A l’écoute de la Création

Par

Pour changer notre regard sur la nature

Recension Gilles Castelnau

Ed. Cabédita

96 pages – 14,50 €

.

Michel Maxime Egger fait partie de la chrétienté orthodoxe dont il aime citer les Pères byzantins. Il y puise une vision très holistique, de l’harmonie cosmique générale dans la Présence universelle de Dieu. Il jubile en lisant les multiples passages bibliques où les auteurs mentionnent la nature et il s’efforce d’en prolonger l’esprit dans sa conception de notre monde. Il nous invite à reconnaître pareillement le dynamisme créateur de Dieu dans la nature et dans la Bible.

Voici des passages significatifs de son œuvre : 

INTRODUCTION

Livre de la Création, jardin de la bible

Nous ferons communiquer deux mondes qui, même s’ils ont parfois été séparés dans les traditions juives et chrétiennes, sont profondément reliés : la Bible et la Création. Si la Bible est comme un jardin où « une voix venant du ciel, comme la voix des océans » (Ap 14,2), se fait entendre, la Création est comme un livre grand ouvert où lire les œuvres et la présence divines. Les deux « jardins » ont été plantés par Dieu qui y respire. Ils sont notre terre intime où enfoncer nos racines, notre maison à habiter en plénitude. Les deux « livres » sont animés par l’Esprit qui, telle une source, les vivifie et, telle une brise, renouvelle leur face (Ps 104,30). Jardins et livres, la Bible et la Créationnous ont été offerts, confiés, pour que nous les « servions » (Lc 1,2), les « cultivions » et les « gardions » (Gn 2,15). Dans un travail qui est la continuation de l’œuvre créatrice de Dieu.

LA NATURE COMME CREATION

Œuvre divine

Un élément clé de ce processus créateur est l’ordonnancement. On le voit dans les six jours inauguraux de la Genèse. Par son souffle déjà présent au-dessus des eaux primordiales et « sa voix puissante et éclatante qui les domine » (Ps 29,3-4), Dieu transforme le chaos initial en un cosmos, c’est-à-dire un ensemble ordonné, pour permettre et accueillir la vie. Il met en place les fondements du monde à partir du « tohu-bohu » (Gn 1,2), mot qui désigne un espace désert, vide, ténébreux et inhospitalier (Jr 4,23). Il le fait non pas en « séparant » comme on l’affirme souvent – du moins pas au sens fort, car les liens et l’unité demeurent – mais en délimitant les espaces et en définissant les rôles. Il différencie ainsi la lumière et les ténèbres, le ciel et la terre, le continent et la mer, le soleil et les étoiles. Il structure et rythme le temps par l’alternance du jour et de la nuit, la course des astres et l’institution du sabbat, jour du repos. Signe que toute cette organisation est au service de la vie et non pour la mort, il donne sa bénédiction aux animaux et à l’être humain pour qu’ils soient féconds. Il offre à chaque être vivant un lieu de résidence (Jb 39,5-8 et 27-28).

Dimension cosmique de l’être humain

En profondeur, chaque créature n’existe pas par elle- même. Elle n’existe et ne peut subsister dans l’existence que par lien intime à Dieu qui l’a créée par amour, la fonde, la porte et l’habite. « Tu envoies ton souffle, ils sont créés, et tu renouvelles la surface du sol. […] Tu leur reprends le souffle, ils expirent et retournent à leur poussière » (Ps 104,30 et 29). Coupée de sa source divine, privée du souffle de l’Esprit, la créature est sujette à la mort, menacée de retourner au « rien » d’où elle a été tirée.

Ces premiers éléments de compréhension de la nature comme Création conduisent à une nouvelle conscience de notre identité humaine et de notre lien avec le vivant. Ils élargissent le regard et, en posant l’existence de Dieu, rendent le monde plus vaste en l’ouvrant à une dimension d’infini. Ils nous appellent, en particulier, à cesser de nous prendre pour le centre et le sommet du monde. Donc à cultiver une grande vertu écologique : l’humilité, compagne de la sagesse (Pr 11,2)

LA CREATION COMME TEMPLE DE DIEU

« La Nature est la Matière même », affirmait le philosophe René Descartes. À partir du XVIe siècle, en Occident, la nature va être réduite à un objet, une mécanique, un gisement de matières premières livrés à la domination et à l’avidité humaines. Une emprise décuplée par l’exaltation de la raison logique comme organe souverain de connaissance et les pouvoirs exponentiels de la technoscience.

Avec la modernité, Dieu sort de la matière. Il est extériorisé, relégué dans l’au-delà, exilé « au plus haut des cieux » (Lc 2,14), dans une transcendance plus ou moins inaccessible. L’enjeu de la transition écospirituelle est de sortir de ce dualisme pour redonner une âme à la nature. Il s’agit de retrouver le lien et l’équilibre essentiels – aujourd’hui étiolés ou brisés – entre les cieux et la terre : délaisser ou exalter les premiers, c’est ouvrir la voie à la profanation et à la destruction de la seconde.

Manifestation de la Trinité

En tant que « théophanie » – du grec theos (Dieu) et phanos (manifestation) -, le cosmos résonne et vibre de la Parole par laquelle il a été créé. Si Dieu parle à travers la nature, la nature aussi parle : l’air par le vent, l’eau par son clapotis, le feu par ses crépitements, les animaux par leurs cris, les oiseaux par leurs chants et les arbres par leur bruissement. Ainsi, les créatures ne sont pas seulement des échos du Verbe ou des paroles de Dieu à l’adresse de l’être humain. Elles sont aussi en elles-mêmes des réponses à la Parole créatrice de Dieu.

« Le Thabor et l’Hermon crient de joie à ton nom » (Ps 89,13).

Prêtresse et prêtre de la Création

Dans la vision que nous venons de déployer, la Création est plus qu’une réalité matérielle obéissant à des lois biologiques, physiques ou chimiques. Elle est la « maison » (oikos) non seulement des êtres humains et autres qu’humains, mais aussi de Dieu. Toutefois, attention ! Voir la création comme manifestation de Dieu et lieu de sa présence, ne signifie pas la diviniser. Nul panthéisme dans la Bible ! Offrir un culte à la nature ou la vénérer comme si elle était la réalité ultime serait de l’idolâtrie. Si tout est en Dieu, tout n’est pas Dieu. Et si Dieu est en tout, il ne s’y réduit pas. Il est immanent dans sa transcendance et transcendant dans son immanence. 

La notion de Création implique que, sans en être séparé, le Créateur reste autre, distinct de son œuvre. Il lui est uni, mais sans se confondre avec elle. Dieu seul est d’essence divine. Même si elle participe à sa vie, la nature créée ne l’est pas, sinon elle serait incorruptible, immortelle, affranchie des limites du temps et de l’espace. Or, tout ce qui appartient au royaume de la Création est soumis à la finitude : cela se transforme, se dégrade et meurt. Les cieux et la terre « vieilliront comme un vêtement » et « périront » (He 1,11). Ils « passeront » (Mt 24,35).

On touche là à l’une des différences de la tradition biblique avec des courants de l’écospiritualité, où la terre – personnifiée notamment par Gaïa – peut devenir l’objet d’une nouvelle religion. Avec cette idée que le vivant – par sa sagesse, à partir du moment où l’on se reconnecte à lui et se réharmonise à ses lois – se suffirait à lui-même, serait une forme de salut. Or, dans une perspective chrétienne, seul Dieu l’est. Si la nature a beaucoup à nous apprendre, elle ne saurait être une source d’infinité, d’absolu et d’éternité.

LA CREATION COMME TISSU D’INTERRELATIONS

Coopération et dialogue

Tout est paradoxal avec Dieu. S’il refuse de prendre toute la place, il n’est pas pour autant absent. Son repos et son retrait relatif n’abolissent pas la relation. Invisiblement, en effet, Dieu soutient et maintient « l’être, la vie et le mouvement » (Ac 17,28) qu’il donne à toutes les créatures. C’est par lui, « vêtu de majesté et de force », que « le monde reste ferme » (Ps 93,1). Il tient la terre « stable sur les flots » (Ps 24,2) et, infatigable, il « donne de l’énergie au faible et amplifie l’endurance de qui est sans forces » (Es 40,28). Il « abreuve les montagnes » (Ps 104,13), « rassasie tous les vivants » (Ps 145,16) et « envoie du ciel pluies et saisons fertiles, comblant les cœurs de nourriture et de satisfaction » (Ac 14,17).

LA CREATION COMME DON

L’hospitalité de la « maison commune »

Être hôte, c’est être avec. La justesse et la justice de cette relation exigent la réciprocité. Parce quenous sommes accueillis sur cette terre, nous sommes appelés à ouvrir nos bras à tous nos frères et sœurs, humains et autres qu’humains. 

Être un hôte digne de ce nom, c’est en effet respecter le lieu qui nous héberge. En l’occurrence la Création dans son ensemble, avec ses lois, son ordre et son intégrité. 

[…]

La Création n’appartient qu’à Dieu : « Au Seigneur, la terre et ses richesses, le monde et seshabitants ! » (Ps 24,1) 

LA CREATION COMME ESPERANCE

Vers la réconciliation

Quand « Dieu sera tout en tous » (1 Co 15,28), la terre sera « remplie de la connaissance de Dieu » (Es 11,6).

Tout dans la Création sera alors pacifié : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, […] le lion comme le bœuf mangera du fourrage, le nourrisson jouera sur le nid de la vipère » (Es 11,6-8). Dans cette harmonie renouvelée, la jubilation régnera.

[…]

Cette réconciliation, annoncée par le prophète Ésaïe, n’est autre que l’œuvre du Christ cosmique, récapitulation de toute la Création : « Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude, et de tout réconcilier par lui et pour lui, et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix. » (Col 1,19). Le tout, souligné par nous, traduit le grec ta panta qui désigne toutes les choses visibles et invisibles, célestes et terrestres.

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