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Que dites-vous de Jésus-Christ ?

 

Antoine Casanova

 

professeur d'histoire à l'Université
membre du Comité central du Parti communiste
directeur de la revue La Pensée


.

Voir aussi sur ce site :
Antoine Casanova, Figures de Dieu

 

Antoine Casanova : Je suis Corse, ce sont là mes racines et la manière que j'ai de ressentir le christianisme qui est effectivement en moi.

 

Gilles Castelnau : Vous ne voulez pas que l'on enferme Jésus dans des catégories mais rechercher ce qu'il était en son temps.

 

Antoine Casanova : On pourrait évidemment en dire autant d'autres personnages de l'histoire humaine, comme par exemple Jeanne d'Arc, Napoléon ou d'autres.
Au cours des siècles il s'est accumulé des représentations différentes les unes des autres, qui sont à grande distance de ce qu'ils ont réellement été en leur temps, avec leur force et leurs faiblesses, leur richesse ou leurs contradictions.
Nous sommes toujours menacés de ces projections anachroniques et de ces captations, notamment de l'image de Jésus-Christ.
Nous nous fabriquons alors des représentations idoles.

 

Gilles Castelnau : Le Jésus historique.

 

Antoine Casanova : Pour le comprendre il faut essayer de retrouver ce qu'il y a de radicalement nouveau en son temps. C'est-à-dire dans l'Israël-Palestine du 1er siècle.
Ains, on a longtemps parlé de la distinction entre Jésus d'une part et les Juifs de l'autre, comme s'il s'était agi de deux pôles de réalité opposés. Or Jésus et son mouvement font partie des transformations, contradictions, ébullitions, recherches de luttes messianiques de l'Israël de ce temps.

 

Gilles Castelnau : Jésus était un juif parmi les juifs.

 

Antoine Casanova : Et les Juifs n'étaient eux-mêmes pas un bloc monolithique, ni sur le plan social ni culturel, ni théologique. Il n'est que de lire la Guerre de Juifs de Flavius Josèphe, livre qui est paru aux éditions de Minuit.

 

Gilles Castelnau : Flavius Josèphe était un Juif travaillant avec les Romains.

 

Antoine Casanova : Il était un peu plus jeune que Jésus. Il décrit la vie juive au temps de Jésus et en montre le processus bouillonnant, inventif, douloureux, porteur de luttes et d'espérance, contradictoire.
Flavius a lui-même passé par ces mouvements ; il a été tenté par l'essénisme, par les zélotes (ces résistants armés à l'occupation romaine).
Un autre exemple d'anachronisme est celui de la crucifixion. Dieu sait ce qu'on a pu en dire ! Il y a eu récemment cet étonnant show de la Passion du Christ de Mel Gibson. Il y a eu aussi l'interprétation doloriste de la crucifixion : les gens qui souffrent à l'hôpital ou ailleurs et qui disent « je porte ma croix ».
La croix était toute autre chose.
Il y a eu récemment un grand colloque dirigé par le professeur de Lausanne Daniel Marguerat : « Jésus de Nazareth, nouvelles approches d'une énigme », publié aux éditions Labor et Fides, qui a apporté des contributions éclairantes. Il a notamment montré à quel point la croix était un supplice éminemment politique bien plus que de droit commun. Le pouvoir romain l'appliquait aux esclaves.
Rappelons qu'en 71 avant Jésus-Christ, Spartacus était vaincu par le consul Crassus.

 

Gilles Castelnau : Il avait dirigé une révolte des esclaves et avait réussi à susciter un espace de liberté dans le sud de l'Italie.

 

Antoine Casanova : Lorsqu'à la fin il fut vaincu, il fut crucifié avec 6000 de ses camarades tout le long des 250 kilomètres de la route de Capoue à Rome.
Il en a été de même en ce qui concerne Jésus de Nazareth, au-dessus de la tête de qui fut suspendu l'écriteau « INRI »: Jésus de Nazareth Roi des Juifs. Ce titre indique clairement qu'il était considéré comme révolté contre Rome, dans le cadre des luttes sociales et politiques de ce temps-là.

 

Gilles Castelnau : A votre avis, qu'apportait Jésus en son temps ?

 

Antoine Casanova : C'est à partir d'études de l'histoire sociale que l'on peut le mieux cerner ses caractéristiques profondes. Milieu populaire, entrelacement avec les mouvements messianiques comme celui de Jean-Baptiste.

 

Gilles Castelnau : Pourquoi dites-vous que le mouvement de Jean-Baptiste était messianique ?

 

Antoine Casanova : Il l'était dans le contexte de ces temps-là. Depuis la domination romaine en Palestine, enveloppés dans un système autoritaire d'occupation, les gens relisaient les textes des prophètes d'Israël et les interrogeaient sur le message qu'ils apportaient en ces temps de souffrance, de désespérance.
Jésus de Nazareth est inséparable de ces processus. On vivait dans son entourage une sorte de révolution copernicienne : on discernait avec lui que Dieu n'était pas un Dieu terrible, un monarque terrifiant au sommet d'une hiérarchie. (Ces idées reparaîtront sans doute plus tard). On découvrait un Dieu qui parle à travers les pauvres, leur dignité, leur mise debout. C'est le Sermon sur la Montagne avec les Béatitudes. Et cela, dans le contexte de l'époque, c'était inquiétant et subversif.

 

Gilles Castelnau : Est-ce de l'énergie que Jésus nous transmet par son Esprit ?

 

Antoine Casanova : C'est de l'énergie, c'est un immense souffle d'espérance, axé sur l'idée que toi, quand tu souffres, toi qui cherches le bonheur, si tu as l'espérance, tu es un être heureux malgré tes souffrances. Dieu est à ton image.

 

Gilles Castelnau : Saint Irénée a dit : « Dieu s'est fait homme pour que l'homme soit Dieu ».

 

Antoine Casanova : Moi je dirais : « Dieu s'est fait homme pour que l'homme pauvre et accablé soit debout ». Pour que les hommes avancent vers la justice. Il y a là une lumineuse révolution copernicienne.

 

Gilles Castelnau : Lorsque vous regardez avec vos yeux d'humaniste communiste, l'histoire humaine depuis 2000 ans, qu'est-ce que ce Jésus nous a apporté avec l'énergie que son Esprit a développé en nous ? Si Dieu s'est fait homme, pauvre et accablé, pour que l'homme soit debout, quelle en a été la conséquence concrète ?

 

Antoine Casanova : Il développe dans les rapports interpersonnels et dans les rapports sociaux, l'amour et la justice qui sont inséparables. Cela est vrai aussi au niveau de la planète entière.
L'Esprit de Jésus a donné un ressort, une ressource inépuisable d'espérance et aussi d'élaboration artistique, littéraire, de méditation personnelle.

 

Gilles Castelnau : En effet, vous avez organisé, place du Colonel Fabien à Paris, au siège du Parti communiste, une grande exposition de peinture sur Jésus.

 

Antoine Casanova : Oui, « Jésus et l'humanité : l'image de Jésus 2000 ans après ». C'était à l'automne 2000 alors que nous arrivions au bout de 2e millénaire, après 2000 ans de christianisme. Nous avons voulu contribuer à une halte réflexive et de méditation de tous nos concitoyens, chrétiens, d'une autre religion, ou sans religion.
Nous avons demandé aux artistes, peintres, sculpteurs, de méditer et de prolonger ainsi un mouvement vivant, complexe d'élaboration de signes artistiques, dans les lumières complexes et émouvantes du christianisme.

 

Gilles Castelnau : L'ensemble était très puissant, très frappant, dynamique, très noir aussi.

 

Antoine Casanova : Des visiteurs l'ont, en effet, remarqué. C'est parce qu'il y avait beaucoup de crucifixions. Nous avions pourtant suggéré deux thèmes, qui s'y sont d'ailleurs trouvés : la Transfiguration du Christ et les marchands chassés du Temple. Il y avait une très belle sculpture représentant la Résurrection.
Quant à toutes ces crucifixions, leur présence peut se comprendre à cause de la noirceur de notre époque et de l'ensemble du 20e siècle.
D'ailleurs la crucifixion est elle aussi une figure d'espérance car elle est un symbole de résistance.

 

.

 

Gilles Castelnau : Vous nous avez parlé de Jésus en son temps et de son influence ensuite. Aujourd'hui comment la voyez-vous en Europe, dans le monde, dans l'inquiétude de nos contemporains.

 

Antoine Casanova : Pour dire les choses de manière courtes je dirais que nous entrons depuis 30 ans et de manière accélérée depuis10 ans, dans une étape nouvelle de notre humanité, avec un développement nouveau des capacités.
Des techniques nouvelles démultiplient nos potentialités. Des possibilités immenses d'intelligence s'ouvrent devant nous pour renouveler la vie sociale, le travail, la formation et la culture.
Comment tout cela va-t-il évoluer ? Vers la détérioration de notre monde ? Vers des atteintes écologiques désastreuses de la planète ? ou au contraire vers le développement de possibilités nouvelles de partage et de libération du tissu social de la France, de l'Europe, de la Méditerranée, de la planète ?
Nous en sommes là, à cette croisée des chemins.

 

Gilles Castelnau : Et l'Europe ?

 

Antoine Casanova : Deux perspectives possibles. D'une part, il est possible par les luttes, par la réflexion, par le rassemblement, de construire une Europe en rapport avec les peuples de la Méditerranée, fondée sur le développement des capacités humaines, le développement de la formation, des rapports de partage et non pas de guerre économique, rapports fondés sur le droit international.
Il y a, on l'a bien vu au moment du déclenchement de la guerre avec l'Irak, un immense mouvement planétarisé des opinions publiques contre la guerre et pour la paix. Je ne parle pas de la haine contre les États-Unis mais de la haine contre la politique suivie par leur gouvernement.
Il y avait aussi un grand refus du terrorisme.

D'autre part, un autre cheminement, désastreux celui-la, est actuellement en route. C'est celui des milieux financiers, avec la déréglementation, les privatisations, la guerre économique, le droit de la force.

Irons-nous vers une Europe de peuples libres, égaux et associés, mettant ensemble leurs ressources pour lutter contre le chômage, développer les formations, la démocratie participative. Tout ceci est possible, si l'on considère la forte exigence de paix des peuples européens.
Ou bien, et ce serait terrible, allons-nous persévérer dans la structure actuelle, impériale et autoritaire, dans laquelle l'Esprit des lois pour reprendre le titre de Montesquieu, est dicté par la Banque centrale qui n'est responsable que devant les milieux financiers.

Le problème de la Constitution est fondamental. Quels principes, quelles valeurs allons-nous mettre en actes ? Ceux que j'évoquais, de partage, ou les principes de déréglementation qui sont malheureusement déjà inscrits dans le projet de Constitution et où les services publics deviennent des exceptions.

C'est toute notre conception de l'homme qui est en question : la vie, la mort, la santé. L'homme est-il jetable et flexible ? Un large débat public est nécessaire.

 

Gilles Castelnau : Quand vous parlez de l'homme jetable et flexible, vous introduisez l'esprit de Jésus dans une vision communautaire européenne et pas du tout individualiste et centrée sur nos petits problèmes et avantages personnels.

 

Antoine Casanova : C'est vrai. Néanmoins nos problèmes personnels sont également concernés car ils ne peuvent pas être séparés de nos relations complexes avec l'ensemble du processus historique universel.
C'est en même temps la situation individuelle et collective qui doivent être placées devant l'inaltérable lumière qui est apparue avec Jésus de Nazareth.

 

Gilles Castelnau : Vous nous en avez dit tout à l'heure que c'est pour des raisons communautaires et politiques qu'il a été condamné et crucifié. Il n'était pas seulement un pasteur individuel.

 

Antoine Casanova : Ses valeurs centrales étaient l'amour, la justice pour les pauvres : « bienheureux les pauvres » Luc 6.20.
Il n'appelait pas à la lutte armée.
Victor Hugo l'a bien dit dans les Châtiments.
A une époque où nous avons tant à faire dans nos rapports sociaux pour qu'il y ait une véritable égalité entre hommes et femmes et du respect mutuel, je voudrais citer l'épisode qu'il faut naturellement replacer en son temps, de la lapidation de la femme adultèr. Jésus dit :
« que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre ».
Ils sont tous partis et Jésus dit à la femme :
« va en paix ». Jean 8.

 

 

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