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Critique athée de la religion


 


 Michel Leconte

 


21 octobre 2023

 

 

Albert Jacquard écrivait ceci à propos des religions : « La plupart des religions recommandent d’aimer son prochain. Le fait est, que malgré ce bel objectif, elles ont souvent sécrété des comportements d’exclusion de ‘païens’, des ‘infidèles’, des ‘ennemis du vrai Dieu’ qui n’étaient plus regardés comme des prochains, des frères, mais comme des ennemis à éliminer. Ce n’est pas au nom d’une volonté divine qu’il faut aimer son prochain, mais au nom de notre lucidité sur la réalité humaine. Cette lucidité est pour moi le fondement de la laïcité. »

 

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Je réagis à la critique du biologiste et généticien Albert Jacquard dont je souhaite nuancer les propos. Oui, je pense qu’un athée peut avoir un avis très pertinent sur les religions et qu’à l’inverse, un croyant peut être un fanatique sans réelle pensée ni réflexion sur sa religion. Nietzsche, Marx et Freud ont été des critiques impitoyables et lucides de Dieu et de la religion. Je pense néanmoins qu’Albert Jacquard a raison de critiquer la religion qui, trop souvent, n’a pas été à la hauteur du message qu’elle annonçait. Mais j’estime qu’il se trompe dans son diagnostic.

 

C’est le judaïsme qui nous a demandé d’aimer notre prochain comme soi-même au nom de l’image de Dieu qui est en l’homme (Lv 19, 18), Jésus y a rajouté l’amour des ennemis (Mt 5, 44) et la miséricorde (Lc 6, 36). Mais, hélas, non seulement, cette demande du Christ n’a pas souvent été observée par la religion chrétienne, mais c’est la condamnation et la violence envers le prochain qui a trop souvent dominé dans l’Église. Heureusement, il y a eu des personnes connues ou anonymes qui ont été saisies par le Christ, je mentionnerai Hildegarde de Bingen, François d’Assise, Dominique de Guzman, Vincent de Paul, Thérèse d’Avila, Jean de la croix et plus près de nous, Dietrich Bonhoeffer, Albert Schweitzer ou Martin Luther King et tant d’autres qui ont combattu à la libération des pauvres en Amérique latine.

 

Le mouvement chrétien est né dans le monde juif et s'est rapidement développé dans la diaspora hellénistique, c'est-à-dire dans cette partie de la judaïté qui, tout en gardant ou en adoptant des coutumes juives, vit dans le monde grec et en partage la langue. Progressivement, celui-ci, à la suite de Paul de Tarse, s’est démarqué de la judaïté et des cultures environnantes par des différences rituelles et cultuelles, ou même par leur rejet total (même si les emprunts et les influences sont nombreux), mais encore il a d’abord fait reposer sa spécificité sur le nom même de la Voie du Christ.

 

C’est Tertullien (160-220) qui, le premier, appliqua le terme de religion à ce que l’on considérait auparavant comme une secte juive ou une philosophie.  Baptisée du terme de religion, la foi chrétienne va progressivement se comprendre selon cette catégorie et, de fil en aiguille, l'institution chrétienne elle-même se romanisera, se coulera dans les vieilles institutions romaines, qu'elles soient d'ailleurs religieuses ou non. Ainsi, le pape deviendra le pontifex maximus et les évêques remplaceront les préfets et autres procurateurs. Mais, voilà, que quelques années après l’écriture des évangiles proclamant la prédication de Jésus, en particulier sous les empereurs Constantin (272-337) puis Théodose (347-395), la foi chrétienne est devenue en 392, religion d’État. On a fait alors de la parole prophétique et libératrice de Jésus une religion avec son culte d’adoration du Christ glorifié en même temps que sa mère la Vierge Marie déclarée theotokos, ses dogmes immuables, sa hiérarchie cléricale, sa morale obsédée par le sexe, sa prédication centrée sur l’au-delà, sa discipline dont l’obligation du célibat et de la continence pour ses prêtres, ses rites magiques d’appartenance, sans compter sa prétention idolâtre de détenir la vérité divine — en 1870, le pape sera même déclaré infaillible en matière de doctrine et de morale. Quand le christianisme est devenu une religion prescrite, tout est allé de mal en pis. « Presque tout ce que Jésus avait combattu, l’Église l’a adopté ; et presque tout ce que Jésus avait proposé, l’Église l’a rejeté, en s’établissant dans un état de contradiction avec l’esprit et la volonté de son ‘fondateur’ » (Bruno Mori, 1939-) : Goût du pouvoir, aliénation des fidèles, collusion avec les pouvoirs politiques, inquisition, mensonges et dissimulation, domination spirituelle, abus sexuels, excommunication ou exclusion pour divergence doctrinale, interdit de penser, culpabilisation des croyants. Jacques Ellul (1912-1994) a écrit « Jésus Christ annonçait l’Évangile, le diable en a fait une religion…  ».

 

Justement, la « Voie » du Christ n’est pas une religion — le refoulement de Dieu hors du monde est ce qui discrédite aujourd’hui la foi chrétienne —la religion n’a été en fait qu’un vêtement du christianisme, Jésus n’appelle pas et n’a jamais appelé à une religion nouvelle, mais à une vie humaine authentique ; c’est un chemin d’humanisation tout à fait laïque devant Dieu à la suite de Jésus, cet homme souverainement libre, un laïc, qui est pour moi, « l’un d’entre nous, mais avec une intensité d’exception » (Stanislas Breton, 1912-2005) — ce qui fait de cet homme « le visage humain de Dieu » (Christian Duquoc, Jésus, homme libre, Cerf, 1974, nouv. Éd. 2003). Une « Voie » qui nous invite à devenir plus humains et qui nous ouvre à une autre réalité de Dieu, perçue par les croyants comme « la dimension de profondeur » (Paul Tillich, 1886-1965) de la vie, du Cosmos, le coeur qui fait battre l’univers, l’Énergie amoureuse qui fait progresser le monde et les humains. Dans la Bible, il n’est pas question de l’au-delà, mais bien de ce monde-ci. C’est ici et maintenant que le Christ nous interpelle : « laissez les morts enterrer les morts » (Mt 8, 22). Il n’est nullement nécessaire d’être religieux pour suivre le Christ. Dogmes, rituels, hiérarchie ecclésiastique sont plus des obstacles sur le chemin du Christ Jésus que des soutiens.

 

·      « La religiosité de l’être humain le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde, Dieu est le Deus ex machina. La Bible le renvoie à la faiblesse et à la souffrance de Dieu : seul le Dieu souffrant peut aider. Dans ce sens on peut dire que l’évolution du monde vers l’âge adulte dont nous avons parlé, faisant table rase d’une fausse représentation de Dieu, libère le regard de l’homme pour le diriger vers le Dieu de la bible qui acquiert sa puissance et sa place dans le monde par son impuissance. C’est ici que devra intervenir ‘l’interprétation séculière’ ». (Dietrich Bonhoeffer, 1906-1945).

 

« Il faut qu'en toi Dieu naisse. Christ serait-il né mille fois à Bethléem, s'il n'est pas né en toi, tu restes mort à jamais ». (Angelus Silesius, 1624-1677).

 

 

 

 




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