13 avril 2011
Il n’y a pas de Dieu pour nous éviter malheur et chagrin
Un sondage récent a révélé qu’un pasteur sur six ne sait pas si Dieu existe. Il en est ainsi, en Zélande, du pasteur Klaas Hendrikse qui nie l’existence de Dieu.
« Les choses se passent comme elles se passent, le tragique est toujours là et il n’y a pas de Dieu pour nous éviter malheur et chagrin. »
Dans le monde des théologiens il n’est pas inouï de dire que Dieu n’existe pas. Ils sont bien à peu près tous d’accord pour refuser de dire que Dieu « existe ». Dieu n’existe pas comme une chaise existe. Une telle position est bien, quoi qu’on en dise, une position athée. Un athée nie l’existence d'un Dieu « théiste », c’est-à-dire d’un Dieu personnel tout-puissant, omniscient et omniprésent. Pour l’athée, la question est réglée.
Avoir foi en la vie
Pour un croyant la question devient : Si Dieu n’existe pas, n’y a-t-il alors plus rien à croire ? Peut-on croire en un Dieu qui n’existe pas ? Mais peut-être l’athée veut-il dire quelque chose que le croyant ne comprend pas.
Chaque jour on fait quelque chose : on roule à bicyclette, on reçoit un compliment inattendu, on regarde un film. Dans la mesure où, à partir de ces petits événements, on parvient à susciter de l’expérience, on peut se considérer comme croyant. Cela veut dire qu’être croyant a plus à voir avec la vie qu’avec les idées. On n’a pas la foi mais on est croyant ou du moins on vit en croyant. La foi n’a pas avant tout de rapport avec la religion.
Ce mot de religion définit de façon fixe le contenu de la foi et n’est pas sans relation avec la conception (païenne) d’un Dieu qui exige d’être servi.
Mais surtout le mot de religion suggère que la foi se vit dans un monde spécial auquel ne peuvent accéder que ceux qui gardent la Parole de Dieu. Pourtant la foi peut être bien autre chose. La foi n’est pas forcément adhésion à une religion mais à l’expérience que l’on a de la vie. Ce n’est pas le mot qui compte mais la réalité qu’il désigne.
La pensée actuelle nous dit que nous sommes indépendants et autonomes, capables de déterminer par nous-mêmes la vie qui nous convient. Mais ce n’est qu’un enfantillage absurde. On est tous dépendants les uns des autres et des circonstances qui sont incontrôlables. Nous ne pouvons pas tout. Nous sommes vulnérables.
« Les choses se passent comme elles se passent, le tragique est toujours là et il n’y a pas de Dieu pour nous éviter le malheur, la déception et le chagrin. »
Un dépendance adulte
Croire en un Dieu qui nous protège plutôt que nos voisins est, me semble-t-il, une attitude de dépendance infantile.
Une foi réelle n’arrive pas toute seule. Il faut d’abord renoncer à beaucoup de préjugés, d’idées fixes et de certitudes pour accepter ce que tout le monde sait bien au plus profond de lui mais se refuse le plus souvent à admettre : nous ne nous sommes pas mis au monde nous-mêmes et nous n’avons pas non plus créé les prochains qui sont les nôtres. Reconnaître cette vérité est, me semble-t-il, une attitude de dépendance adulte.
Et si l’on fait un pas de plus, on se rend compte que l’on n’est pas le seul à penser ainsi, que les autres sont également dépendants et que l’on ne peut vivre dans une indépendance totale. On est alors, en fait, croyant, religieux. D’ailleurs littéralement le latin « religion » signifie « dépendance ».
C’est finalement une question de confiance. Ce terme est la traduction de l’hébreu « amen » dont le mot « foi » dérive également. La confiance ou la foi – que ce soit en soi, en d’autres, ou en Dieu – ne peut être réelle et durable que si elle est vécue dans une expérience concrète.
Même si l’on a dû admettre beaucoup de choses de ceux qui ont autorité sur nous, tant que ces idées ne sont pas les nôtres, nous n’avons pas la foi. La foi en une autorité n’est pas la foi. La confiance nous construit progressivement. On en prend conscience dès que l’on s’y risque. Dès que l’on découvre que l’on peut compter sur quelqu’un, on croit en lui et on devient, d’une certaine manière, dépendant de lui : c’est évidemment sans garantie et peut être parfaitement décevant.
La confiance n’est pas toujours bien placée
Tout ceci n’est évidemment guère vérifiable et rend difficile de parler de la foi.
La question de savoir dans quelle mesure on peut choisir de croire est aussi fort compliquée. Faire confiance à quelqu’un est-il un choix ? J’ai envie de répondre que le choix est de ne pas faire confiance. Comme on peut choisir de ne pas entrer dans une relation amoureuse afin de ne pas risquer la peine d’une rupture.
La foi, à mon avis, n’est pas de faire un choix mais de rester fidèle à l’idée que la vie est, malgré tout, digne de confiance. La vie n’est pas bonne en soi, mais c’est à nous d’en faire quelque chose de bon. Ce n’est certes pas facile, il faut s’y impliquer mais c’est alors que pour soi et pour les autres la foi survient.
Et Dieu ? Peut-on aussi le choisir ? Le mot « Dieu » peut désigner des expériences qui ont fondé notre confiance. Ce n’est d’ailleurs pas évident. Pour certains, le mot Dieu est si chargé de connotations négatives qu'il n’est plus pour eux qu’un juron. Pour d’autres il désigne le mystère sous-jacent au monde et pour d’autres encore il n’a pas de sens. Lorsque quelqu’un emploie le mot « Dieu », il ne dit rien, en fait, de Dieu. Il ne désigne que ce qui, pour lui, est Dieu. Mais il n’a pas créé lui-même ce mot, il l’a reçu d’autres qui l’ont utilisé avant lui. Il se l’est pourtant approprié et ce mot est devenu le sien.
Dieu n’est pas sans les hommes
La Bible utilise pour dire Dieu - et ce n’est peut-être pas un hasard – cette même métaphore qui relie Dieu à l’homme. Exode 3, récit du « buisson ardent » où Dieu se fait connaître, est un témoin de la vieille intuition de la Bible : Où tu iras je serai là, je serai avec vous dans le désert, dans votre vie. L’idée païenne est dépassée selon laquelle Dieu existe d’une certaine manière ou d’une autre.
C’est pourquoi il vaut mieux ne pas dire que Dieu existe mais dire plutôt que Dieu survient. Ou, ce qui est plus prudent, que Dieu peut survenir. Car il ne survient quelque chose que lorsqu’on se met soi-même en route : ce n’est pas Dieu qui se met lui-même en chemin. Et lorsque Dieu survient, cela ne se produit pas sans nous.
En d’autres termes, lorsqu’il ne s’agit pas des hommes, il ne peut pas s’agir de Dieu. La Bible ne parle jamais de Dieu en-soi. Lorsque le mot arrive, c’est toujours dans une histoire humaine. Lorsque des hommes se conduisent comme la Bible dit que Dieu l’enseigne (être digne de confiance, plein d’amour, être juste) ils rendent vrai ce que signifie la promesse de Dieu : « Je serai là ». C’est pourquoi Jésus sera aussi appelé « Emmanuel » (Dieu avec nous). On ne peut trouver Dieu que parmi les hommes.
Y aurait-il donc une « étincelle divine » dans les hommes ? Non. Dieu doit bien demeurer Dieu. Pour demeurer dans la métaphore, on peut dire que s’il y a quelque chose de divin dans les hommes, cela doit plutôt ressembler à du petit bois : le bois ne brûle pas de lui-même, il doit être allumé. Le feu, l’étincelle doit venir de l’extérieur. C’est comme l’amour : On ne peut pas aimer s’il n’y a personne à aimer. Dieu n’est pas là s’il n’y a personne. Peut-être une personne seule peut-elle faire l'expérience de la présence de Dieu. Il est vrai que quelqu’un peut dire : « la nuit précédant mon opération j’ai vécu un apaisement, c’était comme une voix qui me parlait ».
Toutes les religions et tous les cultes ont leur origine dans les grandes questions vitales de la naissance et de la mort, du sens de la vie et de la souffrance, de l’amour et de la déception.
Il ne faut pas tenter de répondre à ces questions en faisant appel à Dieu. Lorsqu’il s’agit d’un tsunami ou d’un cancer, un théologien n’a rien à dire. On ne peut que vivre ces questions, on ne peut leur apporter de réponses et devant l’inconnu, croire n’est jamais facile.
Traduction du néerlandais et sous-titres Gilles Castelnau