Libre opinion
Petite histoire du
protestantisme
Gilles
Castelnau
.
XVIIIe siècle
24 mai 2007
Cette période est une des plus
douloureuses de l'histoire de la Réforme. Les protestants y sont persécutés
mais souffrent sans prendre les armes, sauf dans les montagnes des
Cévennes pendant la courte « guerre des
Camisards ».
L'Église réformée que
Louis XIV croyait avoir anéantie, renaît peu
à peu. D'abord là où avaient lutté les Camisards, dans les Cévennes,
puis, de proche en proche, dans d'autres parties du royaume. Cette
lente reconstruction se fait de façon clandestine, contre les
lois qui, jusqu'en 1787, restent à peu de choses
près celles qu'avait édictées le roi
persécuteur : elles restent, au XVIIe siècle,
partie des traditions du royaume.
Même si l'application de ces lois
terribles n'est pas toujours poursuivie avec beaucoup de
persévérance et d'énergie, leur persistance ne
permet pas une activité au grand jour comme au temps
relativement heureux de l'édit de Nantes.
Le 14 mai 1724, Louis XV,
devenu majeur, signa la fameuse déclaration qui rappelait
toutes les ordonnances de Louis XIV en les aggravant :
peine des galères ou de la prison, avec confiscation des
biens, pour ceux qui seraient surpris aux assemblées, comme
pour ceux qui donneraient asile aux pasteurs ou ne les
dénonceraient pas ; peine du gibet pour les
prédicants ; ordre aux parents de faire baptiser leurs
enfants dans les vingt-quatre heures de leur naissance par le
curé de la paroisse, etc.
L'année 1745 vit paraître
d'autres ordonnances de Louis XV qui inaugurèrent la
grande persécution qui dura sept ans. Ces ordonnances
condamnaient aux galères ou à la prison non seulement
ceux qui auraient été pris aux assemblées, mais
encore ceux « qu'on saurait
y avoir assisté ».
En 1753 on traqua les femmes et les
enfants des pasteurs afin d'obliger ceux-ci à sortir du
royaume.
Les protestants
d'Alsace
XVIIe siècle
Depuis le début du
XVIIe siècle, sur
des territoires très morcelés, villes et campagnes, le
tiers de la population d'Alsace est protestante
luthérienne.
En 1648, par le traité de Munster (ou de Westphalie),
l'Alsace, sauf Strasbourg, passe de la souveraineté des
Habsbourg à celle du roi de France, mais sa population
protestante est au bénéfice des clauses religieuses du
traité, proches de celles de la Paix d'Augsbourg dans l'Empire (1555) : en principe, le peuple est de la religion
du seigneur ou du conseil de la ville. Ces protestants ne sont donc
pas concernés par l'édit de Nantes, ni
théoriquement par la législation religieuse de
Louis XIV.
Il n'empêche que l'annexion
en 1681 de Strasbourg, la capitale luthérienne, marque le
début d'une politique de reconquête catholique par voie
de déclarations imposant des mesures vexatoires, par
l'encouragement de l'implantation des ordres religieux, par la
pratique du partage obligatoire des Églises protestantes dans
les localités où sept familles catholiques le demandent
(« simultaneum »). Il fut également prescrit que tous les
fonctionnaires, baillis et prévôts, devaient être
catholiques. La politique de contrainte se relâche avec la
guerre de la Ligue d'Augsbourg (à partir de 1689) ;
le traité de
Ryswijk (1697) mettant fin à
cette guerre confirme les libertés reconnues aux protestants
d'Alsace en 1648.
A la fin du siècle, on estime
à 90 000 le nombre de luthériens et 15
à 20 000 le nombre de réformée. A
cette époque, les Églises luthériennes
connaissent un renouveau spirituel sous la fore du « piétisme » diffusé par les ouvrages de l'alsacien Philipp Spener : contre la sécheresse dogmatique et la
routine ecclésiastique, l'accent est mis sur une religion
intérieure, sur le perfectionnement de l'âme et la
pratique quotidienne de l'amour fraternel.
XVIIIe siècle
L'hostilité entre la monarchie
française et l'Alsace luthérienne se dissout à partir du milieu du
siècle, avec les obsèques officielles, au Temple-Neuf
de Strasbourg, du maréchal de Saxe (1751), puis l'inauguration
de son mausolée dans l'église Saint-Thomas (1773).
Cependant, jusqu'en 1789, les protestants restent brimés,
notamment dans l'accès aux charges et offices.
La population protestante croît au
cours du siècle, dans la même proportion que la
population globale de l'Alsace : en 1789, on compte en
Alsace plus de 200 000 protestants (presque tous
luthériens), soit le tiers de habitants. Toutefois, à
Strasbourg, l'énorme majorité luthérienne
s'étiole dès 1725 au point de devenir
minorité à partir de 1765.
A la fin du siècle, les
luthériens d'Alsace sont répartis en
160 paroisses, desservies par plus de 200 pasteurs. Sous la
pression de la législation française (1727), le
corps pastoral, majoritairement allemand jusque-là, devient
autochtone. les pasteurs se forment à l'université de
Strasbourg, complétant souvent leurs études de
théologie en Allemagne. Au milieu du siècle,
avivé par le dynamisme des Frères moraves, le
réveil piétiste se répand non seulement dans de
petits cercles de fidèles, mais chez les pasteurs, et
s'exprime dans des recueils de sermons, des livres de prières,
des cantiques. A partir de 1770, c'est l'Aufklärung qui a
le vent en poupe chez les jeunes théologiens.
Les
« prophètes »
On assista alors à l'apparition de
phénomènes illuministes. Pour des raisons évidentes l'instruction des
pasteurs et des fidèles était d'une grande
pauvreté.
En Béarn, on entendit les anges
chanter des psaumes dans les airs, en Dauphiné et en Vivarais,
des enfants extatiques qu'on appela « petits
prophètes »,
parlant en paroles entrecoupées et en français, non en
occitan, promirent le pardon de Dieu ceux qui se repentiraient
de leur faute assez sérieusement pour cesser d'aller à
la messe et annoncèrent un avenir meilleur ou même la
proximité du Jugement
dernier.
Isabeau Vincent, « la
bergère de Crest » avait de 16 à 17 ans. Elle ne connaissait pas
l'alphabet mais savait par coeur quelques versets des psaumes et une
prière du soir. En février 1688 elle
commença à parler la nuit dans un sommeil
extatique ; d'abord en patois, puis en français. Son
visage s'illuminait alors, ses traits se transformaient, dit-on au
point que malgré un visage aux traits ingrats on l'appela « la belle
Isabeau ». Ses discours
étaient sans suite ; ils se composaient de pensées
détachées, exprimées en style biblique où
abondaient les images. Elle fut arrêtée en
juin 1688, emprisonnée à Grenoble et l'on
n'entendit plus parler d'elle.
Il y eut des prophètes et des
prophétesses dans toutes les provinces. Certains, Esprit Séguier,
Salomon Couderc, Abraham Mazel jouèrent un grand rôle dans la guerre des
Camisards.
La parole interdite par les
autorités, mêlée de tremblements et de
larmes, est dite par des femmes, des enfants, des petits
artisans, des paysans : pour les villageois traumatisés
par leur abjuration, par l'arrachement brutal de leur religion, cette
prédication des sans voix signe le monde à l'envers,
avant la fin des temps, conformément à la promesse
biblique de la Pentecôte.
Ce style de piété
était, sans doute, respecté et admiré. Il
était aussi fortement contesté, notamment dans les pays
protestants du Refuge. Les notables des villes, eux, se tiennent
à l'écart, méfiants devant cette explosion
charismatique anarchique.
La guerre des
Camisards
(1702-1704)
Dès juillet 1701, les
discours des prophètes des Cévennes s'accompagnent à l'occasion de violences
iconoclastes. Un an plus tard, en 1702, Abraham Mazel lance
un appel inspiré à la guerre sainte contre les
persécuteurs : Il s'agit de délivrer des
frères emprisonnés au Pont-de-Montvert par
l'abbé du Chayla, de sinistre mémoire. Et la
guerre flambe, inaugurée
par le meurtre de l'abbé.
Le 23 juillet 1702 quarante
hommes armés entrent au Pont-de-Montvert à 10 heures du soir, en chantant un psaume ;
entourent la maison du curé qui fait tirer sur eux et leur tue
un homme ; ils envahissent les cachots, délivrent les
prisonniers, mettent le feu à la maison et tuent
l'abbé.
Les troupes royales interviennent. Sous la
direction d'Abraham Mazel et de jeunes prophètes, Jean Cavalier , Pierre
Laporte dit Roland,
trois mille hommes prennent les armes.
Laporte. Il était né près de Mialet
(Gard), au Mas-Soubeyran : petit groupe de maisons
serrées les unes contre les autres sur un coteau couvert de
châtaigniers. Sa famille avait beaucoup souffert de la
Révocation : un membre avait dû s'expatrier et un
autre avait été exécuté à
Montpellier. Il organisa la révolte. Il s'appelait « le colonel des enfants de
Dieu » et son camp
était « le camp de
l'Éternel ». Il fut
dénoncé avec sa troupe le 22 octobre 1702 et
tué d'une balle au moment où il gravissait un
rocher.
Roland. C'était un neveu de Laporte. Roland
était son nom de guerre. Il était, comme son oncle du
Mas-Soubeyran ; il avait 31 ans. Une assemblée de
culte ayant été dénoncée en
août 1703, Roland fit armer les fidèles de
bâtons qui, de loin, faisaient l'effet de fusils, et
effrayèrent les soldats. Il fut tué une nuit. Son corps
fut porté en triomphe à Uzès et à
Nîmes, traîné sur la claie et brûlé
en présence d'une foule immense. Sa maison est le lieu du musée du
Désert. On y montre sa bible
et ses armes.
Cavalier. C'était un jeune homme de 22 ans,
d'Anduze. Il avait été berger et apprenti boulanger. Il
s'était réfugié à Genève pour
cause de religion et en revenait lorsque l'insurrection
éclata. Le maréchal de Villars écrivit de lui au
ministère de la guerre : « C'est un paysan du plus bas étage,
petit et aucune mine qui impose, mais ayant une fermeté et un
bon sens surprenants. Il a beaucoup d'arrangement pour ses
subsistances et dispose aussi bien ses troupes que des officiers
pourraient le faire. Du moment que Cavalier a commencé
à traiter, jusqu'à la fin il agit toujours de bonne
foi ».
Puvis de Chavannes
Jean Cavalier jouant le choral de Luther devant sa mère
mourante
Musée des Beaux Arts de Lyon
Après la paix, il fut, dit-on mal
accueilli par le roi, à Versailles, se retira à
Lausanne avec sa troupe de cent hommes, prit ensuite du service dans
l'armée anglaise et mourut gouverneur de Jersey
en 1740.
De petits groupes d'insurgés
armés, les « camisards », se multiplient, parcourant les Cévennes,
brûlant les églises en chantant des psaumes et se
dispersant à l'approche des troupes ; ils
réclament la liberté de conscience et le
relèvement des temples abattus ; pendant deux ans, la
guérilla camisarde, rustique et rusée, nargue les
troupes régulières levées par l'intendant
Basville et même du maréchal de Montrevel, envoyé
par le roi avec les dragons. Le peuple réformé
cévenol, souffrant les actions de représailles, ne
doute pas du triomphe de David sur le géant Goliath, de la
victoire donnée par l'Éternel à son élu,
le berger royal. Mais en avril 1704, Cavalier subit un cuisant
échec, annulant ses précédentes victoires. Il
doit se rendre sans condition au maréchal de Villars. Il
demande seulement le droit d'émigrer pour lui et ses hommes.
Roland, lui continue le combat, mais il est tué peu
après. Les autres groupes camisards se disloquent.
En 1705, et à nouveau
en 1709-1710, d'anciens chefs camisards exilés en
Angleterre, rentrent en France et essayent de relancer un
soulèvement en Vivarais qui serait soutenu par un
débarquement Anglais à Sète. L'échec est
patent et Abraham Mazel est tué. C'est tout juste si la reine
Anne d'Angleterre obtient de Louis XIV la libération de
180 galériens protestants.
La
« Cévenole ». Hymne composé par Ruben
Saillens, en 1885 lors du
2e centenaire de la Révocation de l'édit
de Nantes. On remarque que la 2e strophe
célèbre aussi bien les Camisards que les non-violents
comme Claude Brousson.
Salut, montagnes
bien-aimées,
Pays sacré de nos aïeux !
Vos vertes cimes sont semées
De leurs souvenirs glorieux.
Élevez vos têtes chenues,
Espérou, Bougès, Aigoual !
De leur gloire qui monte aux nues
Vous n'êtes que le piédestal.
Refrain
Esprit qui les fit vivre,
Anime leurs enfants (bis)
Pour qu'ils sachent les suivre !
Redites-nous grottes profondes,
L'écho de leurs chants d'autrefois ;
Et vous, torrents qui dans vos ondes,
Emportiez le bruit de leurs voix !
Les uns, traqués de cime en cimes,
En vrais lions surent lutter ;
D'autres, ceux-là furent sublimes,
Surent mourir sans résister.
O vétérans de nos
vallées,
Vieux châtaigniers aux bras tordus,
Les cris des mères désolées,
Vous seuls les avez entendus !
Suspendus aux flancs des collines,
Vous seuls savez que d'ossements
Dorment là-bas dans les ravines
Jusqu'au grand jour du jugement !
Dans quel granit, ô mes
Cévennes,
Fut taillé ce peuple vainqueur ?
Quel sang avait-ils dans les veines ?
Quel amour avait-ils au coeur ?
L'Esprit du Christ était la vie
De ces pâtres émancipés,
Et dans le sang qui purifie
Leur courage était trempé !
Cévenols, le Dieu de nos
pères
N'est-il pas notre Dieu toujours ?
Servons-le dans les jours prospères
Comme ils firent aux mauvais jours :
Et vaillants comme ils surent l'être
Nourris comme eux du pain des forts,
Donnons notre vie ce Maître
Pour lequel nos aïeux sont morts !
Le
« Désert »
Les assemblées
étaient convoquées et tenues avec une extrême
prudence à la lisière
d'un bois, dans un vallon solitaire et encaissé, parfois une
cave dont on bouchait les soupiraux avec des matelas. Les
fidèles étaient avertis au dernier moment et se
rendaient au lieu désigné sans bruit, un à
un, ou en famille, et par des sentiers détournés.
Certains parcouraient jusqu'à quarante kilomètres. On
partait le soir, on marchait une partie de la nuit.
« Aux abords des villages, les
hommes ôtaient leurs chaussures pour que le bruit de leurs
souliers ferrés ne trahît pas leur passage. Les pieds de
la monture, chargée de la femme et des enfants, étaient
enveloppés d'un linge qui les rendaient
muets ».
Le culte s'y célébrait comme
dans les temples : le pasteur se tenait dans une chaire
démontable, dont les montants étaient apportés
séparément par les uns et par les autres. Lecture de la
Bible, chant des Psaumes, prières, méditation de la
Parole de Dieu. La cène étaient
célébrée selon les occasions : on utilisait
des coupes démontables en trois parties ;
bénédiction des mariages, baptêmes des
enfants...
« Le jour de
Noël 1773, je me dirigeai de la ville vers l'endroit
où l'Église a l'habitude de s'assembler pour le culte.
Par un chemin pierreux, extrêmement pénible, nous sommes
arrivés dans la vallée étroite, à une
demi-heure de la ville. Les gens étaient pressés les
uns contre les autres et étagés comme sur les gradins
d'un amphithéâtre. Au pied de la montagne se trouvait
une chaire démontable. Le chiffre du peuple réuni se
montait à 13 000. Cette assemblée, sans
l'ombre même d'un confort, dura trois heures. Le long du chemin
on trouvait des gens qui vendaient des livres de piété,
des bibles ou des récits de persécution pour affermir
la constance » (récit d'un Zurichois de passage à Nîmes).
Conte de
Noël
Les pasteurs, souvent revenus de Suisse
ou de Hollande pour exercer ce
ministère si dangereux étaient passibles de la roue
(comme le vieux pasteur Isaac
Homel, roué à
72 ans), les hommes des galères et les femmes de la
prison, les enfants enlevés à leurs parents.
Il faut se souvenir du pasteur
Claude Brousson, dont la tête était mise à prix.
Un jour, raconte-t-on, il était caché dans une maison
aux environs de Nîmes, lorsque des soldats envahirent cette
demeure. Il descend dans une cachette pratiquée dans un puits,
à fleur d'eau. Un soldat, qui la connaissait, y descend
aussi ; mais, ayant été saisi par le froid, il
crie qu'on le remonte : Brousson est sauvé.
Il finit pourtant par être pris :
le 11 septembre 1698, à Pau, dans l'auberge du
Chapeau-Rouge. Il s'était nommé à un
M. d'Aroir, qu'il avait cru être l'ami auquel on l'avait
adressé. Celui-ci le fit arrêter à Oloron, le
18 septembre au logis de la Poste. Il fut condamné
à la roue, le 4 novembre, après avoir subi la
question ordinaire et extraordinaire. On lui avait refusé
d'écrire à sa femme et à ses enfants.
Le « musée du
Désert » à Mialet près d'Anduze (Gard) conserve la
mémoire de cette triste période. Une grande
assemblée y est tenue chaque premier dimanche de
septembre.
Marie Durand, sœur
du pasteur Pierre
Durand, pendu à Montpellier
en 1732. Elle fut emprisonnée à la sinistre tour de Constance d'Aigues-Mortes à l'âge de 17 ans
en 1730 et n'en fut libérée que trente-huit ans
plus tard, en 1768.

Michel-Maximilien Leenhardt
Prisonnières huguenotes à la Tour de Constance (salon de 1892)
C'est sans doute elle qui est représentée le bras levé vers le ciel dans le tableau ci-dessus. Elle se fit à la Tour une réputation de grande
foi, encourageait ses codétenues. Elle y grava dans la pierre de
la margelle, en patois du Vivarais, le mot qui y figure encore : « Résister ».
Les « Nouveaux
convertis » quelle que
fût la forme que revêtaient leurs tentatives pour
échappe à une situation atrocement bloquée,
s'abstenaient de communier à l'église et d'appeler le
prêtre auprès des mourants, pour qu'il leur apporte les
derniers sacrements. En théorie, le cadavre aurait dû
être alors traîné sur une claie et jeté au
pied du gibet - ce qui se fit à diverses
reprises - mais les autorités finirent par renoncer
à une sanction qui restait sans effet sensible.
Toutefois, faute de pouvoir enterrer leurs
morts dans les cimetières, les réformés les
ensevelissaient dans un coin de leurs champs. En revanche, ils
faisaient baptiser leurs enfants par le curé (ils savaient le
baptême catholique valable aux yeux des théologiens
réformés) et lui demandaient de les marier (en ne le
considérant que comme officier d'état-civil puisque
pour un calviniste, le mariage n'est pas un sacrement).
La restauration du
protestantisme
C'est le pasteur Antoine Court
qui s'attacha à relever les
Églises effondrées en restaurant l'ordre et
l'organisation qui existaient avant la Révocation
de 1685. En quelques décennies et sous les
persécutions qui duraient, aussi terribles que jamais, il
reconstitua les Églises « sous la croix ». La religion réformée s'en trouva
elle-même rénovée. Il prit contact avec d'autres
prédicants des Cévennes, dont d'anciens camisards
revenus du Refuge, comme Pierre
Corteiz. Il leur fit partager son
projet de reconstituer des synodes, malgré le danger de la
situation.
En août 1715 il réussit
à réunir un premier « synode du
Désert » à
Monoblet, en Cévennes, avec sept prédicants et
deux laïcs. Il s'agissait dans un premier temps
d'« éteindre le
fanatisme », autrement dit
de faire taire les prophètes, surtout les
prophétesses ; de faire des « assemblées » pour instruire et édifier le peuple
réformé et rétablir, autant que possible des
synodes et des consistoires.
Ces assemblées ont, d'une part une
fonction publicitaire : « faire connaître aux
autorités que le nombre des protestants est plus
considérable qu'on ne pense et obtenir par ce moyen, s'il est
possible, quelque tolérance en leur faveur. Cela impose de
donner aux assemblées une respectabilité que les
désordres des prophètes leur ont fait perdre, ainsi que
les violences camisardes. Antoine court refuse les
prédicants-prophètes agités et agitateurs :
place maintenant aux proposants et aux pasteurs. Les
assemblées seront, d'ailleurs, pacifiques et prieront pour le
roi. »
Ces assemblées ont, d'autre part,
une fonction identitaire : les
assemblées, jusque là réunies ponctuellement
autour d'un prédicant, seront désormais
organisées de façon stable autour d'un conseil
presbytéral élu (on disait alors « consistoire »). Aller aux assemblées signifierait
engagement, contrôlé par le consistoire, de s'abstenir
des pratiques catholiques, messe, baptême, catéchisme,
mariage, extrême-onction, donc à s'exposer aux peines
prévues par la loi...
L'ordination pastorale parut, dès
lors, indispensable. On pensa
qu'elle ne pouvait être donnée que par l'imposition des
mains de pasteurs déjà ordonnés. Pierre Corteiz
fut alors envoyé demander cette ordination aux protestants de
Zurich en mai 1718 et revenu en France, la conféra
à son tour à Antoine Court.
Un financement régulier est mis sur
pied pour octroyer des bourses d'études à des jeunes
qui iraient suivre leurs études de théologie à
Lausanne. A partir de 1729, chaque année, deux, trois ou
quatre étudiants, passent ainsi la frontière à
leurs risques et périls pour suivre une année, puis
deux années d'études.
Le séminaire de
Lausanne. L'enseignement est
donné par les professeurs de l'Académie de la ville,
adapté à des étudiants n'ayant pas le niveau
scolaire de leurs camarades suisses, ni les moyens d'une formation
longue. Ils étaient, par exemple, dispensés de
l'étude des langues bibliques, l'hébreu et le grec. Ils
retournaient ensuite en France y mener leur existence de hors-la-loi
menacés de la pendaison. A partir de 1745, ils sont douze
inscrits chaque année. Au total, de 1726
à 1763, 154 étudiants ont
fréquenté le séminaire de Lausanne.
Le premier synode national du
Désert fut tenu au fond d'une
vallée du Vivarais, les 16 et 17 mai 1726. Il
comptait trois pasteurs, Jacques
Roger, modérateur, Antoine Court et Pierre
Corteiz, huit proposants et
trente-six anciens, en tout quarante-sept membres. Les anciens
étaient des laboureurs ou des artisans, venus à ce
rendez-vous furtif avec les souliers ferrés et le bâton
des habitants des montagnes.
En 1730 on compte en France
12 ministres, dont huit formés au Séminaire, pour
plus de 120 Églises. Au synode national de 1744 on
dénombre 300 Églises, dont maintenant le Poitou et
la Normandie, desservies par 28 ministres et
7 proposants.
Libéralisme théologique
naissant. Les sermons manuscrits et
les lettres des pasteurs du Désert, les copies de
prières, les livres saisis indiquent des théologies et
des formes de piété assez contrastées, de plus
en plus éloignées de l'orthodoxie calviniste. La
circulation clandestine de livres, de prédicants, entre le
pôle Genève-Lausanne et les Églises du
Désert, à partir de 1730-1740, a permis que
parvienne au fond des Cévennes l'écho des nouvelles
théologies ouvertes aux lumières de la raison, alors
même que les temps étaient encore à des
relectures de l'Apocalypse.
Le
« Désert » toléré
Les persécutions ne sont plus que
locales et sporadiques des
années 1760 jusqu'à l'édit de Tolérance
de 1787. Une tolérance
de fait s'instaure progressivement, d'abord en Languedoc, beaucoup
plus tard au nord de la Loire. En 1760 on relève
toutefois à nouveau des mariages au Désert
cassés et des rebaptêmes forcés à
Nîmes et à Montpellier. En 1762 un pasteur est
pendu à Toulouse. La condamnation à la roue de Jean Calas, accusé, sans preuves d'avoir
assassiné son fils pour l'empêcher de se convertir au
catholicisme, fait de lui une des dernières victimes du
XVIIIe siècle.
Par contre dans le nord, en Brie, en
Picardie, en Normandie, les Églises ont été
persécutées jusqu'à la signature de
l'édit de Tolérance.
Mais, dans l'ensemble, les peine frappant
les protestants sont moins lourdes : le bagne n'est plus
guère utilisé, les prisonnières sont peu
à peu libérées (les dernières
enfermées à la tour de Constance sont
libérées en 1768-1769, dont Marie Durand après 38 ans de captivité).
Les derniers martyrs
1762 : Jean
Viala, quarante-neuf ans, originaire
d'Anduze, est le dernier condamné aux galères. Il y
meurt deux ans plus tard. On a dénombré environ deux
mille sept cents hommes condamnés aux galères. Il y en
eut sans doute plus.
1768 :
Libération des dernières prisonnières
protestantes.
1775 : Antoine Raille,
soixante-dix-sept ans, et Paul
Achard, soixante-quatre ans, les
deux derniers galériens protestants, sont
libérés. Ils avaient été condamnés
trente ans plus tôt en 1745.
Les notables des villes entrent dans les
consistoires et cet embourgeoisement
favorise à son tour la tolérance. Les pasteurs
commencent à se recruter dans les familles notables et sont
pourvus de diplômes supérieurs. Leur prédication,
conforme à l'esprit « éclairés » des protestants des villes, porte dans
l'ensemble la marque des Lumières plus que celle de
Calvin : l'accent est mis sur la morale et la
révélation naturelle de l'« Être
suprême » au
détriment du péché originel ou du salut en
Jésus-Christ.
Mais la déperdition est énorme
par rapport au nombre de 1685. Ces protestants qui resurgissent
sont sans doute moins de 500 000 (l'Alsace mise à
part). D'autant plus que la population française est
passée, entre temps, de 20 à
28 millions d'habitants. On peut estimer
à 200 000 le nombre de huguenots
réfugiés. Les Pays-Bas en ont accueilli un tiers,
l'Angleterre et l'Irlande un autre tiers ; l'Empire
Germanique 15 %, la Suisse 11 %,
l'Amérique 5 %, le Danemark et la
Suède 2 %, ainsi que la Russie et l'Afrique du
Sud.
L'édit de
Tolérance est signé le
17 septembre 1787. Louis XVI ne rétablit pas la
liberté de culte mais il accorde un état civil aux
protestants et met en place une procédure rétroactive
pour les actes qui n'ont pas pu être enregistrés dans le
passé. La liberté ne sera obtenue qu'en1789.
Le mouvement des
idées au XVIIIe siècle
Le piétisme allemand, le
puritanisme anglais.
Il s'agit d'un mouvement
préromantique qui regrettait que les intuitions des
Réformateurs se dessèchent en formules rigides manquant
de vie ; plus que sur une doctrine froide l'accent était
mis sur l'élan du coeur.
Mentionnons en Allemagne Philip Jakob Spener (1635-1705), Zinzendorf
(1700-1760), les Frères
moraves.
En Angleterre John Wesley (1703-1791) et son frère Charles, fondateurs
du méthodisme. Ce revivalisme gagna le pays de Galles, toute
l'Europe et l'Amérique entière.
« Je crains que la
prospérité ne se soit développée en
proportion inverse de la religion. C'est pourquoi, en l'état
actuel des choses, je ne vois pas de place pour un renouveau durable
de la vraie religion. Car la religion doit nécessairement
susciter à la fois le travail et la frugalité, qui ne
sont pas l'apanage des riches. Avec l'augmentation de ces derniers,
au contraire, vont s'épanouir l'orgueil, la colère et
l'amour du monde sous toutes ses formes » (John Wesley).
Les philosophes des
« Lumières » Voltaire et
Rousseau ont eu une énorme
influence sur le protestantisme. Non seulement de par leur
notoriété et la puissance de leur pensée, ils
ont redonné une place à la mouvance protestante, mais
aussi ils ont jeté les bases du libéralisme spirituel
qui aura tant d'importance au XIXe siècle et jusqu'au XXe siècle.
Jean-Jacques Rousseau est issu de la petite bourgeoisie genevoise,
petit-fils de pasteur, élevé par un pasteur de village.
Il écrit : « Je
me levais matin et, tout en me promenant, je faisais ma
prière. Ce n'était pas un vain balbutiement des
lèvres, mais une sincère élévation
à l'Auteur de cette nature dont les beautés
étaient sous mes yeux. Cet acte se passait plus en aspirations
qu'en demandes. Je savais qu'auprès du Dispensateur des
vrais biens le meilleur moyen d'obtenir ceux qui nous sont
nécessaires est moins de les demander que de les
mériter ».
Dans la Profession de foi d'un vicaire
savoyard (1762) il affirme la
religion du cœur, le sentiment de dépendance de Dieu : « Je converse avec Lui, je
pénètre toutes mes facultés de sa divine
essence, je m'attendris à ses bienfaits, je le bénis de
ses dons ». Les
catholiques le condamneront, les protestants ne s'y
reconnaîtront pas, mais cette union de la pensée, de la
conscience et du sentiment mystique vont être à la base
du libéralisme qui est, alors, en train de
naître.
Voltaire aussi : « Ce
n'est plus aux hommes que je m'adresse ; c'est à toi,
Dieu de tous les êtres, de tous les mondes, et de tous les
temps : s'il est permis à de faibles créatures
perdues dans l'immensité, et imperceptibles au reste de
l'univers, d'oser te demander quelque chose à toi qui as tout
donné, à toi dont les décrets sont immuables
comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs
attachées à notre nature ; que ces erreurs ne
fassent point nos calamités.
Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des
mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions
mutuellement à supporter le fardeau d'une vie pénible
et passagère ; que les petites différences entre
les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous
nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre
toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions
insensées, entre toutes nos conditions si
disproportionnées à nos yeux, et si égales
devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les
atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine
et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en
plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se
contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux
qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut
t'aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose
sous un manteau de laine noire ; qu'il soit égal de
t'adorer dans un jargon formé d'une ancienne langue ou dans un
jargon plus nouveau ; que ceux dont l'habit est teint en rouge
ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d'un petit tas de
boue de ce monde et qui possèdent quelques fragments arrondis
d'un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu'ils
appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans
envie : car tu sais qu'il n'y a dans ces vanités ni de quoi
envier, ni de quoi s'enorgueillir.
Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont frères !
qu'ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les
âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui
ravit par la force le fruit du travail et de l'industrie
paisible ! Si les guerres sont inévitables, ne nous
haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres
dans le sein de la paix, et employons l'instant de notre existence
à bénir également en mille langages divers,
depuis le Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous
a donné cet instant. » (Traité de la tolérance, 1763).
La Révolution de
1789
C'est bien la date majeure de l'histoire
contemporaine du protestantisme en France. quelque chose se remet à battre, qui ne
l'avait plus fait depuis la fin du XVIe siècle : la Réforme peut espérer à
nouveau vivre, agir au grand jour, conquérir les âmes et
les influences, intellectuelles ou politiques. Ce n'était plus
le cas depuis l'édit de
Nantes : le texte de 1598
protégeait, certes, la minorité protestante mais en lui
interdisant tout prosélytisme, en l'enfermant, en quelque
sorte, derrières les murailles infranchissables du
privilège, au sens moderne du terme : un statut qui
préserve, mais pérennise l'infériorité,
et donc l'échec. Quant à l'édit de Fontainebleau (1787), qui ne vise que l'état civil des
protestants, l'histoire lui a donné un nom trompeur : il
ne s'agit encore que d'une petite tolérance, consentie avec
amertume par la majorité et par le Royaume.
La Révolution française, elle,
ne « tolère » pas : elle donne toute la liberté, et se
préoccupe même de réparer une partie des torts
faits aux protestants. La stabilisation impériale,
après les excès de la déchristianisation, vaut
mieux qu'un édit de Nantes : les Articles organiques de 1802, à la suite du Concordat, calquent le statut des
protestants sur celui des catholiques. Il n'y a plus
privilège, mais parallèle.
On observera certes des retours en
arrière, notamment en 1815, avec les « pogroms » de la Terreur
blanche et jusque dans les
années 1870 pour la liberté
d'évangélisation, mais l'essentiel est acquis,
d'un coup. Et la reconnaissance sans faille des protestants est
acquise, en retour, à la Révolution et à la
gauche politique qui s'en proclame l'héritière
tout au long des XIXe et
XXe siècles.
Les idéaux de la Révolution
de 1789 ressemblant à ceux de la Genève
calviniste : la fin de la pensée unique, le respect des
pauvres, la démocratie, semblèrent aux protestants
correspondre à la volonté de Dieu ; en tout cas
jusqu'à la Terreur
de 1793. Le premier
président de l'Assemblée nationale fut le pasteur
Rabaut-Saint-Étienne,
personnage de droite du trio central sur le fameux tableau de David
représentant le Serment du Jeu
de paume. Il siégeait
à l'Assemblée en compagne de huit autres pasteurs et de
quinze laïcs protestants connus. Il s'était
écrié dans son discours fameux du
23 août 1789 : « Ce n'est pas la tolérance que je
demande, mais la liberté ». Le jour de son élection, il écrivit
à son père, pasteur comme lui, mais ayant vécu
tout son ministère dans l'illégalité et
l'angoisse de l'arrestation : « Mon père, le Président de
l'Assemblée nationale est à vos
pieds ». Il fut
guillotiné par la suite comme Girondin.

David, Le
Serment du Jeu de paume
Les trois hommes au centre sont au milieu le pasteur Rabaut en robe pastorale,
à gauche un dominicain représentant le clergé régulier
et à droite un abbé de cour en tenue civile représentant le clergé séculier.
Le texte finalement adopté par
l'Assemblée nationale, sans
lui donner satisfaction, constituait un pas décisif : « Nul ne doit être
inquiété pour ses opinions, même religieuses,
pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public
établi par la loi ». On sent bien, dans le « même
religieuses », et dans
l'allusion au maintien de « l'ordre
public », des
réserves significatives dans la majorité de
l'assemblée.
La constitution de 1791, toutefois, plus libérale, cite
parmi les Droits naturels de l'homme la liberté d'exercer le
culte religieux auquel il est rattaché, mais ne se prononce
pas sur l'exercice public de ce culte. En revanche l'Assemblée
nationale adopte une législation réparatrice :
elle proclame l'admission des non-catholiques aux emplois ; le
10 juillet 1790, elle vote le Décret concernant les
biens des religionnaires fugitifs, ordonnant la remise aux
héritiers des fugitifs, des biens encore aux mains de la
Régie royale. Enfin la loi du
15 décembre 1790 accorde la nationalité
à toute personne, née en pays étranger,
descendant en quelque degré que ce soit, d'un Français
ou d'une Française expatriés pour cause de religion. De
nombreux descendants de huguenots, surtout des Suisses, ont
bénéficié de cette loi.
La déchristianisation des
années suivant la Révolution n'épargnera pas les pasteurs et les
communautés protestantes, même si la campagne a
été moins sévère qu'à l'encontre
des prêtres - et moins traumatisantes les abdications,
plus ou moins sincères, prononcées par les pasteurs,
dont plusieurs reprendront par la suite le ministère. Sur
environ 215 pasteurs réformés (sans l'Alsace),
98 auraient abdiqué leurs fonctions, dont 52 pour le
seul département du Gard, où opère un
représentant tenace et efficace du gouvernement, Borie. Le culte est à peu près partout
interrompu pour des périodes variables mais assez
brèves (du printemps 1794 à
l'été 1796).
Certains pasteurs retrouvent purement et
simplement les gestes de la clandestinité qu'ils ont connue naguère. Au
Ban-de-la-Roche, dans les Vosges, le pasteur Oberlin choisit de
transformer son temple en Club des Amis de la constitution, et
continue à y prêcher sous couleur de donner des
conférences.
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