous vivons et sur le sens – heureux – que notre existence y trouve quotidiennement, que nous en soyons conscients ou non.

Des illustrations étonnantes et bien choisies éclairent son propos.

En voici des passages :

Prélude entre terre et ciel

Instrument du diable…

Le violon ne laisse personne indifférent. Assurément, il a la noble réputation d’être le roi des instruments. En revanche, on lui a paradoxalement attribué, tour à tour, des vertus divines aussi bien que diaboliques !

Par exemple, Niccolò Paganini, le soliste italien célèbre pour sa capacité de faire chanter et danser son violon comme personne à son époque, laissait à l’envi se répandre la rumeur qu’il avait signé un pacte secret avec le diable. Pourtant il est rapporté que le compositeur Franz Schubert, alors qu’il sortait d’un concert tenu par ce même virtuose, s’était écrié émerveillé : « Ce soir, j’entendis le chant des anges ! »

Quelques années plus tôt, Giuseppe Tartini, également compositeur et violoniste italien, a créé en 1713, à l’issue d’une nuit particulièrement mouvementée, sa fameuse sonate baptisée Les trilles du diable. Voici ce que lui-même raconta de cette « nuit de feu » : lors de son sommeil, il rêva que le diable surgit au pied de sa couche. Ayant pris son violon, il lui joua une mélodie sublime, dont un mouvement endiablé débordant de virtuosité pétillante, de trilles, de doubles cordes et de sauts acrobatiques encore inimaginables pour l’époque. 

[…]

Dès son réveil, Giuseppe tenta de retranscrire les bribes de cette prodigieuse mélodie qui lui restaient encore en mémoire. C’est ainsi que ce songe, surgit de son inconscient, s’est trouvé à la source même de l’une de ses plus célèbres sonates. Clin d’œil humoristique, cette pièce virtuose, prétendument diabolique, est souvent jouée dans des églises !

… ou instrument des anges ?

  1. A contrario, de très nombreux tableaux anciens montrent le violon – ou ses ancêtres à cordes – aux mains d’anges artistes qui eux, en revanche, célèbrent ou témoignent de la gloire divine par leurs instruments. 

[…]

Faut-il donc envisager le violon comme un médiateur symbolique capable de nous faire pénétrer dans le monde invisible qui nous habite et nous dépasse à la fois ? C’est le point de vue que je vais développer tout au long de cet ouvrage. Ce n’est d’ailleurs pas le fruit du hasard si l’on nomme la pièce qui se loge au cœur de cet instrument du nom significatif d’« âme » !

Une sympathie cosmique
Plus près de nous, William Blake – peintre, philosophe, poète mystique et chrétien non conformiste – écrivait : « Celui qui voit l’infini en toutes choses, voit Dieu, mais celui qui ne voit que la raison ne voit rien d’autre que lui-même. »

Un prolongement de soi

Sur le seuil de l’entre-deux-mondes
J’aime cette gravure reproduite ici, réalisée au XIXe siècle par Otto Franz Scholderer. Un jeune violoniste rêveur est assis sur le rebord de la fenêtre ouverte de sa chambre. Son regard, tourné vers le dehors, paraît attiré par un au-delà invisible. Le violon entre les mains, il se trouve ainsi à la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, plongé dans une profonde méditation.

De l’arc au violon

 De l’homme à l’arc musical

C’est là, sur les parois de la grotte des Trois-Frères en Ariège, au cœur de la pénombre, qu’une main anonyme a tracé la silhouette naïve d’un humain coiffé d’une tête de bison. Le bison symbolisait la puissance et était sans doute aussi marqué d’une dimension mythique, voire même religieuse. L’homme debout, le corps recouvert également de la peau de cet animal, était vraisemblablement un chaman de l’époque des chasseurs-cueilleurs. C’était donc un être spirituel, qui cherchait à se connecter à l’Esprit de la nature. Une sorte de prêtre ou de thérapeute de l’âme. Mi-homme, mi-animal, il porte vers les lèvres l’extrémité de ce qui semble être un arc tenu à l’horizontale, muni d’une corde tendue. Il esquisse un pas de danse au rythme du son qu’il produit, grâce à cet arc devenu entre ses mains un instrument de musique.

Je laisse alors mes pensées voguer sur les flots du rêve… Ne pourrait-on pas reconnaître, dans ce naïf graffiti, la trace émouvante du tout premier violoniste qui chercherait à faire monter son chant des profondeurs de la terre ? Dès lors, nous serions en présence d’une évocation d’un musicien à vocation éminemment spirituelle puisque, par sa fonction chamanique, il cherche à accueillir l’Esprit qui anime le monde des vivants.

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Le vide et la plénitude

Dialogue entre le vide et le plein

Le bois du violon, patiemment creusé par le luthier pour en faire un précieux écrin du vide dans lequel le son peut être mis au monde, nous enseigne cette leçon de vie. De fait, le luthier est essentiellement un artisan du vide. Une fois de plus, le violon nous initie à l’expérience de l’être accompli, ouvrant et élargissant notre espace intérieur afin d’accueillir la vibration qui vient d’un au-delà de nous-même. Il faut encore souligner que le luthier creuse la pièce de bois dans la masse, afin de lui donner les différentes variations d’épaisseurs ainsi que le vide nécessaire à une bonne transmission du son. Le bois est donc affiné avec art et savoir-faire, contrairement aux violons de fabriques, réalisés en série et à bon marché, dont les planches, amincies au préalable et toutes d’une épaisseur égale, sont mises en forme en étant chauffées et compressées. Ces violons n’ont plus de vie…

Le bois qui chante

Grâce à un très grand coefficient d’élasticité et de légèreté, le bois d’épicéa est celui qui a la meilleure qualité de résonance. C’est pourquoi la partie du violon qui est faite de ce bois porte le joli nom de « table d’harmonie ». C’est en quelque sorte le marbre de toutes les valses, le tapis qui permet aux prières de s’élever, la table des mets les plus raffinés, la palette qui donne à l’artiste d’exprimer à l’infini ses nuances. Car c’est en vibrant qu’elle offre au violon la couleur, la profondeur et le caractère du son. C’est par la table d’harmonie que le violon verse ses larmes, qu’elles soient de tristesse ou de joie. Elle est généreuse, mais aussi capricieuse comme une diva. Souple et fragile, il peut hélas arriver qu’elle se fendille. Il existe même une certaine fracture que l’on appelle « fracture d’âme ». Nous y reviendrons dans le prochain chapitre. 
On appelle le bois d’épicéa dont elle est faite « le bois de résonance ». Parfois aussi « le bois qui chante ». D’excellents épicéas viennent notamment de la forêt du Risoud, dans la vallée de Joux, en Suisse. C’est la plus grande forêt d’Europe faite d’un seul tenant. Relevons que l’épicéa est un arbre aux feuilles persistantes. Il symbolise ainsi l’éternité.

Le dos du violon ainsi que les éclisses sont taillés dans le bois d’érable. Généralement, on choisit une qualité ondée, pour la beauté de ses flammes qui prennent des nuances riches et changeantes lorsque la lumière glisse à la surface de sa peau. L’érable, contrairement à l’épicéa, présente un bois beaucoup plus résistant. C’est un arbre aux feuilles caduques qui meurent en hiver pour renaître au printemps. Dès lors, il symbolise la renaissance, la résurrection.

Ainsi, jusque dans la nature de ses bois, le violon témoigne une fois encore d’un puissant message spirituel : il porte en lui à la fois les signes de la renaissance et de l’éternité ! Dès lors, on comprend mieux pourquoi les Anciens voyaient dans le violon un symbole christique.

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