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Le Dieu de Jésus


 Michel Leconte

 


1er juin 2023

 

Les croyants catholiques de ma jeunesse considéraient comme évidente l'identité de Jésus comme Fils unique de Dieu, deuxième personne de la Trinité. Ils percevaient mal le paradoxe de la double nature de Jésus à la fois Dieu et homme, plus précisément la figure historique du Nazaréen avec ses limites, ses échecs et sa mort. Élaboré à l'aide de la culture biblique et des concepts de la philosophie grecque platonicienne et aristotélicienne, cette orientation n'eut pas que des effets bénéfiques : une pensée théologique, opérant sous l'emprise presque exclusive des philosophies venues de Grèce, oubliait, par la nécessité de sa logique, un aspect inhérent au mouvement de la confession de foi chrétienne et que je résume sous la forme de cette question : quelle expérience de Dieu manifeste ou implique le chemin historiquement pris par celui que la communauté chrétienne proclama Fils de Dieu ? Et en quoi cette expérience de Jésus devient-elle exemplaire et régulatrice de toute expérience de Dieu ? 

En effet, l'attention exclusive portée à « l'union hypostatique » et à la filiation divine de Jésus n'a pas favorisé cette investigation, mais plutôt un oubli de son humanité et un certain docétisme monophysite fort répandu chez les fidèles. Toutefois c'est cette christologie des deux natures qui domina en Occident jusqu'à nos jours. Dieu y était connu indépendamment de ce que fut la pratique de Jésus — un Dieu tout-puissant, immuable, impassible, et infini auquel l'homme n'a pas accès. Son intervention dans l'histoire des hommes consistait à envoyer son Fils mourir en sacrifice pour le pardon du et des péchés, assignant ainsi à notre condition humaine une forte charge de négativité. Les concepts et les représentations de Dieu était déjà connu avant de regarder agir le Nazaréen dans son comportement historique en Galilée et en Judée.

 

Histoire de Jésus et expérience de Dieu

 

Pour renverser la manière classique d'imaginer l'accès auprès de Dieu, il importe d'accorder une attention soutenue à l'égard de la voie choisie par Jésus. L'exégèse historico-critique qui nous permet d'accéder au Jésus d'avant Pâques nous permet de dresser un tableau de ce que fut cette expérience de Jésus de Nazareth.

 

1 – Les obstacles d'ordre exégétiques  

 

Le problème exégétique provient de l'extrême complexité de la composition du Nouveau Testament et du caractère des témoignages dont nous disposons sur le Jésus d'avant Pâques. En effet, l'expérience pascale des disciples et celle des communautés naissantes ont profondément remodelé et réajusté les traditions antérieures à Pâques, et elles ont opérées cette transformation à la lumière d'une espérance actualisée qui se différencie fortement de celle des contemporains de Jésus. Remonter du témoignage de la communauté sur Jésus confessé désormais Seigneur et Christ au prophète galiléen n'est pas chose simple. Aussi certains, dont le théologien Rudolf Bultmann, trouvent plus économique de s'en tenir au témoignage dernier de la prédication pascale et de gommer en quelque sorte Jésus (si on désigne par ce nom l'homme qui vécut et prêcha en Palestine) au profit de Christ, c'est-à-dire le Jésus confessé sur le fondement de Pâques et non le Jésus tel qu'il fut sur les routes de Galilée.

 

Ainsi que le soulignait Ernst Käsemann en 1954, cette option ne me paraît pas fidèle au Nouveau Testament qui n'a pas cru devoir effacer l'expérience historique de Jésus, mais y a, au contraire, fait retour dans les écrits des évangiles, car la foi pascale prenait sens et force dans la mesure où la carrière discutée du prophète galiléen en formait un élément essentiel. C'est grâce à la confession au Christ ressuscité que nous ne sommes pas entièrement privés de renseignements historiques sur le personnage. Le souvenir de Jésus n'a intéressé que les croyants. S'il est justifié de parler d'une expérience originale de Dieu chez Jésus, il est nécessaire de la référer à sa pratique terrestre malgré les obstacles exégétiques et historiques que la recherche soulève. 

 

2 – Jésus n'est-il pas vivant aujourd'hui ?

 

Certes, mais dira-t-on, ce n'est pas dans un temps révolu qu'on rencontre Jésus, c'est aujourd'hui dans la pratique chrétienne que Jésus est vivant, une pratique qui soit conforme à la sienne, dans une condition sans comparaison à ce que fut historiquement les conditions de ses choix.

 

Cette objection est forte, mais elle n'élude pas cependant l'événement privilégié et régulateur à partir duquel s'est construite la foi chrétienne et dont la vie terrestre de Jésus fut une donnée irrécusée. Certes, Jésus est vivant, mais l'Esprit aiguise en nous la mémoire de ce qu'il fut, car c'est dans ce qu'il fut que prend racine son activité présente ; sa vie terrestre n'est pas une illusion ou une illustration, elle est ce en quoi il décida de son avenir et ce à partir de quoi celui-ci prit sens. Pâques est la vérité cachée de la croix, mais Pâques n'est pas une illusion de notre désir de voir tout conflit aplani ou l'illustration d'une vérité éternelle parce que Pâques prend réalité et consistance dans la croix comme aboutissement logique du comportement ou de la pratique historique de Jésus.

 

3 – L'expérience de Dieu chez Jésus est sa présence aux exclus

 

Jésus se tourne vers les exclus, tel est le premier trait de son expérience de Dieu. Ce comportement n'est pas séparable de son annonce de la bonne nouvelle. À Jean-Baptiste qui s'interroge sur sa fonction, Jésus fait répondre :

 

      « Les aveugles retrouvent la vue,

         Les boiteux marchent,

         Les lépreux sont purifiés et les sourds entendent 

         La bonne nouvelle est annoncée aux pauvres

          Et heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi » (Lc 7, 22-23)

          

 

 

« L'annonce de la bonne nouvelle a suscité une tempête d'indignation. Les milieux religieux s'opposèrent avec violence au message de Jésus... Cette réaction n'a rien de surprenant. La bonne nouvelle faisait l'effet d'un camouflet à tous les gens pieux de l'époque. La mise à l'écart des pécheurs (principaux bénéficiaires de la bonne nouvelle) était en effet considérée par le Judaïsme de ce temps-là comme un devoir religieux les plus importants. La communauté de table n'était accordée à Qûmran qu'aux purs, aux membres à part entière de la communauté. » (Joachim Jeremias, Théologie du Nouveau Testament, I. La prédication de Jésus, 1973, p. 152)

 

L'opposition entre Jésus et les interprètes autorisés de la religion — ceux qui prétendent connaître la volonté de Dieu — eut pour objet la place des exclus dans le Royaume de Dieu : publicains, prostituées, pauvres, bref tous les sans espoir. Sans espoir humain de par leur condition matérielle, physique ou culturelle, sans espoir de par le rejet de l'institution religieuse exprimant l'opinion de Dieu. C'est dans cette situation que Jésus proclame la nécessité de la conversion : il n'appelle pas le publicain à réintégrer le bercail pharisien, il exige du pharisien d'aller vers celui que la synagogue exclut, quelque soit les raisons de l'exclusion. Il demande à l'institution religieuse de son temps, héritière de l'Alliance, de ne pas s'obstiner dans la défense de sa pureté, mais d'être auprès de celui qui est privé de tout espoir. Les paraboles ont pour dynamique ce mouvement vers l'exclu.

Pour n'en prendre qu'un exemple ressassé, c'est « Dieu qui court à la rencontre du fils perdu et l'empêche de supplier... Dieu est ainsi. » (J. Jeremias, ibid, p. 152). Le mouvement vers l'exclu, c'est le mouvement même de Dieu, c'est l'axe de la conversion, le retournement exigé pour entrer dans le Royaume. C'est le mouvement qu'accomplit Jésus, et qui finalement le mènera à la mort. Sans doute, est-ce ce mouvement qui le conduit à s'opposer à l'oppression économique des détenteurs du pouvoir religieux et qui le mène à combattre l'autorité que les lettrés et les gens pieux s'arrogent sur la conscience. Dieu n'est pas du côté de ce culte du Temple, dont on a fait une caverne de voleur, mais il n'est pas du côté de la pureté des sectaires : Jésus ne cesse de proclamer par sa pratique et sa Parole que Dieu est précisément ailleurs que l'ont imaginé tous ceux qui lui assigne une place.

Jésus ne propose pas une nouvelle doctrine sur Dieu, il montre par son comportement et ses paraboles l'incongruité de la pratique et de la doctrine officielle. C'est sur cette base pratique que l'invocation de Jésus à Dieu comme Père, dont la réalité historique est à peu près certaine, prend un sens originel. C'est sur cette base qu'il devient possible de parler d'une expérience originale de Dieu, d'autant plus originale qu'elle n'utilise en rien le langage négatif de la mystique.

 

4 – Un Messie non-messianique crucifié

 

L'autre trait qui me paraît essentiel est son refus de la domination et d'un messianisme de puissance. Certains contemporains l'identifièrent à la figure espérée du Messie. Ce terme revêt aujourd'hui une signification floue. Il cristallisait alors les espoirs humains d'un peuple non seulement à l'égard de l'indépendance nationale dont il était privé, mais l'irruption d'une ère de bonheur et d'abondance. Celui qui était désigné ou reconnu Messie, l'être choisi par Dieu pour accomplir ces hautes espérances, devait combattre ceux qui faisaient obstacle à la réalisation de ces espoirs. Jésus annonce la venue imminente du Royaume, le renversement des situations, il accomplit manifestement des actes qui montrent que Dieu l'accompagne. Tous les espoirs frustrés s'amoncellent sur lui. Les pauvres, les exploités, les exclus de tout genre vont enfin voir le règne de Dieu. Le Messie vient parmi eux, il va les arracher à leur chaînes.

Mais le Messie ainsi reconnu est un Messie qui se fait lui-même exclure : il est rejeté par sa communauté d'origine, condamné et tué. Sur la croix, il vit cette exclusion puisque sa prière est le cri de celui qui apparemment n'a plus d'espoir, Dieu même étant indifférent : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »

Expérience paradoxale : celui qui s'est porté auprès des sans espoir, parce que Dieu est celui-là même qui va vers l'exclu, celui-là se retrouve exclu et abandonné. Son dernier cri est animé de l'espérance que la pratique qui fut la sienne et qu'il a annoncé être celle de Dieu, pratique qui l'a conduit à ce rejet, trouvera écho auprès de ce Dieu. Lui, le rejeté de la synagogue et de l'expérience d'Israël, qui, par ses chefs, l'incite à témoigner autant de puissance pour sa sauvegarde qu'il en a témoigné pour arracher certains de ses contemporains à la maladie, marche dans l'assurance que son expérience de Dieu ne fut pas vaine. Si Dieu invoqué comme Père est celui-là qui prend le parti de l'opprimé, du rejeté, du méprisé, du pauvre, alors il est auprès de Jésus et non de ceux qui le condamnent dans la certitude de le juger selon la loi. 

 

Si Jésus est tué pour avoir témoigné que le Royaume de Dieu s'inaugurait dans ce mouvement vers les sans espoir, il n'est pas possible que Dieu ne soit pas là où est Jésus. La foi en la Résurrection s'est enracinée dans cette conviction que celui qui fut rejeté pour avoir ouvert le Royaume de Dieu aux sans espoir inaugurait ce Royaume lors de son abandon sur la croix. Pâques ratifie l'expérience de Dieu impliqué dans la pratique historique de Jésus. En ressuscitant Jésus, Dieu annonce  que le meurtre, la violence, l'oppression et l'exclusion n'ont pas d'avenir et c'est parce que le meurtre n'a pas d'avenir que la mort est vaincue.

 

Conclusion : le Dieu révélé tout autre non en une doctrine mais en une pratique

 

Jésus ne présente aucune doctrine de Dieu. Il demande une conversion au sens précis où clôture et exclusion sont détruite. Dieu apparaît tout autre dans la pratique de Jésus et non dans une doctrine ou une théorie et il est tout autre dans cette pratique parce que celle-ci est incommensurable à la pratique de la religion du second Temple et sans doute, de toute religion. C'est la religion qui a condamné et tué Jésus comme blasphémateur et c'est ce blasphémateur que Dieu a ressuscité et en a fait son témoin. La pratique de Jésus est le point de départ de toute recherche de Dieu et la norme critique de tout expérience. Si Jésus invoque Dieu comme Père, ce n'est pas le symbole général de la paternité qui éclaire l'attitude de Jésus, mais c'est la pratique de Jésus qui donne sens à ce symbole. L'expérience de Dieu dans la pratique historique de Jésus fut fort originale : Dieu s'y est montré vulnérable, de la vulnérabilité de celui qui se fait la voix des sans espoir, de ceux aux dépens desquels le monde ne cesse de se construire : les pauvres.

 

 

 

 

                             


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