Dialogue
interreligieux
Le Coran incite
à la réforme
de la loi islamique
Ghaleb
Bencheikh
vice-président de la
Conférence mondiale des religions pour la paix
animateur de l'émission « Connaissance de
l'Islam » de France
auteur de « Alors c'est quoi l'Islam »
(éditions presses de la Renaissance, 2001)
Interview réalisée par
Nadjia Bouzeghrane
23 septembre 2004
Nadjia Bouzeghrane. La charia s'oppose-t-elle au fait que la femme soit
un être majeur ?
Ghaleb Bencheikh. L'appellation
charia en tant que telle ne veut rien dire d'autre que loi. C'est
simplement une législation qui se trouve, en l'occurrence, et
notamment chez les islamistes, considérée comme une
codification d'inspiration coranique. Cette législation n'a
pris corps que quasiment 92 ans après la mort du
Prophète, et c'est avant tout une oeuvre humaine. C'est une
ineptie inacceptable et intolérable que de justifier le
maintien de la femme dans un statut de mineure par la charia
islamique. Un mensonge et une atteinte gravissime à la
dignité humaine dans sa composante féminine. Non
seulement rien dans le Coran ne s'oppose à des
réformes, mais plus encore, c'est l'esprit du Coran qui nous
pousse à la réactualisation, à la réforme
de la loi islamique pour qu'il demeure valable sous tous les cieux,
toutes les latitudes et pour tous les temps, sinon on le fige. S'il
devait y avoir une quelconque minorité de la femme, il n'y
aurait pas eu un discours divin s'adressant au duel, à l'homme
et à la femme, sur les considérations de l'observance
liturgique. On pourrait plutôt parler de ce que d'autans
présentent comme une prééminence de l'homme sur
la femme. Ce sont trois ou quatre dispositions qui, encore une fois,
sont frappées de caducité, sont tombées en
désuétude et les raisons qui ont fait que cela ait
été énoncé ainsi ne sont plus valables.
Pour l'époque, c'est-à-dire le VIIe siècle dans
la péninsule arabique, cela pouvait être compris comme
un progrès spectaculaire.
N.B. De
quoi s'agit-il ?
G.B. Il
s'agit globalement de l'héritage, du témoignage et de
la tétragamie ou de la polygamie. En matière
d'héritage, la fille hérite d'une demi part alors que
le garçon reçoit une part entière.
C'était l'époque où la femme faisait partie du
butin, du patrimoine allégué. Non seulement elle
n'était pas héritière mais en plus elle
était un bien transmissible. Faire passer un individu qui
était objet à sujet capable d'hériter, pour
l'époque c'était un progrès spectaculaire que
nulle autre civilisation n'avait donné. La part de la fille,
qui jouissait d'une autonomie financière, pouvait être
augmentée de ce qu'on appelait le douaire. Cet argument
aujourd'hui tombe, puisque l'épouse et l'époux tous
deux, ensemble, subviennent aux besoins du foyer, et une
législation positive, respectueuse de l'esprit
d'équité entre les deux époux fera en sorte
qu'on n'ait plus à tenir compte du contexte du VIIe
siècle. Pour ce qui est de la polygamie ou de la
tétragamie, il est dit dans le Coran :
Dans le cadre de la prise en
charge des veuves et des orphelines, il vous est possible
d'épouser parmi celles qui vous plairont une, deux, trois ou
quatre épouses à condition que vous soyez
équitable et comme vous ne pourrez être
équitable, alors une seule épouse vous est
meilleure.
C'est la conduite la plus proche de justice.
Un peu plus loin il est dit :
Mais Dieu n'a pas placé
deux coeurs dans la poitrine de l'homme, vous ne pourrez être
équitables envers vos épouses, même si tel
était votre désir le plus ardent.
N.B. Autrement dit c'est dissuasif ?
G.B. C'est même une invitation claire à la
stricte monogamie. Le Coran ne se découpe pas, il se lit de
manière globale. En cas de témoignage, on nous dit
qu'il faut deux femmes pour un homme. C'est faux, ce n'est pas dans
tous les cas. C'est simplement dans les cas de contrat de vente et de
négociation entre caravaniers que le verset a
été révélé, parce qu'à
l'époque les femmes étaient exclues de ce type de
contrats. C'était un progrès spectaculaire et pour
quelque société que ce fût ce n'était pas
possible à l'époque. Il y a des passages dans le Coran
dont la portée sociale est tombée en
désuétude par elle-même. Il faut que l'on cesse
de vouloir la réactualiser à chaque instant, c'est fait
par une mauvaise foi manifeste et par une méconnaissance
gravissime du sujet lui-même. Je ne comprends pas pourquoi les
choix sélectifs des islamistes.
N.B. Les
islamistes, opposés à la réforme du code de la
famille, ont avancé que la tutelle matrimoniale est
consacrée par la parole divine ? Y a-t-il des
dispositions dans le Coran, les hadiths, la sunna qui
déterminent cela ?
G.B. Dans un État démocratique, dans un
État qui se respecte, les députés, qui sont
l'émanation de la volonté populaire, n'ont pas à
se référer à un quelconque discours
sacralisé, divinisé, ils ont ensemble à voir ce
qui est le mieux pour gérer la Cité et ce qui est le
mieux dans une législation qui soit positive, comme cela a
été à travers les siècles, pour pouvoir
répondre aux exigences de notre temps. Dans la
société patriarcale, sémite, de la
péninsule arabique, on demandait à la jeune fille son
avis, cela relevait d'un contexte social. La femme déjà
mariée, devenue veuve ou divorcée n'avait besoin de
personne pour parler en son nom.
N.B. Une
femme majeure peut donc très bien se marier sans
tuteur ?
G.B. Ce
n'est antinomique ni avec l'esprit ni avec la lettre du Coran. Ce
pourrait être antinomique avec la lettre de ce qu'ont compris
certains messieurs misogynes, sexistes et machos à travers les
siècles. A ma connaissance il n'y a pas dans le Coran de
manière aussi nette, aussi tranchée, une mise sous
tutelle de la femme. De par la Constitution algérienne, une
femme peut postuler à la magistrature suprême. Comment
un individu qui est chef des armées, qui est à la
tête de l'État, qui engage et incarne la nation, puisse
être, en cas de considération privée, sous la
tutelle d'un autre citoyen ?
N.B. C'est donc une question
d'interprétation ?
G.B. Raison de plus pour que nous nous arrogions le droit
d'interpréter. Aucune des quatre grandes écoles de
l'Islam, et même les autres, n'ont engagé les musulmans
de leur époque pour des siècles ultérieurs.
L'appréciation du droit était différente d'une
société à l'autre, a fortiori quand il s'agit
d'une distance de plusieurs siècles. On ne peut pas
en 2004 accepter les archaïsmes d'une interprétation
éculée. C'est contraire aux fondements de la
civilisation et du progrès universels et ce n'est pas
antinomique avec le fait d'être musulman.
N.B. Sur
quoi ceux qui s'opposent à la réforme du statut de la
femme et du code de la famille en Algérie fondent-ils leurs
arguments quand ils invoquent l'Islam, quand ils disent que cette
réforme porte atteinte à l'harmonie familiale ?
G.B. Il
y a une extraordinaire erreur au départ, celle de
considérer que l'Islam est un tout monolithique. Le fait de
dire « ceci n'est pas
conforme à l'Islam » est déjà en soi problématique.
De quel Islam s'agit-il ? Il nous incombe d'ouvrir tout un
chantier de réinterprétation. Il incombe aussi bien
à l'épouse qu'à l'époux la
responsabilité de l'éducation des enfants, comme il
leur incombe d'investir le champ social extérieur au foyer,
ensemble de manière égale. C'est cela l'harmonie
familiale.
N.B. L'obéissance d'une épouse à son
époux n'a rien d'une obligation religieuse ?
G.B. Nous devrions plutôt parler d'amour et
d'entente au sein du couple que d'une relation de dominant à
dominé. Obéir à quoi ? Si c'est pour les
choses de la vie quotidienne cela doit se faire par le dialogue et la
concertation. Et cette harmonie chère aux islamistes ne
saurait se réaliser dans une relation de coercition et de
domination. La Tunisie, pays musulman, a codifié
l'égalité entre l'homme et la femme au sein de la
famille. Le Maroc s'engage à réformer la
Moudawana. L'Islam ne semble pas poser à nos voisins de
problèmes. Cela montre encore une fois que la charia islamique
est sujette à des interprétations humaines. L'unique
jauge à l'aune de laquelle on mesure le progrès ou la
régression d'une nation, c'est ce qu'elle fait de ses citoyens
et citoyennes. Les écoles de la réforme du temps de
Ben Badis n'ont jamais demandé, y compris Ben Badis
lui-même, aux filles de se voiler. Aujourd'hui on revient
à un uniforme, qui n'a pas de fondement théologique,
coranique.
N.B. Le
voile n'est pas une prescription religieuse ?
G.B. Le
voile n'est pas une innovation coranique et dans la religion
musulmane, il est simplement une recommandation à la pudeur.
Certains versets du Coran doivent être compris comme une
jurisprudence pour une société tribale. La visée
qu'il y a dans l'interprétation c'est celle de la pudeur, de
l'acquisition du savoir, de la culture et de la vertu, ce n'est pas
le fait de tenir mordicus au voile en tant que tel. En plus ce n'est
pas une obligation immuable et inamovible comme les cinq piliers.
N.B. L'Islam est dans les pays musulmans religion
d'État...
G.B. L'État n'a pas à être doté
d'une religion, l'État doit être le garant du libre
exercice des cultes.
N.B. C'est tout le débat sur la laïcité
et la séparation de l'État et de la religion.
G.B. Des
trois traditions religieuses dites monothéistes, celle qui
s'adapte le mieux à l'espace et à l'idéal
laïques, c'est bien l'Islam. Seulement, il y a un paradoxe. La
tradition musulmane n'a pas de structure cléricale et
d'autorité centrale, de caste sacerdotale. Le califat est une
innovation, il n'a pas de valeur religieuse. La tradition islamique
est une tradition on ne peut plus laïque au sens
étymologique et au sens théologique. Simplement parce
que nous n'avons pas d'Église nous n'arrivons pas à
séparer les deux pouvoirs.
C'est pour cela qu'il faut quelques institutions laïques mais
qui soient indépendantes du pouvoir en place.
Les deux slogans qui prétendent que l'Islam c'est la solution,
et que l'Islam est religion et État sont malhonnêtes et
non fondés théologiquement. Ni dans le Coran, ni dans
les hadiths du Prophète, ni chez les fouqahas l'Islam est
« dinn oua
dawla ». Ce slogan est
très récent, il remonte à Hassan el Bana et
d'autres. Le mot dawla en tant que
tel n'est pas coranique. En arabe, il ne veut rien dire d'autre, dans
son sens étymologique, qu'alternance, et dans son sens
politique, dynastie. On pourrait nous avancer que dans le Coran on ne
trouve pas de mention de séparation de l'Église et de
l'État et on ne trouve pas l'équivalent du denier de
César. C'est une question d'interprétation. Nous
n'avons nulle part, ni dans le Coran ni dans la Sunna la moindre
allusion faite à la collusion entre les deux ordres, temporel
et spirituel.
Le Prophète lui-même n'était pas chef
d'État comme certains le disent. On avait affaire à un
arbitre, à un médiateur, à un juge, à un
référent moral et spirituel et temporel, pour cette
époque là et pour cette communauté-là.
Voir aussi de Ghaleb
Bencheikh
Islam et
christianisme : la présence divine
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