Protestants dans la Ville

Page d'accueil    Liens    

 

Gilles Castelnau

Images et spiritualité

Libres opinions

Spiritualité

Dialogue interreligieux

Hébreu biblique

Généalogie

 

Claudine Castelnau

Nouvelles

Articles

Émissions de radio

Généalogie

 

Libéralisme théologique

Des pasteurs

Des laïcs

 

Roger Parmentier

Articles

La Bible « actualisée »

 

Réseau libéral anglophone

Renseignements

John S. Spong

 

JULIAN MELLADO

Textos en español

Textes en français

 

Giacomo Tessaro

Testi italiani

Textes en français

 

Comment comprenez-vous
Jésus-Christ ?

 

Rabbin Rivon Krygier

Synagogue Adath Shalom

 

Gilles Castelnau : Monsieur le rabbin, parlez-nous de Jésus-Christ. Un juif peut-il parler de Jésus-Christ ?

 

Rabbin Rivon Krygier : Pendant très longtemps tout discours juif sur Jésus-Christ était pratiquement impossible, compte tenu de la force du contentieux entre juifs et chrétiens, en raison de l'enseignement du mépris, de l'antisémitisme chrétien qui a été si prégnant pendant des siècles. Les Églises catholique et protestante ont entamé d'immenses efforts depuis la seconde guerre mondiale et timidement, une nouvelle ère s'est ouverte qui permet aujourd'hui aux juifs et aux chrétiens de se parler sur le langage de l'estime et non plus du mépris.

Nous avons, certes, encore beaucoup à faire en ce domaine pour que, d'un côté les juifs regardent les chrétiens autrement et que les chrétiens regardent autrement les juifs. Mais nous vivons, en tout cas en France, un moment tout à fait privilégié où les idées toutes faites tombent et nous pouvons, de manière beaucoup plus détendue réfléchir à ce que représentent à la fois les contenus et les personnages de nos traditions respectives.

Concernant Jésus, je lis avec beaucoup d'intérêt les évangiles et la théologie chrétienne. Il est sans aucun doute un personnage tout à fait fascinant à plus d'un titre. Et d'abord, parce qu'il est un collègue rabbin.

 

Gilles Castelnau : Qu'est-ce qu'un rabbin ?

 

Rabbin Rivon Krygier : Un rabbin est avant tout un maître, quelqu'un qui a acquis un certain savoir, un savoir faire, et qui est chargé de transmettre et d'exprimer cela à travers sa personne et son enseignement du mieux qu'il peut, avec ses limites et ses faiblesses, mais aussi avec sa force de conviction.

Jésus, au début de notre ère, était un personnage animé d'une conviction forte, d'un idéal très puissant, portant une critique aiguë de son temps. Il se situait dans la ligne de la tradition prophétique et affirmait des valeurs qu'il considérait comme tout à fait essentielles et qui aujourd'hui, grâce aux recherches historiques qui ont été faites, s'inscrivent parfaitement dans les débats du judaïsme de son temps.

 

Gilles Castelnau : Quelles valeurs, à votre avis, Jésus défendait-il surtout ?

 

Rabbin Rivon Krygier : Il était tout à fait dans la continuité des prophètes qui affirmaient la primauté de l'éthique sur le rituel. Un prophète est une sorte d'intellectuel qui ne fonctionne pas seulement avec son intellect mais aussi avec sa capacité de capter l'intention divine qui oeuvre dans le monde et de la retraduire pour ses contemporains. Un prophète est un homme critique de son temps qui relève ses aspects problématiques pour orienter le peuple vers Dieu et ses valeurs.

 

Gilles Castelnau : Pensez-vous que Dieu pouvait dicter ses oracles de sorte que les prophètes écrivaient sous sa dictée, comme Mahomet écrivait le Coran sous la dictée de l'archange Gabriel ? Ou bien la présence de Dieu se faisait forte en eux et les prophètes écrivaient comme ils pouvaient dans les structures mentales de leur temps ?

 

Rabbin Rivon Krygier : J'opte très clairement pour la seconde hypothèse. On trouve déjà dans le Talmud l'idée que chaque prophète écrivait dans son langage le Verbe divin qu'il captait. Dieu se révèle à travers l'histoire, à travers les mentalités d'une manière dynamique et évolutive. Il y a un très grand danger à absolutiser la Parole divine car cela donne lieu au fondamentalisme et donne « droit » à toutes les violences.

 

Gilles Castelnau : Vous n'êtes pas fondamentaliste.

 

Rabbin Rivon Krygier : Je tiens absolument à ne pas l'être !

 

Gilles Castelnau : Un rabbin est-il un peu prophète ?

 

Rabbin Rivon Krygier : A priori, un rabbin n'est pas du tout « prophète ». Le rôle des rabbins est d'être en charge d'une tradition, d'un enseignement, d'une sagesse, qui est fondamentalement consignée dans des écrits. Il réfléchit, il ressent les choses à partir de sa tradition.

Certes, on peut d'une certaine manière dire qu'il capte plus directement quelque chose de la divinité : tout homme, à sa manière et selon des degrés différents, a un degré de prophétie. On parle même de 60 degrés de prophétie ! Quand un homme rêve, il peut par exemple, ressentir de manière prémonitoire un certain nombre de choses, ce qui est une forme primaire de prophétie.

Un rabbin est avant tout un homme qui s'inscrit dans cette tradition et qui peut peut-être, par chance et de manière intuitive, parvenir à mieux se mettre au diapason de l'intention divine.

 

Gilles Castelnau : Jésus était-il plutôt comme un prophète ou comme un rabbin ?

 

Rabbin Rivon Krygier : Jésus était un héritier des prophètes. Je ne juge pas de sa réelle capacité à capter directement l'intention divine. J'ai le sentiment que ce que dit Jésus dans les grandes lignes, je le retrouve chez Jérémie, chez Ézéchiel, chez les grands prophètes qui sont soucieux de l'authenticité de la religiosité.
L'innovation de Jésus c'est qu'il insiste sur le caractère d'urgence de la situation. Il s'inscrit dans une perspective eschatologique, c'est-à-dire qui concerne à la fin des temps et qui arrive tout de suite. Il radicalise le discours, les comportements et les exigences parce qu'il a le sentiment de l'imminence de la délivrance. Jésus donne le sentiment d'annoncer la venue du Jour de l'Éternel dont parlaient les prophètes et qu'il se situe dans une période de grande attente, de grande espérance.

 

Gilles Castelnau : En quoi Jésus était-il proche ou différent des différents milieux juifs de son époque ? Il était très proche des milieux pharisiens auxquels il s'opposait tant : on ne s'oppose pas à des gens dont on est éloigné (Jésus ne s'opposait pas aux bouddhistes)

 

Rabbin Rivon Krygier : Les propos tenus par Jésus se retrouvent et parfois même mot à mot, dans les textes juifs de son époque. Par exemple, le commandement d'aimer son prochain comme soi-même se trouve déjà énoncé dans le Lévitique (19.18) et Jésus le reprend en en soulignant l'importance. Mais le fait d'en faire un principe fondamental, de l'établir comme une sorte de Règle d'or se trouve énoncé explicitement chez rabbi Aquiva au début du 2e siècle et elle se trouve déjà énoncée chez Hillel qui était contemporain de Jésus : à une personne pressée qui lui demandait « ne me prends pas la tête, dis-moi en un mot ce qu'est ton truc, ton judaïsme et je verrai s'il me plaît », Hillel a répondu :

« Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse ».

Et il ajoute, ce qui est tout à fait essentiel : « pour le reste, va et étudie ! ». Oublier cette petite phrase nous laisserait dans une grande pauvreté.

 

Gilles Castelnau : Jésus avait-il étudié ?

 

Rabbin Rivon Krygier : J'en suis convaincu. Mais nous n'avons aucun renseignement sur la question de savoir quels ont été ses maîtres. Il est évident que ses discours contiennent des réminiscences de telle ou telle école. On sent qu'il pratique une certaine lecture, qu'il utilise dans ses paraboles des techniques d'interprétations qui sont bien connues dans la littérature talmudique. On voit qu'il va à la synagogue, qu'il y prend la parole, qu'il écoute l'enseignement, réagit à l'enseignement. Il a été bien éduqué dans ce milieu-là et en est imprégné. Il y avait à l'époque, comme d'ailleurs aujourd'hui, des tendances à l'époque, des courants, des sensibilités différentes. Il serait intéressant de supputer à quelle école il se rattachait ou à tout le moins, de quelle école il se rapprochait.

 

Gilles Castelnau : Il peut y avoir pour un juif, deux manières de ne pas suivre le christianisme. L'une, qui n'est personnellement pas la mienne, serait de dire d'une manière très dogmatique : Jésus c'est Dieu, c'est la seconde Personne de la Trinité.

L'autre, qui m'intéresse davantage, serait de dire : parmi ce que disait Jésus, par exemple d'une part lorsqu'il transgressait le commandement central qu'était le sabbat, ce que les évangiles rapportent à plusieurs reprises, et d'autre part lorsqu'il se montrait ouvert aux gens des autres peuples, comme le centurion romain, la femme syrienne. Il y a là deux points sur lesquels juifs et chrétiens ne voient pas les choses de la même façon.

 

Rabbin Rivon Krygier : Il y a prioritairement deux points de divergences entre juifs et chrétiens en ce qui concerne l'identité de Jésus : Jésus comme Dieu et Jésus comme Messie.

La conception que Jésus soit Dieu est tout à fait étrangère à l'approche du judaïsme. Il y a non seulement séparation très nette entre les personnes divine et humaines, mais aussi entre les fonctions, les rôles attendus des deux partenaires : c'est-à-dire ce qu'on attend de Dieu qu'Il opère dans l'histoire et secondairement, ce que l'homme est censé opérer selon l'ordre de Dieu.

La conception que Jésus soit le Messie est également très problématique pour la tradition juive, qui considère que le Messie accomplit un certain programme. Or nous ne le trouvons pas achevé. Maimonide, grande figure du judaïsme du 12e siècle, disait que la meilleure preuve que quelqu'un est le Messie serait qu'il accomplisse le programme messianique. Comme nous jugeons ce programme toujours en attente d'accomplissement, il est difficile d'identifier quelque personnage de l'histoire que ce soit comme Messie.

 

Gilles Castelnau : Quel est ce programme ?

 

Rabbin Rivon Krygier : Le programme du Messie a une double dimension historique et spirituelle. Il devait d'abord être un chef politique. A l'époque de Jésus, il devait libérer Israël du joug de la domination romaine, rassembler les exilés dispersés en dehors de la terre de Judée, reconstituer le tissu de civilisation qui devait aboutir (et là nous sommes après la période de Jésus) à la reconstruction du Temple et à la vie spirituelle qui s'articulait autour de lui. Ce point tout à fait fondamental devait permettre au judaïsme, en tant que civilisation, d'exprimer son message et de réaliser son projet pour la lumière des nations.

 

Gilles Castelnau : Ceci était réalisé du temps de Jésus.

 

Rabbin Rivon Krygier : Absolument. Par contre le joug de la domination étrangère est considéré dans le judaïsme comme tout à fait fondamental.

 

Gilles Castelnau : Cela Jésus ne l'a pas fait du tout.

 

Rabbin Rivon Krygier : Ce programme du Messie est tout à fait essentiel. Il n'est pas tellement celui d'un individu venant sauver le peuple, mais celui de susciter une civilisation qui se met au diapason du projet défini par la religion, et s'offre en exemple digne d'imitation.

Jésus avait une action individuelle, un message fort, mais ne devint pas chef de l'ensemble de la classe hébraïque.

 

Gilles Castelnau : Que vous disiez, étant donnée la définition que vous donnez du Messie, du Christ, vous affirmez que Jésus n'est donc pas le Messie. Mais les chrétiens admettent parfaitement que Jésus n'a rien fait de tout cela. Mais cela ne nous concerne en rien.

 

Rabbin Rivon Krygier : Pour les chrétiens, Jésus est le Messie, parce qu'il a véritablement accompli à travers son enseignement et ce qu'en ont tiré ses disciples, l'amorce d'un lien et d'un rattachement possible à ce qu'était la tradition d'Israël avec ses valeurs.

Il a véritablement accompli à travers son enseignement et ce qu'en ont tiré ses disciples, l'amorce d'un lien et d'un rattachement possible à ce qu'était la tradition d'Israël avec ses valeurs. Il a engagé un processus de salut qui s'est effectivement concrétisé à travers le développement de la religion chrétienne.

Si je me réfère à la définition de Maimonide évoquée, à savoir qu'est Messie celui qui a accompli le projet messianique, je constate que Jésus, en ce qu'il a finalement permis la diffusion de la notion de monothéisme à travers son enseignement parmi les païens et les valeurs morales bien comprises qui en découlent, quelque part, il a accompli quelque chose d'important du programme messianique. Mais pas suffisamment : il n'a pas atteint tous les objectifs assignés à la figure messianique telle qu'elle a été conçue et dont le projet est beaucoup plus global. D'ailleurs les chrétiens à leur manière en conviennent tout à fait puisqu'ils attendent et espèrent la parousie, le Retour du Christ en gloire.

 

Gilles Castelnau : Le fait que Jésus ait vécu tellement proche de Dieu, Jésus homme de prière, enseignant à prier dans sa chambre en fermant la porte, à dire le Notre Père qui nous introduit à la relation d'un fils à son Père. Ce côté mystique de Jésus est très important pour les chrétiens.

 

Rabbin Rivon Krygier : Ce rapport filial est très ancré dans la tradition juive, mais attention, si Dieu est Père, il est aussi Mère et Époux. On ne doit pas se cantonner à la seule figure paternelle car celle induirait une vision trop étroite de Dieu : la sévérité, l'exigence, en oubliant la miséricorde.

Une thématique essentielle de la prière du Notre Père se retrouve mot à mot dans celle du Kaddich qui est une des prières les plus importantes de la tradition juive, que l'on récite à l'occasion d'un décès pour accompagner le défunt. On y dit notamment :

« Que ton nom soit sanctifié, que ton Règne vienne au plus vite. »

On a toutes les raisons de penser que le Kaddish et le Notre Père procèdent d'une même tradition très imprégnée du langage des prophètes. On a probablement dans le Notre Père tel qu'il est formulé dans l'Évangile de Matthieu (Matthieu 6.9), le premier témoignage d'une des prières juives les plus fondamentales.

 

Gilles Castelnau : Un professeur de théologie a fait une fois tomber un silence impressionnant dans l'assemblée à laquelle il faisait une conférence, en disant : si on vous démontrait de la façon la plus irréfutable que Jésus-Christ n'a jamais existé, votre foi changerait-elle ? Il a ajouté que, pour lui, sa foi chrétienne ne changerait pas, sa relation à Dieu demeurerait la même. Un juif pourrait-il dire que si Jésus n'avait jamais existé, sa relation à Dieu, sa foi, sa confiance demeurerait ce qu'elle est ?

 

Rabbin Rivon Krygier : Effectivement, pour un juif, c'est plus simple car Jésus ne joue aucun rôle direct dans sa spiritualité.
Mais si l'on devait transposer cette question dans le judaïsme, en demandant ce que je penserais si on me prouvait que Moïse, par exemple, n'a jamais existé ou que le passage de la mer Rouge ne s'était jamais produit, comme on a tendance aujourd'hui le dire à travers un certain discours scientifique ou critique, je dirais que je continuerais néanmoins à adhérer aux valeurs juives.
Car voyez-vous, ce qui est premier ce sont les valeurs, c'est le récit qui est second. Le récit est une traduction de ces valeurs, une sorte d'éponge exprimée en langage narratif d'un certain nombre de valeurs fondamentales qui ont été captées, perçues, de ce que doit être la relation à Dieu. Le récit est comme une peinture. On ne se demande pas nécessairement si le dessin représenté est en tout point identique à la photographie de l'objet. On essaie de comprendre et de ressentir le tableau comme une interprétation d'un vécu, et de valeurs assignées.

L'essentiel dans la vie est qu'un homme traduise dans son existence son attachement à des valeurs fondamentales à travers ce qu'il accomplit, notamment à travers ses relations au prochain.

Le reste est une sorte de langage mythique qui est là pour nous accompagner, mettre en forme les choses que nous avons besoin de tâter, de palper pour pouvoir nous appuyer sur elles et nous orienter.

 

Gilles Castelnau : S'il y a une chose qui doit rester, c'est Dieu.

 

Rabbin Rivon Krygier : Sans doute. C'est ainsi que je le conçois. Mais il est vrai que pour beaucoup de gens, Dieu est un obstacle intellectuel : ils ne peuvent pas penser, concevoir l'existence de la personne de Dieu. Mais attention à tout jugement intempestif porté sur l'athéisme. Il y a athées et athées. Certaines personnes peuvent « confesser » que l'existence de Dieu leur est inconcevable intellectuellement mais pour autant peuvent parfois être attachés si viscéralement à certaines valeurs morales qu'elles en seraient prêtes à aller jusqu'à subir le martyr pour elles !
Ils sont à mes yeux, même à leur insu, bien plus croyants que certains croyants !

 

 

Voir aussi
La sanctification du Nom
Rabbin Rivon Krygier

 

Retour vers "Huit manières de comprendre Jésus-Christ"
Retour
Vos commentaires et réactions

 

haut de la page

 

 

Les internautes qui souhaitent être directement informés des nouveautés publiées sur ce site
peuvent envoyer un e-mail à l'adresse que voici : Gilles Castelnau
Ils recevront alors, deux fois par mois, le lien « nouveautés »
Ce service est gratuit. Les adresses e-mail ne seront jamais communiquées à quiconque.