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Un Maître terrifiant

 


Mattieu 25, 14-30 

Luc 19, 11-27



 Michel Leconte

 


2 décembre 2022

 

Mattieu 25, 14-30 

 Il en sera comme d'un homme qui, partant pour un voyage, appela ses serviteurs, et leur remit ses biens. Il donna cinq talents à l'un, deux à l'autre, et un au troisième, à chacun selon sa capacité, et il partit.

Aussitôt celui qui avait reçu les cinq talents s'en alla, les fit valoir, et il gagna cinq autres talents.

De même, celui qui avait reçu les deux talents en gagna deux autres.

Celui qui n'en avait reçu qu'un alla faire un creux dans la terre, et cacha l'argent de son maître.

Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint, et leur fit rendre compte.

Celui qui avait reçu les cinq talents s'approcha, en apportant cinq autres talents, et il dit :

- Seigneur, tu m'as remis cinq talents ; voici, j'en ai gagné cinq autres.

Son maître lui dit :
- C'est bien, bon et fidèle serviteur ; tu as été fidèle en peu de chose, je te confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton maître.

Celui qui avait reçu les deux talents s'approcha aussi, et il dit :

- Seigneur, tu m'as remis deux talents ; voici, j'en ai gagné deux autres.

Son maître lui dit :

- C'est bien, bon et fidèle serviteur ; tu as été fidèle en peu de chose, je te confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton maître.

Celui qui n'avait reçu qu'un talent s'approcha ensuite, et il dit :

- Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n'as pas semé, et qui amasses où tu n'as pas vanné ; j'ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre ; voici, prends ce qui est à toi.

Son maître lui répondit :

- Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n'ai pas semé, et que j'amasse où je n'ai pas vanné ; il te fallait donc remettre mon argent aux banquiers, et, à mon retour, j'aurais retiré ce qui est à moi avec un intérêt.

Otez-lui donc le talent, et donnez-le à celui qui a les dix talents.

Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a.

Et le serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents.

 

 

Luc 19, 11-27

Ils écoutaient ces choses, et Jésus ajouta une parabole, parce qu'il était près de Jérusalem, et qu'on croyait qu'à l'instant le royaume de Dieu allait paraître.

Il dit donc :

- Un homme de haute naissance s'en alla dans un pays lointain, pour se faire investir de l'autorité royale, et revenir ensuite. Il appela dix de ses serviteurs, leur donna dix mines, et leur dit :

- Faites-les valoir jusqu'à ce que je revienne.

Mais ses concitoyens le haïssaient, et ils envoyèrent une ambassade après lui, pour dire :

- Nous ne voulons pas que cet homme règne sur nous.

Lorsqu'il fut de retour, après avoir été investi de l'autorité royale, il fit appeler auprès de lui les serviteurs auxquels il avait donné l'argent, afin de connaître comment chacun l'avait fait valoir.

Le premier vint, et dit :

- Seigneur, ta mine a rapporté dix mines.

Il lui dit :

- C'est bien, bon serviteur ; parce que tu as été fidèle en peu de chose, reçois le gouvernement de dix villes.

Le second vint, et dit :

-Seigneur, ta mine a produit cinq mines.

Il lui dit :

-Toi aussi, sois établi sur cinq villes.

Un autre vint, et dit :

- Seigneur, voici ta mine, que j'ai gardée dans un linge ; car j'avais peur de toi, parce que tu es un homme sévère ; tu prends ce que tu n'as pas déposé, et tu moissonnes ce que tu n'as pas semé.

Il lui dit :
- Je te juge sur tes paroles, méchant serviteur ; tu savais que je suis un homme sévère, prenant ce que je n'ai pas déposé, et moissonnant ce que je n'ai pas semé ; pourquoi donc n'as-tu pas mis mon argent dans une banque, afin qu'à mon retour je le retirasse avec un intérêt ?

Puis il dit à ceux qui étaient là :

- Otez-lui la mine, et donnez-la à celui qui a les dix mines.

Ils lui dirent :

- Seigneur, il a dix mines.

- Je vous le dis, on donnera à celui qui a, mais à celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a.

Au reste, amenez ici mes ennemis, qui n'ont pas voulu que je règne sur eux, et tuez-les en ma présence.

 

 

 

Je partage parfaitement la conception du Dieu de Jésus comme infini en miséricorde, mais dans la parabole des talents, le maître des serviteurs ne peut pas être celui dont l’amour est inconditionnel, bien au contraire, il en est l’antitype. Je ne comprends pas pourquoi Matthieu et Luc racontent une pareille histoire pour inciter à œuvrer pour le Royaume. Cette parabole ne cesse pas de m’étonner : le Christ y semble en effet, contrairement à son habitude, avoir une opinion positive de l’argent et, mieux encore, encourager l’investissement. À son retour de voyage, le maître dit en effet à celui de ses serviteurs qui n’a pas su faire fructifier le talent qui lui avait été confié, dans les termes de Mathieu : « Il fallait placer mon argent auprès des changeurs, et je l’aurais retrouvé avec les intérêts ».

 

Le serviteur qui n’a reçu qu’un seul talent (pourquoi donc ? — à croire que le maître avait la prescience de ce qui allait se passer !) a une mauvaise image de son maître et on peut se demander si ce n’est pas réciproque. Il le voit comme un homme dur et avide. En fait le serviteur a peur de son maitre, c’est pourquoi il se borne à lui rendre son bien estimant ainsi en être quitte avec lui. Pourquoi faire fructifier le bien d’un aussi méchant homme pense-il ? Il ne le mérite pas. Le maître, curieusement, confirme l’image que le serviteur a de lui (verset 26), il lui retire son talent et le jette dans les ténèbres extérieures, là où sont les pleurs et les grincements de dents…

 

Si le maître avait été bienveillant et avait ressemblé au père de la parabole de l’enfant prodigue, il n’aurait pas adopté un tel comportement ! J’estime que cette parabole n’est pas très évangélique, c’est le moins qu’on puisse dire. Si le maître était une image de Dieu — ce que je ne crois pas —, elle nous présenterait un dieu implacable et de rétribution très éloignée du Dieu de grâce de Jésus. C’est une parabole que je ne parviens pas à attribuer à mon Jésus tant elle est pleine de menaces. Il s’agit sans doute d’une composition matthéenne pour inciter à une fidélité active dans l’Église mais empreinte de légalisme pharisien. Chez Luc, le roi ressemble plus à Archelaüs, l’un des fils d’Hérode connu pour sa cruauté.

 

Or une simple lecture du texte de la parabole dans ses deux versions, chez Mathieu et chez Luc, révèle toute l’étendue du malentendu : le maître qui admoneste son serviteur de ne pas avoir investi est un tyran méprisable. Mathieu écrit ainsi, dans la bouche du serviteur : « Tu moissonnes là où tu n’as pas semé et fauche le foin où tu n’as rien planté », Luc écrit : « Ses sujets le haïssaient […] ‘Nous ne voulons pas que cet homme règne sur nous !’ », et plus loin, citant le maître : « Amenez ici mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je régnasse sur eux, et égorgez-les en ma présence ».

 

On se sort généralement de ce problème en soulignant la subjectivité du dernier serviteur : ce serait à cause de son propre préjugé qu’il imaginerait son maître comme un tyran arbitraire, c’est à cause de cette représentation qu’il ne ferait pas fructifier le talent de son maître ; la mauvaise image qu’il a de son maître expliquerait sa conduite décevante. Ce serait vrai si le texte de Matthieu l’exprimait, mais ce n’est pas ce que dit la parabole puisque le maître va même jusqu’à s’identifier à la représentation du serviteur et se comporte finalement conformément à l’image de ce maître terrifiant.

 

Par conséquent, la morale de la parabole échappe à nos contemporains, qui parlent de « bien utiliser les talents que Dieu nous a accordés », ignorant sans vergogne celle qui est pourtant lisible mot pour mot dans le constat cynique que fait le Christ et que rapportent les évangélistes, chez Mathieu : « À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance, mais celui qui n’a rien se verra enlever même ce qu’il a », et chez Luc : « Je vous le dis, on donnera à celui qui a, mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a ». Autrement dit, « l’argent appelle l’argent ! » : la concentration inéluctable des richesses ! Si le maître de la parabole est à l’image et ressemblance de Dieu — ce que je ne crois pas —, nous aurions là une représentation typique d’un Dieu arbitraire et pervers.

 

                       


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