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Pourquoi les églises
se vident-elles ?



 


 Michel Leconte

 


29 octobre 2023

 


Pour beaucoup de fidèles catholiques ou protestants, la désaffection que connaît l’Église dans notre monde occidental, serait dû à une certaine décadence de la culture actuelle, à ce que le pape Benoit XVI appelait le relativisme et de l’indifférence aux questions du sens qui en découle. Un certain moralisme ecclésiastique accuse le matérialisme et la recherche du plaisir des hommes et des femmes contemporains qui pour cela se détournent des valeurs traditionnelles.

J’estime que c’est plutôt les Églises qui se coupent de la culture contemporaine selon le diagnostic de la sociologue Danielle Hervieux-Leger qui nomme ce phénomène « exculturation ». Les lignes qui suivent en donneront des exemples. Néanmoins, les Églises protestante historiques ne semblent pas connaître une telle désaffection, mais elles ne sont pas à l’abri du vieillissement de la forme ou de l’aspect de nos rencontres cultuelles formalistes.

 

1-Une religion conventionnelle

 

Je pense que les Églises se vident depuis la Révolution française, mais particulièrement depuis la fin des années 50. La pratique religieuse était souvent conventionnelle. Il s’agissait alors, pour beaucoup, d’un certain conformisme social — en tous cas dans le catholicisme : on allait à la messe le dimanche parce que on nous l’avait appris dans l’enfance et les gens « comme il faut » se devaient d’y aller. C’était aussi une sorte d’assurance face à l’angoisse de la mort. La plupart des fidèles ne se posaient pas beaucoup de questions et se contentaient du catéchisme appris dans leur enfance.  À cela s’ajoute une liturgie incompréhensible accompagnée d’homélies indigentes sans relation avec la vie des êtres humains.

 

2-Un « deus ex machina »

 

Par ailleurs la relation à Dieu était empreinte de plus de crainte que d’amour. On attendait de lui qu’il exauce de manière superstitieuse nos diverses demandes tel un « deus ex machina ». Mais les progrès considérables en matière médicale et scientifique ont rendu ce dieu inutile. La prédication centrée sur l’au-delà a été rejetée à cause de la peur de l’enfer et du purgatoire. La mort est indispensable à la vie, il n’y a pas de vie sans mort et réciproquement : elle est inhérente à notre condition humaine, elle est nature et non pas blessure, ni la conséquence d’une chute hors du paradis terrestre après qu’Ève et Adam eurent transgressé l’interdit divin, ainsi que l’Église l’enseignait jadis.

 

3-Une doctrine non-crédible et scandaleuse

 

Pour les gens qui réfléchissent, les dogmes sont devenus absolument incroyables : un Fils de Dieu envoyé sur terre par son Père et descendu du ciel pour souffrir et mourir à notre place pour le pardon de nos péchés, c’est à la fois invraisemblable compte-tenu de notre esprit scientifique et odieux et même scandaleux. Nous ne pouvons plus croire aux arrières-mondes et à un dieu justicier qui aurait besoin de la souffrance et de la mort de son Fils pour apaiser sa colère envers les hommes ; les gens répugnent devant de tels arguments d’autorité émanants d’un système pyramidal et absolutiste. Le dieu conçu comme un Père céleste personnel, surnaturel, trinitaire, omniscient, tout-puissant et omniprésent qui interviendrait de manière surnaturelle dans le monde, répond aux prières et accomplit des miracles n’est plus crédible aujourd’hui. Ce dieu du théisme traditionnel ressemble plus au père Noël qu’à la source des sources qui est la dimension de profondeur de tout ce qui existe. La déité est au-delà du dieu de nos représentations, c’est pourquoi maître Eckhart demande à Dieu « de le libérer de Dieu ».

 

4-Une morale archaïque et inhumaine

 

Les positions du catholicisme et des Églises évangélicalistes comme les appelle le professeur André Gounelle, en matière de morale ont été et sont particulièrement rejetées, ils ne suscitent au mieux que de l’indifférence quand ce n’est pas de la colère : contraception, avortement, homosexualité et mariage pour tous, ostracisation des femmes, euthanasie… etc. L’intrusion des clercs dans l’intimité des couples est ressentie comme particulièrement inacceptable. Ce discours achève de décrédibiliser l’Église et ces clercs jugés hypocrites puisqu’ils disent et ne font pas.

 

5-At last, but not the least

 

Il faut rajouter à tout ça, les abus spirituels en tous genre et les abus sexuels et pédocriminels de ces dernières années qui achèvent de décrédibiliser l’institution catholique et un clergé vécu rempli de duplicité comme le Tartuffe de Molière. En mars 2021, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église en France estime qu'au moins 2,5 % à 2,8 % de prêtres et religieux ont commis des agressions sexuelles ou des viols sur environ 216 000 victimes, majeures et vivantes au moment de la rédaction du rapport, en Espagne le rapport parlementaire se chiffre à 400 000 victimes.

Ce rapport du Défenseur des droits, le philosophe, ancien recteur d’université et ancien ministre de l’Éducation Angel Gabilondo, pointe du doigt les manquements d’une institution qui reste en Espagne très puissante. L’Eglise catholique s’est « distinguée durant de nombreuses années par la négation ou la minimisation du problème », allant jusqu’à « culpabiliser [les victimes] des abus subis », a souligné M. Gabilondo, regrettant « le silence de ceux qui auraient pu faire davantage pour éviter la pédocriminalité ». 

C’est d’ailleurs manque de volonté du clergé qui avait poussé les députés espagnols, en mars 2022, à lui confier cette commission d’enquête. Malgré les mesures prises par le pape François, les abus sur mineurs se poursuivent inexorablement sans que la hiérarchie s’en émeuve outre mesure. En France, récemment, un prêtre ordonné seulement depuis quatre mois a été mis en examen pour abus sur mineur. Les formateurs des séminaires sont responsables de l’absence de discernement de la vocation de ce jeune homme. Le manque inquiétant de prêtres peut sans doute expliquer cela.

 

Conclusion

 

Je ne crois pas que le catholicisme romain soit capable de se réformer en profondeur tant le poids des conservatismes est important dans cette Église qui confond tradition et traditionalisme immobile. Les résistances et la peur de l’avenir sont trop importants dans cette Église qui, de plus, se croit fondée par Dieu lui-même et dont elle pense selon sa propre interprétation auto-référentielle que « la Puissance de la mort ne l’emportera pas sur elle. » (Mt 16, 18). Cette parole placée sur la bouche du Christ signifie que ce sont sur les disciples de Jésus et non l’institution, dont Pierre est le premier, qu’est fondée l’Église, une Église provisoire qui ne se confond pas avec l’institution romaine ; des disciples habitées par une espérance plus forte que la mort.

 

 

 



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