Poignée de porte sur le Roc à Granville
Ouvrez nous donc la porte !
1
Textes poétiques
Rassemblés par
Jacques Gradt
24 mars 2020
Ouvrez-nous donc la porte...
Parmi ces textes beaucoup sont issus d’un lot de vingt-cinq petits recueils de ‘’textes et poèmes’’ de trente-deux pages chacun, réalisés au cours des dernières années.
Longtemps aumônier à la Maison d’arrêt de la Santé à Paris puis à la Maison centrale de Clairvaux j’ai glané ici et là toutes ces perles pour réjouir ceux à qui les aumônier de prison rendent visite, et nourrir leur espérance !
Bien des auteurs de ces textes sont célèbres,
d’autres... pas encore !
Préface
Jean Alexandre
Bien que de nuit...
Fidèlement, patiemment, longuement, Jacques Gradt rassemble des poèmes, des photos, des chansons, des citations, des réflexions… Ceci depuis des années.
Des paroles pour donner courage, confiance, voire espérance… Des images choisies pour illuminer la parole.
Des paroles fortes ou douces, graves ou légères, suaves ou incisives, mais au fond ce n’est pas seulement cela qui compte : leur sens et leur poids tiennent leur pertinence de l’attention qui leur a été portée, non d’abord pour elles-mêmes, mais pour les visages nombreux et divers à qui elles sont destinées.
Nombreux et divers, les visages, mais à chaque fois c’est un visage unique. Visage de chaque personne reconnue, respectée, accompagnée par un témoin assidu.
Personnes qui comptent plus que d’autres parce qu’enfermées, condamnées ou soupçonnées, reléguées, et pas là-même stigmatisées. Et par là-même bien-aimées du Christ.
Il existe une façon de témoigner de Lui et de son amour qui ne fait pas de ramdam, qui ne s’ébroue pas bruyamment sur les places ou sur les ondes, qui ne fait pas le décompte des âmes perdues ou gagnées, mais qui offre aux corps liés, aux esprits accablés, aux afflictions subies, jour après jour rencontrées, le visage d’une sollicitude attentive, proposée en retour du malheur.
Voici donc six recueils assemblés selon six thèmes, qui sont des pistes où s’engager, à parcourir si on le peut, si on le veut, serait-ce jusque dans sa cellule :
– Être en prison : que l’on soit ou non poète reconnu, dire la vérité telle qu’on la ressent, la dire telle quelle, elle « et tous ces pauvres cœurs battants dans la prison ».
– Espérer, alors, dire l’espoir, car comme l'écrivait une victime de l’adversité : « Je suis menacé de mort. Il y a dans cet avertissement une erreur profonde. »
– Faire confiance, alors, malgré tout ce qui s’y oppose : « Je connais la fontaine qui sourd et coule / Bien que de nuit ».
– Prier, car serait-on seul, enfermé, c’est entrer dans l’aventure d’une rencontre : « Chacun de nous peut dire cela. / Tous tant que nous sommes et de tous les coins du monde. »
– Vivre : « Découvrez vos jardins, vos marais et vos îles. / Mais cherchez-les très loin, comme font les racines, / Très loin dans les régions nocturnes de vous-mêmes. »
– S’engager, enfin, se prendre assez au sérieux pour oser dire : « dis-leur que de l'humain, / une autre version est possible, / dis-leur que l'hiver des cœurs / abrite une promesse ! »
Des paroles, donc, de simples paroles, avec leurs images amies. Mais des paroles enracinées dans une Parole nourricière qui s’appelle Évangile. Témoignage rendu à une personne bien vivante, bien présente, le Christ, ami et compagnon fidèle du malheureux.
être en prison
Ya pas de poésie en prison
Christian Mistral
La dame aveugle soupesait
Tout ce que les gens lui disaient
Que j'avais fait, n'avais pu faire
Dans une balance de fer
Où l'innocence et son contraire
L'une l'autre se déguisaient
Y a pas de poésie en prison
Y a rien qui rime avec la mort
Que le parfum des pendaisons
Qui flotte sous les miradors...
J'ai dessiné des libellules
Des papillons, des femmes nues
Sur tous les murs de ma cellule
Et je leur ai donné des noms
Avant de m'y frapper le front
Mon âme est une plaie décousue
Y a pas de poésie en prison
Ca nous rendrait trop malheureux
Y a pas d'gazon, y a pas d'saison
Le temps est immobile et creux
Quand l'acier de la porte claque
Sur mon palais de pénitence
Tout c'que j'possède est dans un sac
Tous mes amis ont disparu
Tout c'que j'connais n'existe plus
J'épouse l'ombre et le silence
Y a pas de poésie en prison
Les mots sont des bêtes farouches
J’peux pas sauter le mur du son
J'ai des barbelés dans la bouche.
Ballade des pendus
François Villon
Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis.
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A lui n'ayons que faire ne que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Dans Sainte-Pélagie
Gérard de Nerval 1808-1855
Dans Sainte-Pélagie,
Sous ce règne, élargie,
Où, rêveur et pensif,
Je vis captif,
Pas une herbe ne pousse
Et pas un brin de mousse
Le long des murs grillés
Et frais taillés !
Oiseau qui fend l'espace...
Et toi, brise, qui passe
Sur l'étroit horizon
De la prison,
Dans votre vol superbe,
Apportez-moi quelque herbe,
Quelque gramen, mouvant
Sa tête au vent !
Qu'à mes pieds tourbillonne
Une feuille d'automne
Peinte de cent couleurs
Comme les fleurs !
Pour que mon âme triste
Sache encor qu'il existe
Une nature, un Dieu
Dehors ce lieu,
Faites-moi cette joie
Qu'un instant je revoie
Quelque chose de vert
Avant l'hiver !
A la Santé
Guillaume Apollinaire
septembre 1911
Avant d'entrer dans ma cellule
Il a fallu me mettre nu
Et quelle voix sinistre ulule
Guillaume qu'es-tu devenu
Le Lazare entrant dans la tombe
Au lieu d'en sortir comme il fit
Adieu, adieu chantante ronde
O mes années ô jeunes filles
Que je m'ennuie entre ces murs tout nus
Et peints de couleurs pâles
Une mouche sur le papier à pas menus
Parcourt mes lignes inégales
Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur
Toi qui me l'as donnée
Prends en pitié mes yeux sans larmes, ma pâleur
Le bruit de ma chaise enchaînée
Et tous ces pauvres cœurs battants dans la prison
L'Amour qui m'accompagne
Prends en pitié surtout ma débile raison
Et ce désespoir qui la gagne
Que lentement passent les heures
Comme passe un enterrement
Tu pleureras l'heure où tu pleures
Qui passera trop vitement
Comme passent toutes les heures
Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène
Tournons, tournons, tournons toujours
Le ciel est bleu comme une chaîne
Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène
Dans la cellule d'à côté
On y fait couler la fontaine
Avec les clefs qu'il fait tinter
Que le geôlier aille et revienne
Dans la cellule d'à côté
On y fait couler la fontaine
J'écoute les bruits de la ville
Et prisonnier sans horizon
Je ne vois rien qu'un ciel hostile
Et les murs nus de ma prison
Le jour s'en va voici que brûle
Une lampe dans la prison
Nous sommes seuls dans ma cellule
Belle clarté Chère raison
Le Mauvais larron
Norge
(1898 1990) La langue verte
Celui des trois qui a le moins de chance...
Excusez-moi, je m'y connais si peu,
Et puis son cas, excusez-moi, Messieurs,
En général est passé sous silence.
Ce garçon-là, je crois qu'il a souffert
Autant qu'un autre et même, plus j'y pense,
Et plus je trouve, excusez-moi si j'offense...
Endurer ça pour aller en enfer !
Enfin, languir avec ses quatre clous
Aux pieds, aux mains des heures et des heures...
Crever méchant, soit. Vous seriez bon, vous,
Avec ces trous et ce sang qui vous pleure ?
C'est entendu, c'est un dur, un pervers,
Jusqu'à la mort dans son mal il se vautre...
C'est fort quand même : aller seul en enfer
Si près d'un dieu qui sauve tous les autres.
Son camarade avec deux trois prières
Va droit au ciel et lui, sur son poteau
S'enrage seul et se tord les boyaux
Et souffre tout pour aller en enfer.
Son camarade avec le chœur des anges
Va jubiler toute l'éternité
Et c'est sur lui tout seul que Dieu se venge
De ces maux qu'il a lui-même inventés.
Excusez-moi si je n'y comprends rien.
Oui, je saisis l'énorme différence,
Mais en tout cas, ce garçon-là, c'est bien
Celui qui a le moins de chance.
Murs…
D’après un texte du Père André Clavier
qui fut aumônier à la Maison d’arrêt. de la Santé
On dit : « Triste comme une porte de prison. »
Et l’on a bien raison.
Mais que dire des murs de prison ?
Ils rassurent le passant …
Ou l’inquiètent et seul les franchit l’imaginaire.
Ils sont trop hauts, ces murs.
Trop haut pour être honnêtes.
Ils ne sont pas à taille humaine.
Trop monotones aussi dans leur alignement.
Pierre et béton à l’état brut.
Ça manque de vigne vierge ou de glycine !
Du dedans on entend, au-delà, la vie qui va :
Bruits de voitures…
Un appel …un chant…un cri d’enfant…
Un oiseau passe…on rêve … !
Pierrot en prison
Transmis par un garçon détenu
Comme-Pierrot qui écrivait
à Madame la lune
Le feu ardent de son Amour pour elle
Je suis là comme lui la première fois
Où il découvrit avec merveille le clair de lune
La seule différence entre lui et moi
C'est que si lui admirait avec émerveillement
Madame la lune se lever avec grâce
Moi c'est avec horreur que je l'admire
La raison en est bien simple
Une rangée de barreaux me sépare d'elle
Et mon cœur en est brisé
Mon ami Pierrot prenait sa plume
Pour écrire son Amour pour la Vie
Moi je prends ma plume pour écrire
Mon dégoût et ma haine pour la Vie
Mais dans cette société pourrie et indifférente
Je reste quand même un Homme
Et je me comporte comme un Homme
Face aux problèmes et vices de la Vie
Où rien ne sert d’être fataliste et défaitiste '
Il faut être fort et réaliste
Même dans les moments les plus durs
On peut mépriser et haïr
Mais l'on ne peut pas rester sans Aimer
Et quand on aime et respecte son prochain
On n'est pas encore au bord du précipice
Et l'espoir est encore grand malgré tout
De rester un Homme avec dignité
Rester un Homme et oublier
Les tourments de la Vie
Oublier cette société qui nous rejette
Et nous méprise
Oublier que l'on peut crever en plein soleil
Sans que quiconque ne se formalise
Sans que quiconque vous tende la main
Oublier cette société où tout
N'est que de l'intox
Oublier le mépris, la haine, la violence
Seulement Aimer, espérer,
Comme mon ami Pierrot
Et rester tout simplement
Un Homme.
Néant
Axel Lochen
in Maison d’arrêt Fayard 1968
Eh oui ! Je suis toujours là, et las,
hélas !
Mes vers s'enlacent et me délassent,
mes mots s'entassent et me dépassent,
tout passe...
Mes joies s'élancent et me délaissent,
hélas !
Les lois m'enchaînent et me déchaînent,
tout passe...
Un mot, un songe,
un rien me ronge.
Passe l'éponge des souvenirs qui font souffrir
Un écran rose peuplé de rêves
se lève
puis disparaît dans le néant,
subrepticement.
La réalité revient et me retient, soumis comme un chien.
Tout passe...
Hélas ! hélas !
Tout me condamne et me damne,
tout m'enserre et me serre
sur cette terre de larmes.
Un écran noir peuplé de pleurs,
de peurs, d'horreur,
se dresse,
et m'abaisse.
Persécuté par un remords têtu,
je vois un seul salut :
la mort,
plus terrible par son égalité
que la liberté,
plus humaine que la vie
d’un homme frappé d’ignominie.
Je passe ma captivité
à penser :
que je la dépense pour y penser et y passer
Et tout passe…
Tout lasse…
Hélas, hélas
Le prisonnier et l’oiseau
Un vieil homme avait écrit ce poème alors qu'il était prisonnier de guerre.
Transmis par Rémy Warnery in « Grilles et coursives, Barreaux et serrures » 2008
Du fond de sa cellule, il fixe les barreaux
Qui ferment, pour longtemps, tout espoir de sortir.
Lentement son esprit, par petits soubresauts,
A perdu d'heure en heure sa rage de souffrir.
Un mouvement soudain,
Devant ses yeux rougis,
Signale l'arrivée
D'un oiseau affamé
Attiré par les miettes
Qu'en un geste assagi
Au bord de sa fenêtre
Il avait parsemées.
Une fois rassasié et bien réconforté
Le pigeon blanc repart vers son nid plus douillet
En laissant un duvet.
Sur le lit emporté
Ce délicat "merci" le laisse émerveillé.
Pour lui tout est changé, il ne se tuera point.
Il ira jusqu'au bout et il s'en sortira.
Avec ce compagnon, il a reçu l'appoint
Qu'il fallait à son cœur, c'est sûr, il guérira.
C’est bloqué !
Jeanne Bouissou. Des murs et des hommes -Une visiteuse à la Santé ed. Viviane Hamy
Première porte : c'est bloqué. Deuxième porte : c'est bloqué. Troisième porte : c'est bloqué.
Geste des surveillants, bras croisés devant la poitrine : défense de passer. Pourquoi c'est bloqué ? On ne sait pas. Les « palais » qui s'en vont, un détenu dangereux qui circule ou qu'on emmène au mitard, la plupart du temps, on n'en sait rien. C'est bloqué parce que c'est bloqué.
Il n'y a pas que les portes qui soient bloquées.
Bloquée la vie en cellule avec trois ou quatre codétenus que l'on n'a pas choisis et avec lesquels on s'entend plus ou moins bien.
Bloqué l'esprit d'initiative puisque le détenu ne sait même plus ouvrir sa porte.
Bloqué l'avenir des détenus qui attendent souvent pendant des mois, voire des années, un jugement qui leur permettrait d'être fixés sur leur sort.
Bloquée la vie professionnelle qui a souvent été précaire et qui sera définitivement compromise après un séjour en prison et avec un casier judiciaire. Bloquée la vie familiale ou sentimentale qui résiste mal à la prison et aux difficultés de tous ordres qu'elle entraîne.
Et à la sortie réinsertion bloquée par le cercle vicieux : pas de logement sans travail, pas de travail sans logement.
Et l'on comprend que soit trop souvent ouverte la porte de la prison pour les soixante à soixante-dix pour cent de détenus qui reviennent derrière les portes bloquées.
Malade en prison
Pasteur Michel Leplay
26.11.2015
J'étais malade ou en prison...
...et vous êtes venus me voir Matth.25
L'un ou l'autre des mots
Virgule entre deux mots
Privé de la santé
Ou de la liberté
La maison de santé
Ou la maison d'arrêt
Au pire l'hôpital
Et la dure centrale
Maladie ou prison
Souffrance ou détention
Et les barreaux du lit
Et ceux de la cellule
Malade ou en prison
Sans la santé en liberté
Ou la liberté en santé
Ou bien ou bien
J'étais malade ou en prison
Ajoute un accent grave
C'est le cas de le dire
Malade où ? En prison
Malade et en prison
Non plus ou bien ou bien
Mais l'un et l'autre
Ni l'autre sans le premier
Quand le malade est en prison
Et le prisonnier un malade
Etre en prison sans la santé
Etre malade à la Santé
Mon cœur en peine
De cette double peine
Dans l'obscur cachot
Et dans la chambre noire
Des reins et souterrains
Je chercherai la liberté et la santé
Survivre
Patrick
Centre de Détention de Varennes le Grand
2007
Ici je dois lutter chaque jour
Vivre la réalité de ce quotidien qui, quelque part, me fait tenir.
J’ai oublié un peu de moi-même en venant ici
Chaque jour je m’efforce d’oublier,
Pour mieux survivre, pour moins souffrir.
Parfois un sentiment, une image reviennent à ma mémoire,
Une musique, un parfum réveillent mes sens.
Mon esprit, mon âme se torturent à chasser
Ces douloureux souvenirs de ces moments heureux.
Les reverrai-je un jour, tous mes amis,
Tous mes êtres si chers ?
Je le sais, ils ne m’ont pas abandonné,
Mais moi, parfois, je dois les oublier,
Le temps de reprendre mes esprits pour savoir où je suis.
Ne pas laisser paraître ses sentiments,
Pour vivre parmi les « durs »
S’amputer de sa sensibilité, de sa tendresse,
Les mettre de côté en attendant les jours meilleurs.
Préserver son intimité, garder son intégrité ;
Enfin conserver sa « personnalité ».
En prison
Paul Verlaine
1889
La cour se fleurit de souci
Comme le front
de tous ceux-ci
qui vont en rond
en flageolant sur leurs fémurs.
Débilité le long du mur
fou de clarté.
Tournez Samsons sans Dalilas
sans Philistins,
tournez bien la
meule du destin.
Vaincu risible de la loi,
mouds tour à tour
ton cœur, ta foi
et ton amour !
Ils vont ! Et leurs pauvres souliers
font un bruit sec,
humiliés,
la pipe au bec.
Pas un mot ou bien le cachot,
pas de soupir.
Il fait si chaud
qu’on croit mourir.
Je suis de ce cirque effaré,
soumis d’ailleurs
et préparé
à tous les malheurs.
Et pourquoi si j’ai contristé
ton vœu têtu,
Société, me choierais-tu ?
Allons, frères bons vieux voleurs doux vagabonds
filous en fleurs,
mes chers, mes bons,
fumons philosophiquement,
promenons-nous paisiblement :
rien faire est doux.
Bijoux
Robert Brasillach
Poèmes de Fresnes
Je n'ai jamais eu de bijoux,
Ni bagues, ni chaîne aux poignets
Ce sont choses mal vues chez nous :
Mais on m'a mis la chaîne aux pieds.
On dit que ce n'est pas viril,
Les bijoux sont faits pour les filles :
Aujourd'hui comment se fait-il
Qu'on m'ait mis la chaîne aux chevilles ?
Il faut connaître toutes choses,
Être curieux du nouveau :
Étrange est l'habit qu'on m'impose
Et bizarre ce double anneau.
Le mur est froid, la soupe est maigre
Mais je marche, ma foi, très fier,
Tout résonnant comme un roi nègre
Paré de ces bijoux de fer.
Le ciel est par-dessus...
Paul Verlaine (Sagesse)
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si beau, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.
La cloche, dans le ciel qu'on voit,
Doucement tinte,
Un oiseau sur l'arbre qu'on voit,
Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.
Qu'as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
.
espérer
L'Eau
Andrée Chédid
Rythmes Gallimard 2003
Par la grâce de l'eau
Nous sommes nés à la terre
De sources en ruisseaux
De rivières en fleuves
De cascades en océans
Surpeuplant tous les sols
Au risque des naufrages
Issus de l'eau remuante,
Nous subissons les mêmes vagues
Mêmes houles mêmes remous
Mêmes écumes mêmes déluges
Jusqu'à la mortelle sécheresse
En désertant le temps
Bâtis d'eau d'étoiles
Et d'une étrange chimie
Voués aux mutations
Fluides ou marécageuses
Voguant entre des berges
Ou bien à la dérive
Nous sommes les éphémères
Nous sommes les permanents
Ils cassent le monde
Boris Vian
Ils cassent le monde
En petits morceaux
Ils cassent le monde
A coups de marteau
Mais ça m'est égal
Ça m'est bien égal
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez
Il suffit que j'aime
Une plume bleue
J'aurai toujours un peu d'air
Un petit filet de vie
Dans l'œil un peu de lumière
Et le vent dans les orties
Et même, et même
S'ils me mettent en prison
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez
Il suffit que j'aime
Cette pierre corrodée
Ces crochets de fer
Où s'attarde un peu de sang
Je l'aime, je l'aime
La planche usée de mon lit
La paillasse et le châlit
La poussière de soleil
J'aime le judas qui s'ouvre
Les hommes qui sont entrés
Qui s'avancent, qui m'emmènent
Un chemin de sable
Un oiseau peureux
Il suffit que j'aime
Un brin d'herbe mince
Une goutte de rosée
Un grillon de bois
Ils peuvent casser le monde
En petits morceaux
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez
Retrouver la vie du monde
Et retrouver la couleur
J'aime ces deux longs montants
Ce couteau triangulaire
Ces messieurs vêtus de noir
C'est ma fête et je suis fier
Je l'aime, je l'aime
Ce panier rempli de son
Où je vais poser ma tète
Oh, je l'aime pour de bon
Il suffit que j'aime
Un petit brin d'herbe bleue
Une goutte de rosée
Un amour d'oiseau peureux
Ils cassent le monde.
Avec leurs marteaux pesants
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez, mon cœur.
Du fond de l'abîme
E. Cardenal
Cri. (Psaumes politiques.
Traduit de l'espagnol. Le Cerf. 1970. pp. 63-64)
Du fond de l'abîme
Je crie vers toi Seigneur !
Je crie la nuit dans la prison
et dans le camp de concentration
Dans la chambre de tortures
à l'heure des ténèbres
écoute ma voix
mon S.O.S.
Si tu te souviens des péchés
Seigneur, qui sera hors d'atteinte ?
Mais toi, tu pardonnes les péchés
tu n'es pas implacable comme eux
dans leur Service de Renseignements !
Moi, j'ai confiance dans le Seigneur
et non pas dans les leaders
et non pas dans les slogans
J'ai confiance dans le Seigneur
et non pas dans leurs radios !
Elle attend le Seigneur, mon âme,
plus que les sentinelles n'attendent l'aurore
plus qu'on ne compte
les heures nocturnes dans la prison
Pendant que nous, nous sommes prisonniers
ils sont en fête !
Mais le Seigneur est la libération
la liberté d'Israël.
Je croyais que ma mort était devant moi
Jean Alexandre
Je croyais que ma mort était devant moi
et que le temps m’emportait vers elle
je pensais que d’ici-là, je devais le prix de ma vie
mais que de temps perdu pour vivre cet esclavage
et comme c’était inutile puisque la mort était en moi
En vérité si ce mur était devant moi
c’est que je tournais le dos à ma vie
mais une voix m’a dit « retourne- toi »
alors je fus le dos au mur
La voix disait "marchons ensemble
car je fus mort aussi et je vis pour toujours"
je dis « d’accord » et fis un pas dans l’inconnu
quelqu’un marchait devant
Quand j’eus ainsi perdu cet amour de mon moi
cette peur de ma mort, cette peur de moi-même
j’avançais comme un don ;
libéré pour servir
Un monde alors est apparu
et j’y avais ma place,
un monde où vivre dans le présent
pour aimer, pour lutter, pour secourir,
donné comme un outil
dans la main du Seigneur
Menacé de mort
José Calderon Salazar
Journaliste guatémaltèque. Poème écrit en prison
On dit que je suis menacé de mort. Peut-être.
Quoi qu'il arrive, je suis dans la paix.
S'ils me tuent, ils ne me prendront pas la vie.
Il en faut beaucoup plus pour m'émouvoir.
Car depuis mon enfance,
Quelqu'un m'a soufflé dans l'oreille une vérité
Solide comme le roc et qui est en même temps
Une invitation à l'éternité :
« Ne craignez pas ceux qui peuvent tuer le corps mais ne peuvent tuer la vie. »
On dit que je suis menacé de mort corporelle.
Qui n'est pas menacé de mort ?
Nous le sommes tous depuis notre naissance,
Car naître, c'est déjà mourir un peu.
Menacé de mort. Et alors ? Si cela est, je leur pardonne d'avance.
Que ma croix me permette de continuer à aimer, à parler, à écrire.
Et à faire sourire, de temps en temps, tous mes frères les hommes.
Je suis menacé de mort. Il y a dans cet avertissement une erreur profonde.
Ni moi ni personne ne sommes menacés de mort.
Nous sommes menacés de vie, menacés d'espérance, menacés d'amour.
Nous nous trompons, chrétiens, nous ne sommes pas menacés de mort.
Vous sommes menacés de résurrection.
La nuit n'est jamais complète
Paul Eluard
(1895 1952)
La nuit n'est jamais complète.
Il y a toujours puisque je le dis,
Puisque je l'affirme,
Au bout du chagrin,
une fenêtre ouverte,
une fenêtre éclairée.
Il y a toujours un rêve qui veille,
un désir à combler,
une faim à satisfaire,
un cœur généreux,
une main tendue,
une main ouverte,
des yeux attentifs,
une vie : la vie à se partager.
.
Le pardon
et si c'était une manière d'aborder l'autre
sans le soumettre à soi même
sans se l'annexer
une manière d'être si petit
que l'autre devient si grand
et si c'était donner, encore donner.
Cœur de bois
Primo Levi in « A une heure incertaine »
10 mai 1980
J'ai un voisin robuste,
Un marronnier de l'avenue Re Umberto;
Il a mon âge, mais ne le paraît point.
Il héberge des passereaux, des merles, et n'a pas honte,
En avril, de se faire pousser bourgeons et feuilles,
Et des fleurs frêles au mois de mai,
Puis, en septembre, des bogues aux piquants inoffensifs,
Qui renferment de luisants marrons tanniques :
C'est un imposteur, mais naïf : il veut se faire passer
Pour l'émule de son vaillant frère des montagnes,
Grand seigneur aux fruits doux, aux champignons précieux.
Il vit mal. Les trams numéro huit et numéro dix-neuf
Lui écrasent les racines toutes les cinq minutes ;
Il en demeure abasourdi
Et pousse tordu, comme s'il voulait s'enfuir.
D'année en année, il aspire de lents poisons
Du sous-sol saturé de méthane ;
Les chiens l'abreuvent d'urine,
Et la poussière septique des allées
Bouche les rides de son liège ;
Sous l'écorce pendent des chrysalides
Mortes et qui, jamais, ne seront papillons.
Néanmoins, dans son vieux cœur de bois,
I1 s'émeut et jouit du retour des saisons.
.
faire confiance
Images de Dieu
Anonyme
Débusquer les fausses images de Dieu !
Mettre en pleine lumière les caricatures,
les carnavals de Dieu
qui se cachent parfois
derrière les multiples façons
qu’ont les croyants d’approcher Dieu.
Dieu est toujours
au-delà de ce que nous croyons
ou attendons de lui.
Croire ce n’est pas prendre possession de Dieu,
le tirer de notre côté,
l’enfermer dans nos représentations,
l’enfermer dans nos tabernacles
et nos saintes réserves.
Croire c’est être tendus vers lui
et se tenir prêts à être emportés
là où nous ne voudrions pas aller !
Continue…
D'après Grégoire de Naziance
IVe siècle
Seigneur,
Continue à me donner,
pour que je puisse partager.
Continue à me pardonner,
pour que je sache être indulgent.
Continue à m'interpeller,
pour que je ne m'enferme pas en moi-même.
Continue à me demander,
pour que je ne capitalise pas.
Continue à me bousculer,
pour que je ne m'installe pas.
Et prends patience avec moi,
pour que je ne me lasse pas de te servir.
Le temps moisi
Jean Wahl
1888-1974
Prison de la Santé
Camp de Drancy
Août, septembre, octobre 1941
Ces jours dans la prison sont comme un temps moisi
Où des relents tournoient lentement sur eux-mêmes.
Tout est décoloré, détruit, quasi-mort, blême ;
Un vieil espoir grelotte au fond de l’air transi.
Soutenu
Comme elle me soutient sur ces sombres périls
L’étincelle inconnue
L’étoile au fond de l’abîme l’étoile vivace
Préservé
Autour de moi je sens une puissante main
Qui me soutient dans l’infortune
Et qui parfois m’élève.
Je me sens préservé.
Jean Wahl est surtout connu pour son œuvre philosophique.
Ces quelques lignes ont été écrites en 1941
et se trouvent dans un petit recueil :
Poèmes édité au Canada et repris en 1945 par la revue Confluence
Dieu est un Dieu du présent
Maitre Eckhart
Théologien et philosophe mystique
1260-1328
En effet, quand l'homme se redresse résolument
et se détourne du péché, le bon Dieu fait comme si
l'homme n'était jamais tombé en faute...
et il est capable d'avoir avec cet homme toute l'intimité
dont il a jamais gratifié aucun mortel.
S'il le trouve maintenant autrement disposé,
il ne regarde pas ce qu'il a été auparavant!
Dieu est un Dieu du présent:
comme il te trouve, il te prend
et te permet de venir à Lui.
Il ne demande pas ce que tu as été
mais ce que tu es maintenant.
En quoi Dieu veut nous donner à connaître
sa grande miséricorde.
Si Dieu m'a pour chef Christ donné
Marguerite d’Angoulême
reine de Navarre
1492-1549
Si Dieu m'a pour chef Christ donné
Fault il que je suive aultre maistre
S’il m'a le pain vif ordonné.
Fault il du pain de mort repaistre ?
S'il me veult sauver par sa dextre
Fault il en mon bras me fier ?
S'il est mon salut et mon estre
Point n'en fault d'aultre édifier.
S'il est mon seul et sûr espoir
Fault il avoir autre espérance ?
S'il est ma force et mon pouvoir,
Fault il prandre ailleurs assurance ?
Et s'il est ma persévérance,
Fault il louer ma fermeté
Et pour une belle apparence
Fault il laisser la sûreté ?
Si ma vie est en Jésus-Christ
La fault il croire en ceste cendre ?
S’il m’a donné son saint escript
Faut-il d’aultre doctrine prendre ?
Si tel maistre me daigne apprendre
Faut il à autre escolle aller ?
S’il me fait son vouloir entendre,
Faut il par crainte le celer ?
Si Dieu me donne son enfant,
Fault il craindre à l'appeler Père ?
Si le monde me le défend
Faut il qu'à son mal j' obtempère ?
Si son esprit en moy opère
Faut il son ouvraige estimer ?
Non mais Dieu qui partout impère,
Fault en tout veoir craindre et aimer.
Marie
Oscar Roméro, évêque du Salvador
Extrait d’une homélie de 1978 publiée dans l’Amour vainqueur Editions du Cerf 1990.
Marie n’est pas une idole.
Le seul sauveur c’est Dieu, Jésus-Christ.
Marie n’est que l’instrument humain
Fille d’Adam, d’Israël,
incarnation d’un peuple,
sœur de notre race.
Par sa sainteté elle a été rendue capable
d’incarner dans l’histoire la vie de Dieu.
Le meilleur hommage qu’un chrétien
puisse rendre à la Vierge,
c’est de faire comme elle :
incarner la vie de Dieu
dans les vicissitudes
de l’histoire mouvante de notre temps.
Nul ne sait ?
Pierre Emmanuel
1916-1984
Quelqu'un sait toujours plus que toi-même,
Quelqu'un voit quand tu crois tenir les yeux fermés,
Quelqu'un veut quand tu crois que rien ne vaut la peine
De vouloir encore ce pas et d'avancer,
Quelqu'un se tient en sentinelle quand tu rêves,
Quelqu'un va ton chemin pour toi dans ton sommeil,
Quelqu'un plus tôt que toi s'éveille en ta demeure
Et d'un pas d'homme, sort sur le seuil.
Il entend le cri que tu n'as pas poussé mais qui t'étrangle
Il te parle et c'est ton secret qui lui répond.
Et tandis que l'ennui de vivre te sature
Qu'à force d'écouter la pluie, tu deviens boue
Tu n'entends pas venter les routes ni ton âme chanter
L'unisson des routes et du vent.
Autant que je l'ai pu
saint Augustin
De Trinitate, XV, 51
Autant que je l'ai pu
Autant que tu m 'as donne de le pouvoir
Je t'ai cherché.
J'ai désiré voir par l'intelligence ce que je croyais
J'ai beaucoup étudié et beaucoup peiné.
Seigneur, mon Dieu,
mon unique espérance,
exauce moi,
de peur que par lassitude,
je ne veuille plus te chercher
Mais fais que toujours,
je cherche ardemment ta face
Donne moi la force de te chercher
Toi qui m'as fait te trouver
et qui m'as donné l'espoir
de te trouver de plus en plus.
Devant toi est ma force,
devant toi est ma faiblesse.
Garde ma force,
guéris ma faiblesse.
Devant toi est ma science,
devant toi est mon ignorance;
là où tu m'as ouvert,
accueille moi quand je veux entrer:
Là où tu m'as fermé,
ouvre moi quand je viens frapper.
Que ce soit de toi que je me souvienne.
Toi que je comprenne,
Toi que j'aime.
Augmente en moi ces trois dons,
jusqu'à ce que tu m'aies réformé tout entier.
Bien que de nuit
St Jean de la Croix
Je connais la fontaine qui sourd et coule
Bien que de nuit
Profond est le secret de cette fontaine
Mais je sais la trouver, la chose est certaine
Bien que de nuit
Et guidé par la foi dans la nuit obscure
J'aime boire cette eau fraîche et pure
Bien que de nuit
D'où vient-elle on ne sait, elle est très ancienne
Mais je sais qu'il n'est rien qui d'elle ne vienne
Bien que de nuit
Sa clarté que jamais ne couvre la nue,
Toute clarté je sais nous en est venue
Bien que de nuit
Présente et appelant toutes créatures,
Et chacune y vient boire en la nuit obscure
Car c'est la nuit
La fontaine éternelle à l'eau délectable
Je la vois dans ce pain, là sur cette table
Bien que de nuit
Dieu ?… un bricoleur de génie
Stan Rougier
prêtre catholique né en 1930
Dieu est un bricoleur de génie.
Avec un couple stérile, Abraham et Sarah,
il engendre un peuple
Avec un bègue, Moise,
il fait un prophète.
Avec un petit berger David,
il anéantit les tyrans.
Avec un homme trompé, Osée,
il crie sa fidélité.
Avec une femme légère,
il évangélise la Samarie.
Avec des lâches,
il invente les apôtres.
D’un renégat,
il fait le premier pape.
Un chef de commando de ratissage antichrétien
devient Paul, amoureux de Dieu.
D`un blouson doré, bourré d`argent et de vanité,
il nous fait un François d'Assise.
Dieu choisit ce qui est faible
pour confondre la sagesse des sages.
Heureux celui qui croit que chaque être humain,
même le plus vil
est invité à partager l'intimité de Dieu
pour toujours.
suite page 2
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