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Le Jésus de l'histoire

est important pour la foi


 Michel Leconte

 


25 octobre 2022

 

Les récits de l’enfance et ceux des apparitions de Jésus ne sont évidemment pas historiques, c’est pour moi une évidence, de même que les miracles de Jésus sur la nature et autres prodiges que les évangélistes ont pu lui attribuer. Beaucoup d’éléments sont légendaires ou mythiques dans les évangiles. Je suis d’accord avec André Gounelle quand il affirme qu’une grande partie du réel de Jésus nous échappe (André Gounelle, Parler du christ, p. 117). On ne connaît rien des détails de sa personne. La théologie de Paul Tillich comme celle de Bultmann, accorde pratiquement aucune importance au Jésus historique tel qu’il fut et tel qu’il fut dans les années trente de notre ère. Le Jésus terrestre, tel que peut le reconstituer avec une certaine vraisemblance les exégètes et historiens, n’a pas de réelle pertinence dans sa théologie. Pourtant, la recherche historique a permis de faire le tri entre la vraisemblance historiques, les légendes ultérieures et les interprétations aujourd’hui irrecevables. Ainsi le modèle de perfection du moyen-âge qui attribuait à l’homme Jésus toutes les qualités que seul un Dieu était censé posséder. Jésus était un Dieu venu des cieux…

 

Mais je pense avec Ernst Käsemann que l’image « narrative » qu’en ont donnée les évangélistes renvoient bien à une réalité historique — du moins dans ses grandes lignes et au moins en ce qui concerne les couches les plus anciennes que les exégètes historiens exploitent avec précaution (cf. Jacques Schlosser, Daniel Marguerat, Jens Schröter). Autrement, il me semble que l’homme Jésus réel y perd en consistance humaine. Sans aucun doute, la foi postpascale a marqué de façon très importante les descriptions de l’activité prépascale de Jésus. Pour autant, il est tout à fait possible de distinguer les événements historiques de leur interprétation et percevoir les contours du personnage historique de Jésus dans le contexte concret où il exerça sa prédication. Reconnaître le caractère « kérygmatique » des évangiles ne revient pas à nier leur valeur en tant que source historique. Je trouve que le fait de se reposer sur le simple fait de son existence réelle est insuffisant si on ne retrouve pas ce que fut, au moins dans ses grandes lignes, les engagements et les combats prophétiques de sa vie — même si ceux-ci se sont exprimés avec les préoccupations et la foi des communautés primitives. La prédication de Jésus n’est pas intemporelle, elle est marquée par l’historicité de l’homme que fut Jésus le nazaréen. Par exemple, elle est liée au contexte de l’époque du second Temple et de sa caste sacerdotale, de même qu’à la croyance en l’imminence apocalyptique du Règne de Dieu, sans parler des conditions sociales du peuple dans la Palestine du premier siècle (Richard A. Horsley). Selon Horsley, Jésus voulait donner à ses contemporains un avant-goût du Règne de Dieu, qu’il voyait comme un ordre nouveau dirigé contre l’oppression et l’injustice sociale : « Bienheureux, vous les pauvres car le Royaume de Dieu est pour vous ! ». Certes, les disciples se sont aussi appropriés le passé à partir de leur présent. A nous, hommes et femmes du 21e siècle, de relire les évangiles à partir de notre présent, sous l’inspiration de l’Esprit du christ Jésus. En cela, la recherche historique sur Jésus apporte une contribution importante pour permettre au christianisme d’assumer ses engagements dans le monde moderne. L’histoire permet aux croyants de donner un contenu précis et concret à l’incarnation.

 

Le Kerygme de la communauté primitive m’apparaît incompréhensible s’il n’a pas son origine dans la pratique concrète de Jésus de Nazareth, car Jésus fut condamné en raison de sa pratique terrestre - celle que nous vivons comme humains existant dans notre monde terrestre. Comme je le disais, c’est l’homme de Nazareth qui est ressuscité et non Jean le baptiseur. On « sait que l’on ne peut saisir adéquatement la signification de Pâques, si l’on fait abstraction du Jésus terrestre » (Käsemann). G. Ebeling, un dogmaticien qui fut pourtant disciple de Bultmann, alla jusqu’à écrire que le lien avec le Jésus terrestre est constitutif pour la christologie au point que son absence la ruinerait. Il me semble incontestable que Jésus fut arrêté en raison de son agir qui renvoyait à une conception de Dieu qui heurtaient les autorités sacerdotales du Temple collaboratrices avec l’occupant romain (le culte du Temple n’existait plus après 70, date après laquelle ont été écrits les évangiles : ce n’est donc pas à des fins polémiques qu’ils ont été désignés comme les instigateurs de l’arrestation de Jésus), Ernst Käsemann parle à ce propos de « la haine du judaïsme officiel » envers Jésus. Sa prédication du Royaume de Dieu sur Israël, étant, par ailleurs, susceptible d’échauffer le peuple et, donc, d’inquiéter les romains.

 

Je trouve que la position hyper-critique de Rudolf Bultmann est très excessive, tout comme celle de Pierre Gisel par exemple, qui écrit : « Le Jésus historique n’a pas comme tel pertinence théologique. Jésus ? En définitive […] personne ne sait très bien quel homme il fut. Ni les historiens, ni les croyants » (cité par Christian Duquoc dans son livre Jésus homme libre, 2003). Käsemann écrit, au contraire, que se désintéresser du Jésus terrestre « ce serait méconnaître ou évacuer à la manière docète la préoccupation de la chrétienté primitive d’identifier le Seigneur élevé avec le Seigneur abaissé ; mais ce serait aussi laisser échapper qu’il existe quand même dans la tradition synoptique des éléments que l’historien, s’il veut rester un historien, doit tout simplement reconnaître comme authentique. »

 

Mon chemin de foi ne me conduit pas à opposer Jésus au Christ. Nous ne savons rien de Jésus si ce n’est par le témoignage des évangiles qui ne contiennent pas la disparition de l’homme Jésus au profit de christ. Le titre de christ ne prend signification qu’en vertu de l’histoire concrète de celui qui fut condamné en raison de sa lutte terrestre pour la libération de tout ce qui détruisait l’humanité des hommes de son temps. C’est Lui que Dieu a ressuscité, c’est Lui qui par son agir nous révèle qui est Dieu. À notre tour, nous pouvons « faire resurgir ce que Jésus a fait surgir. » (Jacques Pohier, Quand je dis Dieu, 1977), car « la manifestation de Dieu n’exige pas que Jésus échappe à son historicité et à sa contingence. » (id, p. 220). La résurrection ne le fait pas échapper à cette délimitation pour le faire exister désormais au-delà et au-dessus de ce que déterminait l’historicité et la contingence de sa condition humaine.


 

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Ernst Käsemann (1906-1998
)

                         

                             


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