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L'infaillibilité pontificale
et les femmes


 


 Michel Leconte

 


15 novembre 2023

 

Pouvoir et conservatisme


Le 18 juillet 1870, le concile Vatican I 
définit par la constitution Pastor aeternus le dogme de l'infaillibilité pontificale. Les cardinaux, en dehors d’une minorité, reconnaissent comme vraies et irrévocables les interprétations du dogme prononcées par le souverain pontife « lorsqu’il parle ex cathedra, c’est-à-dire lorsque, remplissant sa charge de pasteur et de docteur de tous les chrétiens, il définit, en vertu de sa suprême autorité apostolique, qu’une doctrine sur la foi ou les mœurs doit être tenue par toute l’Église. »

Cette infaillibilité en matière de doctrine et de mœurs est une idée bizarre ! Quelle soif de pouvoir se cache derrière cette doctrine ! Quand on pense qu’elle fut promulguée juste au moment où le pape-roi Pie IX était sur le point de perdre ses états pontificaux et même la ville de Rome ! À défaut de pouvoir temporel, on accroît son pouvoir spirituel et doctrinal en le déclarant infaillible ! Quelques mois après la clôture du concile, le 20 septembre 1870, les troupes du roi d'Italie occupent Rome, signant la fin des États pontificaux. Pie IX va dès lors se considérer comme prisonnier au Vatican. Fort de sa nouvelle autorité spirituelle, il va jusqu'à sa mort, le 7 février 1878, combattre la montée de l'anticléricalisme et des idéologies laïques et démocratique en Europe occidentale.

 

Je crois vraiment que cette doctrine est gênante pour les successeurs de Pie IX car ils se sentent liés par ce qu’ont dit leurs prédécesseurs comme Paul VI qui s’est cru obligé de ratifier « Casti connubii » de Pie XI dans son encyclique sur la contraception « Humanae vitae », et ce en dépit des avis favorables à la contraception de la commission dont il avait nommé les membres. Les 24 et 25 juin 1966, les théologiens approuvent par 9 voix contre 5 un texte final disant « qu’il leur appartient [aux époux] d'en décider ensemble, sans se laisser aller à l'arbitraire, mais en ayant toujours à l'esprit et à la conscience des critères objectifs de moralité » où l'éloge de la continence périodique est supprimé.

 

La publication de l’encyclique Humanae vitae (20 juillet 1968) sur la régulation des naissances déboucha sur une grave crise de l’autorité magistérielle de la papauté. Cette encyclique a provoqué le départ de milliers de fidèles et une fronde parmi les théologiens. Cette doctrine de l’infaillibilité pontificale est extrêmement conservatrice, elle empêche d’innover et même de réformer. On peut constater que c’est toujours au sujet des femmes qu’elle s’applique par opposition à cette femme irréelle qu’est la vierge Marie. Dans l’une des quatorze encycliques de son long pontificat, Jean-Paul II rappellera avec force les prérogatives du Magistère pétrinien : « Il a le devoir d’avertir, de mettre en garde, de déclarer parfois inconciliable avec l’unité de la foi telle ou telle opinion qui se répand » écrit-il dans Ut unum sint (25 mai 1995).


 

Un pouvoir au service de la Vierge Marie

 

La doctrine de l’infaillibilité pontificale, quoi qu’il en soit de sa plus ou moins grande extension a provoqué le schisme des Vieux catholiques. Et c’est pour avoir critiqué cette doctrine dans son livre « Infaillible, une interpellation » que le théologien Hans Küng a été condamné par Rome en 1979 et privé de son enseignement. Le problème est qu’il est impossible de remettre en cause cette doctrine car elle a été approuvée lors du concile Vatican I. Dans la réalité, elle n’a été utilisée que deux fois : la première fois par Pie IX le 8 décembre 1854, avant la promulgation du dogme qui était déjà dans les tuyaux du Vatican, pour proclamer l’immaculée conception de Marie ; la deuxième fois pour proclamer l’assomption de Marie le 1er novembre 1950. Ainsi, peut-on constater que le pouvoir infaillible des papes consiste à glorifier encore davantage la Vierge Marie. N’est-ce pas curieux ?

 

L’écrivain Jean Sulivan écrivait qu’on ne comprenait pas l’Église catholique si on ne savait pas que le pape, le jour de son ordination sacerdotale, avait fait tailler son aube dans la robe de mariage de sa mère ! … L’Église romaine se dit épouse du Christ, mais elle est dirigée par des hommes célibataires et, en principe continents. Comme cela est curieux, n’est-ce pas ? Il y a en tout homme une forme de nostalgie de la protection maternelle. Et cette nostalgie se dit dans la magnifique prière du Salve Regina : 

« Nous vous saluons, Reine, Mère de miséricorde,
par qui nous vient la vie, la douceur et l’espoir.
Enfants d’Eve, chassés du paradis, nous jetons vers vous un cri d’appel ;
vers vous nous soupirons, gémissant et pleurant dans cette vie d’épreuves.
Ô Vierge, notre protectrice, tournez vers nous vos regards maternels
et, après cette vie, au terme du voyage, montrez-nous votre Fils Jésus,
vous si bonne, si tendre, si douce Vierge Marie. »

 

L’idée d’une mère restée vierge constitue un fantasme qui remue profondément notre inconscient, particulièrement celui des prêtres restés célibataires et notre imagination. Freud insiste sur l’effroi que suscite chez l’enfant l’idée et l’image qu’il est né d’un coït de ses parents. Le fait de pouvoir naître d’une femme restée vierge correspond sans aucun doute à un désir inconscient plus ou moins universel puisqu’il permet de ne pas être infecté par une sorte de souillure originelle, la sexualité posant un problème particulier dans l’Église catholique. En contrepoint d’Ève, figure de toutes les femmes séductrices et dévoyées, la figure de Marie, Vierge, Mère et de plus Immaculée, constitue bien un modèle qui répond aux aspirations imaginaires de ces hommes célibataires.

 



Aucune base scripturaire
 

 

Le refus d’ordonner des femmes prêtres a été déclaré définitif par Jean-Paul II le 30 mai 1994 à la suite de quoi le cardinal Ratzinger a déclaré que « la doctrine qui prévoit que l'Eglise n'a pas la faculté de conférer l'ordination sacerdotale aux femmes doit être considérée comme appartenant au dépôt de la foi. » Ladite doctrine « exige un assentiment définitif parce qu'elle est fondée sur la parole de Dieu, écrite (…), constamment appliquée dans la tradition de l'Église depuis le début. »

 

Le refus de l'ordination des femmes prêtres découlerait donc de la tradition, liée au Nouveau Testament, et au fait que le Christ n'a eu que des hommes pour apôtres et ce, malgré les nombreuses femmes qui le suivaient et les femmes apôtres citées par Paul à la fin de son épître aux romains (Rm 16), piètre conception de la fidélité à l’esprit du Christ !

 

Ce refus, martèle alors le pape Jean-Paul II, fait ainsi partie de la doctrine infaillible de l'Église catholique, qui lie tous les papes à venir. L’Argument me semble bien faible quand on sait que Jésus était entouré de femmes et que Marie de Magdala fut la première apôtre à annoncer la résurrection. Refuser l'ordination aux femmes n'est en effet rien d'autre que leur refuser un statut humain à part entière. Glorification de la vierge mère d’un côté, déni de l’altérité et de l’humanité des vraies femmes de l’autre ! À voir le contraste entre les notations discrètes des Écritures, on est frappé par les titres ronflants attribués à la Vierge : Reines des cieux, Étoile du matin, Porte du ciel, toute pure, Reine de miséricorde… etc.

 


Le vœu inconscient de prêtres

 

N’est-ce pas bizarre ? Comme si les prêtres ne pouvaient avoir comme épouse (imaginaire) qu’une mère vierge et immaculée et que les vraies femmes ne pouvaient être que des êtres secondaires indignes du sacerdoce ! S’il n’y a pas de l’inconscient psychanalytique là dessous, je change de métier ! Cette configuration me paraît parfaitement illustrer un des aléas du complexe œdipien où les fils utilisent leur pouvoir pour exprimer leur chaste amour envers une mère sans sexualité en dévalorisant les femmes tentatrices car dotées de pulsions sexuelles : « la maman et la putain ! »  

 

Marie ne peut exister qu’en référence à Ève, la femme tentatrice de la Genèse, Le pape Jean-Paul II donne Marie en modèle de la féminité, ce qui revient à discréditer les femmes. Comment s’identifier à une mère vierge, à une perfection loin de la vie réelle ? En fait, le prêtre reste profondément fixé à sa mère, une mère dont il a dénié toute vie érotique. Comme l’écrivait Jacques Pohier (1) il se noue là « un système totalitaire et exclusif de rapports mère-fils dans lequel le fantasme de la virginité de la mère, correspond l’impossibilité pour le fils de se donner un autre objet sexuel, ce qui équivaut à la virginité du fils. La mère vierge est celle qui n’appartient qu’au fils ; le fils vierge est celui qui reste fixé à sa mère… ».

 

Suffire à la mère, suffire à celle qui est aussi celle dont tout lui vient, est le plus beau titre de gloire qu'un fils puisse envisager ; la mégalomanie du désir étant ce qu'elle est, il faut même dire que c'est le seul titre de gloire dont le fils pourrait vraiment se satisfaire. Cette attribution à la Vierge de toutes les qualités imaginables contribue à faire d’elle une mère imaginaire toute-puissante, favorisant ainsi le déni de la différence des sexes, de l’altérité et de la scène primitive chez de nombreux ecclésiastiques fixés à la mère dont la vierge Marie est la figuration idéale ainsi qu’un déni de la castration symbolique qui s’actualise dans le désir infantile de toute-puissance exprimé dans la doctrine de l’infaillibilité pontificale, sans compter l’immaturité affective et sexuelle de nombreux prêtres et séminaristes avec les conséquences désastreuses que nous connaissons…

 

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(1)           Jacques Pohier, La paternité de Dieu, in Au nom du Père, Paris, Cerf, 1972, p. 115.

 

 

 


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