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Histoire protestante

 

 

Michel-Maximilien Leenhardt
Prisonnières huguenotes à la Tour de Constance (salon de 1892)

 

Marie Durand


héroïne protestante

1711-1776

 

voir aussi l'histoire protestante au XVIIIe siècle

Résister, Lettres de la Tour de Constance

 

Gilles Castelnau

 

 

26 juillet 2011

Marie Durand est née le 15 juillet 1711 au Bouchet-de-Pranles (Ardèche, près de Privas) fut emprisonnée pour cause de religion à la sinistre tour de Constance d'Aigues-Mortes à l'âge de 19 ans en 1730 et n'en fut libérée que trente-huit ans plus tard en 1768.
Depuis la révocation de l'édit de Nantes, par Louis XIV en 1685, le protestantisme était interdit en France. Ceux qui continuent à célébrer le culte dans des assemblées secrètes étaient arrêtés.

La petite Marie a grandi dans une maison où Etienne Durand, son père avait gravé sur le fronton de la cheminée ces mots : « Loué soyt Dieu ». Il y avait une cachette dans laquelle on pouvait se dissimuler lorsque les soldats arrivaient ainsi que la cache pour une bible de petit format.

1715 : Sa mère arrêtée lors d’une assemblée. Marie avait 4 ans.

1728 : Marie a 17 ans. Elle épouse Matthieu Serres.
Son père Étienne Durand, est emprisonné au fort de Brescou, près d'Agde. Il y restera 15 ans, jusqu’en 1743. Quand il en sortira, Marie sera toujours emprisonnée à la tour de Constance et ils ne se verrons pas.

Deux ans après, en 1730, les dragons du roi saisissent son mari, Matthieu Serres, qui rejoint Etienne Durand au fort de Brescou, et Marie – 19 ans - est enfermée à la Tour de Constance. Le 7 ou le 25 août 1730.

Que se passe-t-il pendant sa longue captivité ?

Son frère Pierre Durand s’échappe. Il part en Suisse au séminaire de Lausanne pour s’y former comme pasteur.
Les fidèles protestants se cotisaient pour payer les frais des jeunes qui allaient suivre leurs études de théologie à Lausanne. Chaque année, deux, trois ou quatre étudiants, passaient la frontière à leurs risques et périls pour suivre des études.
Le séminaire de Lausanne donnait un enseignement simplifié à ces étudiants français qui n’avaient évidemment pas le même niveau scolaire que leurs camarades suisses, ni les moyens d'une formation longue. Ils retournaient en France après une année, puis deux années d’étude, pour y mener leur existence de hors-la-loi menacés de la pendaison. A partir de 1745, ils sont douze inscrits chaque année. Au total, 154 étudiants ont fréquenté le séminaire de Lausanne.

A l’âge de 20 ans, Pierre, le frère de Marie qui est toujours en prison, revient en Ardèche comme pasteur et mène une vie errante de clandestin. Sa tête était mise à prix pour 4.000 livres.
Il ne retrouve pas sa femme Anne qui avait eu trop peur et l’avait abandonné pour se réfugier à Lausanne. 


Les assemblées étaient convoquées « au désert » comme on disait, dans un lieu lieu secret. Les fidèles étaient avertis au dernier moment et s’y rendaient sans bruit. Certains parcouraient jusqu'à quarante kilomètres.
Le pasteur se tenait dans une chaire démontable, dont les montants étaient apportés par les uns et par les autres. Lecture de la Bible, chant des Psaumes, prières, prédication, bénédiction des mariages, baptêmes.

Pierre Durand, le frère de Marie, fut arrêté 6 ans après son retour en France, le 12 février 1732, en allant célébrer un mariage à Vernoux. 
Il fut jugé à Montpellier, condamné à mort comme pasteur et pendu sur l'Esplanade de Montpellier le 22 avril 1732 à l’âge de trente ans. Lui non plus Marie ne l’a jamais revu.

On comptait en France à cette date 12 ministres, dont huit formés au Séminaire, pour plus de 120 Églises. Au synode national de 1744 on a dénombré 300 Églises desservies par 28 ministres et 7 proposants.

Marie
Enfermée à la tour de Constance, avec une vingtaine d'autres femmes, elle vit dans la pauvreté, le froid, la promiscuité. On lui attribue le mot « REGISTER » gravé dans la pierre de la margelle au centre de la salle commune.



Ces femmes résistaient : tous les jours on leur proposait la libération si elles voulaient bien abjurer. Quelques unes l’ont fait. Marie Durand ne l’a pas fait.
On possède des lettres de suppliques ou de remerciements qu’elle envoyait à ceux qui leur envoyaient de l’argent pour les soutenir. Notamment à l'Eglise wallone d'Amsterdam.

 



Jeanne Lombard : les prisonnières de la tour de Constance

 

1768 : libérée le 14 avril 1768 après 38 ans de captivité.
En janvier 1767, le prince de Beauvau, gouverneur du Languedoc, visite la Tour, il est révolté par le sort de ces femmes et réussit à obtenir leur libération malgré l’opposition du roi Louis XV et de certains de ses ministres.
Quatorze femmes sont libérées, dont une (Marie Robert) avait été enfermée 41 ans. Lorsqu'elle est libérée, Marie est dans le dénuement le plus total, percluse de rhumatismes. Elle revint finir ses jours dans sa maison familiale du Bouschet de Pranles en Ardèche et y meurt 8 ans après sa libération à l’âge de 65 ans en 1776.

Cette maison du Bouschet de Pranles, est un lieu de mémoire où est installé le Musée du Vivarais Protestant.  
Jean Viala, quarante-neuf ans, originaire d'Anduze, est le dernier condamné aux galères. Il y meurt deux ans plus tard. On a dénombré environ deux mille sept cents hommes condamnés aux galères. Il y en eut sans doute plus.

 

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Lettre de Marie Durand

datée du 29 mars 1759

adressée probablement à la marquise de Pompadour



« Nous eûmes l'honneur de recevoir l'agréable visite de M. Fitte de Montpellier, commissaire du roi. Il nous donna beaucoup de marques de sa bienveillance et eut pour nous toutes les douceurs de la véritable humanité : il fit enregistrer nos noms et le sujet de notre détention. Notre triste sort lui arracha des larmes et il nou slaissa entrevoir quelque espérance d'être délivrées.

Mais, Madame, six mois se sont écoulés et nous ne voyons point rompre nos verrous, nous gémissons toujours dans la plus affreuse de toutes les prisons, nous sommes accablées de douleurs et d'infirmités par son extrême humidité et l'horrible obscurité qui règne perpétuellement dans cette maison de force.

Nous ne pouvons réfléchir les rayons du soleil de la natuyre, vrai symbole du soleil de justice, nous nous trouvons toujours entourées de ténèbres, la fumée qui nous étouffe ; elle est l'horreur des horreurs, nous pourrions dire un enfer anticipé, nous y passons une vie plus languissante, même plus amère que la mort ; et cela, Madame, les unes depuis vingt ans, les autres depuis plus de trente années, pour suivre les divins principes d'une religion qui nous ordonne de rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. »

 

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Texte de Michèle Roux

Extraits du texte intégral paru dans le bulletin « RAPAPEOU » N"44, mars 2011, de Mirabeau (BdR)


Prisonnières à la Tour de Constance La résistance des huguenotes Au bord de la lagune, dans le miroitement des eaux salines, sommeille la citadelle d'Aigues-Mortes, ceinturée de remparts où alternent portes et tours. Parmi elles, à l'angle nord-ouest, la plus ancienne, celle construite au milieu du XIIIe siècle sur ordre de Louis IX, la Tour de Constance : ronde, massive, surmontée d'une terrasse d'où s'élance vers le ciel un fanal qui servait de phare, elle avait vocation militaire et surveillait le port d'où les bateaux partaient pour la croisade. Au fil du temps et après la construction du rempart quadrangulaire, elle devint une prison d'Etat, où furent enfermés à partir de 1686 et après la révocation de l'Édit de Nantes les protestants qui continuaient d'être fidèles à leur culte. Mais à partir de 1706 et jusqu'à sa fermeture en 1768, elle fut réservée aux femmes uniquement. C'est à ces femmes entrées dans cette tour simplement parce qu'elles avaient choisi d'obéir à leur conscience, qui y sont restées des années et des années jusqu'à quarante et un ans), qui souvent y sont mortes, qui parfois y sont nées, qui toutes y ont souffert, que je voudrais ici rendre hommage. [...]

Entre 1706 et 1768, pendant le siècle des Lumières, ce sont environ deux cents femmes qui furent détenues dans ce « sépulcre aérien ». La tour en effet comporte trois niveaux : un cul de basse fosse, une salle basse, une salle haute, et la terrasse avec une citerne et le fanal. Entre ces trois niveaux, au centre des salles un « oculus », sorte de « puits » arrondi, pour la lumière, l'évacuation de la fumée, la récupération de l'eau. Les murs ont six mètres d'épaisseur, ils sont percés d'étroites meurtrières et d'une ouverture un peu plus grande, mais l'éclairage est chiche et il règne constamment dans la salle une semi obscurité. Le diamètre des salles est de dix mètres. En principe, les prisonnières furent placées dans la salle haute, mais en cas de surnombre on en mettait aussi dans la salle basse. Leur nombre variait au fil des années, mais elles furent jusqu'à trente dans cette salle.

Qui étaient-elles ? Des paysannes, venues des villages et hameaux de l'Ardèche, du Vivarais en particulier, de l'Hérault ; des femmes d'artisans et de commerçants de petites villes comme Alès (« Alais »), Pont-Saint-Esprit, ou bien de Nîmes, Montpellier, des bourgeoises ou même parfois des nobles. Elles avaient en commun une foi chevillée au corps comme on dit, mais surtout au cœur et à l'âme. Et il s'était développé alors, en l'absence des pasteurs obligés de se cacher, tout un courant prophétique et millénariste où des femmes, des fillettes, des hommes aussi parfois, se mettaient à prophétiser, inspirés par « le Père des Esprits » ; les Camisards s'appelaient « Enfants de Sion », « Enfants de Dieu » et agissaient sous l'emprise d'inspirations célestes. La secte des « Multipliants » se livrait dans une maison de Montpellier à des pratiques qui s'écartaient de l'austérité calviniste. Ces dérives inquiétèrent d'ailleurs les pasteurs formés à Genève, qui essayèrent ensuite de ramener leurs fidèles à plus de rigueur doctrinale et ecclésiale.

Dans la salle haute de la Tour, il y eut ainsi de vieilles prophétesses, des inspirées, comme Suzanne Loubière, Jeanne Mazaunc, Marie Chapelle, l'itinérante, Anne Gaussent, Anne Robert veuve Verchand, Énette Saliège ou Anne Boudon, prises à une assemblée du Désert ou dénoncées pour s'être mariées devant un pasteur ou avoir hébergé des prédicants. Graves crimes s'il en est ! Ce sont ces femmes qui virent entrer, pendant l'été 1730, une très jeune femme, Marie Durand, qui va devenir leur soutien, leur guide spirituel et le symbole de leur résistance. N'y avait-il pas d'ailleurs, gravé sur la margelle du « puits » intérieur, le mot Résister (graphié Régister, le « s » prenant souvent cette forme de « g » à cette époque) ? La légende veut que ce soit elle, Marie Durand, qui l'ait gravé, mais elle s'en est toujours défendue. Quoi qu'il en soit, ce mot va devenir l'emblème de leur courage et de leur fidélité.

Marie Durand est âgée de dix-neuf ans (et non de quinze comme on l'a longtemps affirmé) lorsqu'elle est incarcérée ; elle va demeurer dans la tour pendant trente-huit ans. Elle est originaire d'un hameau du Vivarais, près de Privas, Le Bouchet de Pransle. Son père, Étienne Durand, est greffier Consulaire ; sa mère, Claudine Gamonet, est d'une famille honorable et le couple jouit d'une honnête aisance. Ils ont un fils, Pierre, qui devenu pasteur sera contraint à une vie de proscrit et mourra pendu en place de Montpellier. C'est une famille fidèle à la foi protestante qu'elle pratique en secret ; la lecture de la Bible et des Psaumes y est régulière, ainsi que celle du catéchisme calviniste et des recueils de sermons ; il y a d'ailleurs dans la vieille demeure une cache pour ces livres interdits, ainsi qu'une petite pièce secrète pour abriter éventuellement les prédicants poursuivis. Sur le fronton de la grande cheminée Étienne a fait graver Loué soit Dieu et sur l'arc de l'escalier Miserere mei Domine Deus. Marie grandit donc dans un climat bienveillant d'amour et de foi. Elle sait lire et écrire et elle est pétrie d'une forte culture biblique qui structurera sa pensée, son style et sa personnalité, comme en témoigneront les quarante-cinq lettres écrites par elle pendant sa détention. En peu de temps en effet sa famille est arrêtée, sur dénonciation ; sa mère d'abord, emprisonnée - elle en mourra peu après ; son père ensuite, envoyé au fort de Brescou au large d'Agde. Restée seule et sans appui (son frère, pasteur, mène une vie itinérante et périlleuse), elle épouse Matthieu Serres, de vingt ans son aîné, contre l'avis d'ailleurs de son frère qui le trouvait trop âgé pour elle. Ils sont arrêtés tous deux peu de temps après leur mariage dans la maison du Bouchet de Pransle ; un certain flou entoure d'ailleurs le motif de son arrestation : est-ce de s'être mariée devant un pasteur et non un prêtre ? Mais Marie soutiendra qu'ils n'étaient que fiancés et elle indiquera plus tard comme raison de son arrestation le fait d'être la sœur du pasteur Pierre Durand mort en martyr. Était-ce pour elle plus valorisant ? De toutes façons, mariée ou fiancée, qu'importe ? Lui est envoyé au fort de Brescou où il partagera la captivité d'Étienne Durand pendant vingt ans ; elle est conduite à Aigues-Mortes.

Lorsqu'elle pénètre dans la salle haute de la tour, c'est un choc ! Ces femmes qui s'avancent chaleureusement vers elle sont comme des spectres, pâles, échevelées, en loques. C'est que la vie quotidienne est terrible. L'hiver les murs ruissellent d'humidité, le froid est intense ; l'été ce sont les moustiques et les miasmes des marais environnants, porteurs de maladies. Elles dorment sur des paillasses dont la paille souvent est pourrie et les couvertures sales et pleines de vermine. Il n'y a évidemment pas de sanitaires et la puanteur règne en permanence. Pour nourriture, elles reçoivent l'allouance du roi, c'est-à-dire une livre et demie de pain bis par jour et de l'eau ; c'est un boulanger d'Aigues-Mortes qui en fait livraison deux fois par semaine. Heureusement, il leur est autorisé de recevoir quelques secours de l'extérieur, soit de bienfaiteurs de la région - mais Marie se plaindra aux gens du Vivarais de ne rien recevoir d'eux, ce qui la met en mauvaise position par rapport à ses codétenues - soit des bienfaiteurs du Refuge, en particulier des Suisses ou du consistoire d'Amsterdam. On trouve dans les lettres de remerciements écrites par Marie mention de ces dons : « Nous avons reçu la somme de quatre cent cinquante livres que nous avons partagée entre vingt-cinq, à savoir dix-huit livres chacune... Plus reçu six livres pour deux enfants, 3 quintaux légumes à 15 livres : 45 1 ; 4 quintaux riz à 13 livres : 52 livres = 971 » On leur donne parfois aussi des légumes secs, haricots, lentilles, de l'huile d'olive, des châtaignes (et c'est alors un peu la fête), ainsi que des rouleaux de tissu, du fil, des aiguilles qui leur permettent de remédier à l'état lamentable de leurs vêtements. Si elles reçoivent de l'argent, elles peuvent en donner un peu au geôlier et s'attirer ainsi ses bonnes grâces. Mais souvent ces libéralités s'interrompent, soit que les temps soient durs pour tout le monde, soit qu'on les oublie un peu, et elles se trouvent alors fort démunies et malheureuses : « Nous avons été dans une terrible souffrance cet hiver. Nous étions sans aucune provision, excepté d'un peu de bois vert. Le plus que nous avions c'était de la neige sur notre terrasse, sans aucun secours de personne. Dans tout le cours de l'hiver, nous n'avons reçu que quarante-cinq sols chacune. Les gens de ce pays sont tellement affligés que nous en sentons l'amertume. Juge de notre état ! » (3 mars l755, lettre à sa nièce). Elles peuvent parfois se procurer un peu d'argent en faisant de petits travaux, par exemple en dévidant des cocons pour Madame la Major ou Madame la Commandante à qui elles font de menus cadeaux pour les remercier de leurs bontés (Il y avait en effet à la citadelle d'Aigues-Mortes un Commandant et un Major ; leurs épouses et eux-mêmes ont souvent fait preuve d'une certaine humanité envers les prisonnières. Elles furent même autorisées à une certaine période à descendre dans la cour et le jardin quelques heures par jour). Quand elles le peuvent, elles cousent, tricotent, pour elles-mêmes ou pour leurs proches.

Ces conditions de « vie » sont bien sûr sources de maladies diverses : fièvre des marais, maux de tête violents, infections dentaires, fluxion oculaire, rhumatismes, dont Marie se plaindra à plusieurs reprises ; épidémies qui touchent les populations de la région et qui arrivent jusqu'à elles. Isabeau Sautel-Rouvier, belle-mère de son frère Pierre, restera paralysée pendant neuf années et Marie la soignera avec une patience et un dévouement qui n'auront d'égale que la rancune violente et tenace de cette femme à son égard car elle en veut à Pierre des malheurs qui ont détruit sa famille. Certaines sont affligées d'infirmités, comme Marie Béraud aveugle depuis l'âge de quatre ans ou la jeune Suzanne Pagès souffrant d'une plaie suppurante à la jambe. Beaucoup mourront au cours de ces années, s'échappant ainsi de leur prison grâce à « la grande libératrice ». La cohabitation n'est pas non plus toujours facile, il y a parfois des heurts, des querelles, et Marie joue alors un rôle apaisant grâce à sa gentillesse et son autorité naturelle.

Elles prient ensemble, chantent de vieux cantiques. Marie leur lit la Bible et les Psaumes. Elles avaient été autorisées en effet à garder ces ouvrages par devers elles. Marie demandera d'ailleurs à sa nièce une Bible et un Psaume (c'est-à-dire un psautier) en gros caractères lorsque sa vue aura baissé à la suite d'infections oculaires.

Elles reçoivent parfois des visites, de dames du voisinage, de parentes, d'autorités comme le marquis Paumy d'Argenson qui, pourtant peu enclin à la sensiblerie, sortira bouleversé de cette rencontre ; Boissy d'Anglas, le futur conventionnel, qui à l'âge de six ans vint avec sa mère voir les prisonnières, gardera lui aussi de cette visite un souvenir très ému.

Confrontées à de telles souffrances, certaines perdirent la raison ; d'autres abjurèrent - c'était pratiquement la seule façon de sortir vivantes de ce tombeau - mais leur nombre est relativement modeste. La plupart acceptèrent leur sort comme l'expression de la volonté divine, se soumettant entièrement à l'Être suprême : « Tant plus de mal il me vient, tant plus de Dieu je me souviens ».

Au milieu de toutes ces épreuves, il y a aussi des adoucissements plus terrestres. Des amitiés se nouent entre les prisonnières ; ainsi Marie sera très liée à Marie de la Roche, Anne Falguière, Isabeau Menet et Marie Vey-Goutète qui viendra vivre avec elle dans son village lorsqu'elles seront libérées. Il y a aussi la présence des bébés qui grandissent dans la tour. En particulier deux petites filles, dont Catherine Goutès qui restera enfermée jusqu'à l'âge de seize ans et dont Marie fait l'éducation avec amour et fermeté.

Et surtout il y a sa nièce Anne, file de son frère Pierre le pasteur. Elle vit à Genève où sa mère Anne Rouvier-Durand s'était réfugiée. Après la mort de celle-ci ainsi que celle de son frère, Anne est seule et assez démunie et Marie va lui écrire de nombreuses lettres, où elle lui exprime tout son amour, un amour très maternel où elle qui n'a pu avoir la joie d'être mère laisse s'exprimer toute son affectivité en des termes très puissants : « Je t'aime autant que si tu étais mon propre enfant » ; « toutes les tendresses d'une véritable mère », « je t'ai gravée dans le fond de mon cœur », « je t'ai toujours gravée dans mon cœur en ongle de diamant ». Ce qui ne l'empêche pas de se soucier de son éducation, de sa conduite : elle lui donne des conseils moraux et religieux, se préoccupe de sa bonne réputation. Elle l'invite à travailler, parle de ses problèmes financiers ou de santé (il est question de la faire venir à Balaruc pour une cure thermale), essaie de gérer ce qui lui reste de biens et teste en sa faveur. Mais finalement elle sera fort déçue de sa nièce qui, revenue au Bouchet de Pransle, ne fera pas face à ses problèmes et se convertira au catholicisme pour se marier ; ce mari d'ailleurs fera toutes sortes d'ennuis financiers à Marie à sa sortie de prison et elle finira par déshériter cette nièce ingrate. La déception dut être bien douloureuse à son cœur. ».

Des bruits courent cependant de plus en plus qui leur laissent espérer une proche libération : « La délivrance de notre Sainte Sion s'approche », écrit-elle en 1759 ; il lui faudra pourtant patienter neuf ans encore avant de voir se réaliser cet espoir. Elle demande d'ailleurs au pasteur Rabaud, avec qui elle échange une correspondance et pour qui elle éprouve une grande vénération, de lui envoyer un exemplaire des prophéties de Nostradamus ! Elle rêve à cette « liberté entière de conscience » dont pourraient jouir enfin les protestants de France. [...]

Marie rentre au Bouchet de Pransle avec son amie la Goutette. Elle vivra encore huit ans dans la vieille maison de son père, avec beaucoup de soucis financiers, familiaux et de santé. Le consistoire d'Amsterdam lui versera chaque année 200 livres pour sa subsistance. « La grande libératrice » viendra la prendre aux premiers jours de juillet 1776. Le 17 novembre 1787 , Louis XVI signe l'Édit de Versailles dit « Édit de Tolérance ». Le 26 août 1789, la « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen » reconnaît dans son article X le droit à la liberté de conscience et aux conditions de son plein exercice.

Cette liberté des libertés était enfin acquise aux protestants. Les prisonnières de la Tour de Constance l'avaient espérée au prix de leur propre liberté ; elles en devinrent pour toujours 1es martyres et les symboles.

 

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