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Drame palestinien

Le vieil homme et la clé



 


 Michelbenoît-mibe

 


23 octobre 2023

 Les événements m’incitent à reprendre ici un article publié en 2009, à peine modifié. Car rien n’a changé depuis.

C’était au printemps 1978, des amis m’avaient offert un billet d’avion Paris – Tel-Aviv. L’État d’Israël, alors au faîte de sa puissance, régnait encore en maître sur la péninsule du Sinaï. Ecrasé, l’OLP faisait silence : il n’y avait plus de « question palestinienne ».

Je n’ai pas voulu quitter ce pays sans avoir fait, à pied, le même trajet que Jésus : de Jéricho à Jérusalem.

On quitte Jéricho-la-verte, et l’on entre au désert. Un chemin qui sinue, sous le soleil de feu. Puis des collines abruptes, nues, on marche à flanc de coteaux. Personne. Parfois un bruit étrange, répercuté par les parois escarpées.

Soudain, on débouche sur la grande route Tel-Aviv – Jérusalem. Au milieu de rien, un arrêt de bus. Je m’approche, un bus va passer. Le prendre serait échapper à la chaleur du désert, à la fatigue. Un instant d’hésitation, le souvenir de Jésus qui n’avait pas de bus à sa disposition : je traverse la route et m’enfonce à nouveau dans le sable. Jérusalem est là-bas, derrière les vagues de chaleur.

Le désert. Soif, très soif.

Le soleil : il doit être 15 ou 16 h, comment se fait-il qu’il brûle encore autant ?

La lumière, aveuglante. Soudain, une voix qui m’appelle : mais oui, c’est bien à moi qu’on en veut. Dans l’air qui tremble, un cube de béton posé sur le désert, une espèce de véranda, un vieil homme au keffieh qui me fait de grands signes des bras.

Je m’approche : il est âgé, me parle en arabe, me montre le ciel embrasé, le sable, la direction de Jérusalem. Que me veut-il ?

Un homme plus jeune apparaît derrière lui, et me crie en anglais : « Come, sir, come here ! »

Je suis arrivé au pied du cube de béton. Le jeune homme sourit, il est vêtu à l’européenne : « Monsieur, me dit-il en mauvais anglais, mon père vous a vu marcher dans le désert. Vous venez de Jéricho, n’est-ce pas, vous allez à Jérusalem ? Vous ne pouvez pas continuer sans boire, il vous reste des kilomètres à faire. Mon père veut que vous veniez prendre du thé. C’est nécessaire pour vous, vous comprenez ? »

Le vieillard hoche la tête, me prend par la main, me conduit à l’ombre de la véranda. D’un bras tremblant, il fait gicler dans un verre ébréché un jet de thé mousseux. Me le tend avec un sourire qui découvre ses dents orphelines : « Bismillah, chouf, bech’er ! » Au nom de Dieu, regarde, c’est bon !

Oui c’est bon, c’est délicieusement sucré, odoriférant. La vie revient en moi : sans cet apport d’eau et de sucre, je ne sais pas dans quel état j’aurais terminé de cette longue marche.

Le vieil homme tourne la tête, parle à son fils, qui traduit tant bien que mal : « Notre famille vit en Palestine depuis toujours, aussi loin que la mémoire de mon père remonte, peut-être depuis les croisades. Mon père sait : dans ce désert, sans eau, vous étiez en danger. »

Je n’ai rien dit. Je bois le thé et je bois les yeux, le visage ridé du vieil homme. Une immense humanité, faite de tristesse et de compassion. Il me regarde longuement puis se tourne vers son fils, lui dit quelques mots. Le fils secoue la tête – « non, non ! » – puis finit par céder, se lève, entre dans le cube, en revient au bout d’un instant, le poing fermé sur un objet. « Mon père dit que vos yeux savent entendre. Il veut que je vous montre quelque chose, si vous voulez bien : il faut monter là-haut. »

Nous gravissons une colline de sable et de pierres. Parvenus au sommet, un vaste panorama : tout là-bas, Jérusalem et le dôme de la Mosquée d’Omar qui scintille sous le soleil.

A cette époque, la banlieue est de Jérusalem était encore peu construite. De sa main libre le jeune homme me montre au loin des maisons basses entourées d’oliviers, à la limite de la ville : « Vous voyez ? Dans ce petit village, là-bas, il y a notre maison. Celle où mon père est né, et son grand-père avant lui. Et ça, ce sont nos oliviers. Ils ont été plantés par le grand-père de mon grand-père. Nous vivions bien, il y avait un pressoir à huile… Et puis, en 1948, Tsahal est arrivé. Ils nous ont expulsés, ils ont pris notre maison, notre plantation. Maintenant, ce sont les Juifs qui font couler l’huile du pressoir, avec le fruit de nos oliviers. Et nous, nous n’avons plus rien. Nous vivons là…   » Je me retourne : en contrebas le cube de béton, planté en plein désert, est l’image de la désolation et du dénuement solitaire. Pas un arbre, rien.

Rien.

Le jeune homme ouvre son poing fermé. Au creux de sa paume, une clé rouillée : « Et ça, c’est la clé de notre maison. Chaque jour depuis trente ans, chaque jour mon père monte jusqu’ici. Il regarde sa maison de loin, et puis il embrasse sa clé, la clé de sa maison, de la maison de ses ancêtres. Et puis il descend, s’assied sur la véranda, fixe le désert et il pleure. »

Il a refermé ses doigts sur la clé : « Et moi, je m’appelle ‘Amîn. En arabe comme en hébreu, cela veut dire ‘fidélité’. Moi, je pense à notre maison, au bruit du vent le soir dans les oliviers. Mon jeune fils s’appelle ‘Amîn lui aussi. Et chaque jour, comme moi, il vient ici regarder notre maison. Quand mon père mourra, je lui transmettrai la clé. Et il la transmettra à son fils. Pour le jour où nous rentrerons chez nous. Chez nous… »

Je n’ai rien dit. Dans les yeux d’Amîn, il y a une lueur particulière, ardente et dramatique.

Le lendemain, à Jérusalem j’ai pris un bus rue Réhovot. Direction : Gaza.

En 1978, on pouvait entrer dans le territoire avec simplement son passeport. Évidemment, aucun touriste, jamais, n’allait là-bas. Mais depuis ma rencontre avec ‘Amin et son vieux père, depuis le thé dans le désert, depuis les yeux d’Amin, je n’étais plus un touriste.

Ȧ Gaza je me suis dirigé vers un camp au bord de mer, où les Palestiniens expulsés étaient concentrés. De hauts murs, un mirador. Je m’approche, aperçois à l’intérieur des files de baraques rectangulaires en bois, alignées au cordeau dpart et d’autre d’une allée. Au fronton du portail d’entrée il n’y a pas d’inscription, comme autrefois ailleurs. Car ici, personne ne travaille.

Immédiatement, je suis entouré d’une foule de keffiehs. Aucun ne parle. Mais des dizaines de paires d’yeux me fixent en silence, avec en eux le même reflet que ceux d’ ‘Amîn.

Et puis une jeep de Tsahal est passée, a freiné dans un nuage de poussière. On m’a saisi, jeté sur le plateau de la jeep : « Mais qu’est-ce que vous faites ici, c’est interdit de venir voir ! »

Les militaires israéliens m’ont reconduit jusqu’au bus. Ils ne m’ont quitté que quand il a démarré pour Jérusalem, avec moi dedans.

Depuis, je pense à la clé du vieil homme, à sa maison qu’il n’a pas revue avant de mourir. A ‘Amîn le fidèle, à son fils qui doit être grand maintenant. Et qui doit, à son tour, gravir chaque jour la colline aride pour regarder, de loin, sa maison et ses oliviers.

Une clé rouillée dans son poing fermé.

Je revois la lueur ardente et dramatique dans le regard de tous les ‘Amîns de Gaza.

Et je sais qu’elle ne s’éteindra jamais.




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