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Dialogue interreligieux
Islam et
christianisme
La présence
divine
Dialogue entre
Ghaleb Bencheikh el-Hocine
et le pasteur Gilles Castelnau
à la
radio Fréquence protestante
100. 7 FM
le samedi de Pentecôte 18
mai 2002
Ghaleb Bencheikh est responsable de l'émission « Islam »
sur France 2 le
dimanche à 8 h 45.
Physicien, docteur ès sciences, de formation philosophique
à Paris I
il enseigne entre autres à l'Espace laïc des religions.
23 mai 2002
Gilles Castelnau Vous êtes
vice-président de la « Conférence mondiale des religions
pour la paix ».
Ghaleb Bencheikh. Ce titre est
très engageant. Il y a un paradoxe qu'il faut essayer de
rompre c'est que jamais l'homme n'a vu sa dignité
bafouée, ses droits aliénés que par des
traditions religieuses à travers l'histoire et même de
nos jours ; alors que celles-ci recèlent à
profusion des préceptes nobles, des commandements moraux, des
trésors d'amour et de charité qui promeuvent la
dignité humaine et la fraternité universelle.
C'est pour oeuvrer dans une communion, pour la paix, que cette
« Conférence
mondiale des religions pour la paix » a vu le jour, officiellement en 1970 à
Kyoto, mais déjà au lendemain de la seconde Guerre
mondiale, pour dire « plus
jamais cela ».
Tout être humain sincère, croyant, qui prétend
vouer un culte pur et sincère à Dieu, Le rencontre dans
le visage de l'autre, car l'homme est image, icône de Dieu sur
terre. Les musulmans disent que l'homme est le vicaire, le
lieutenant, l'ambassadeur de Dieu sur terre. On ne peut vouer un
culte pur et sincère à Dieu sans le traduire par des
actes concrets à l'égard de l'homme qui est le
récipiendaire du Souffle divin.
GC Vous
êtes auteur du remarquable petit livre « Alors c'est quoi
l'Islam ? »
(édition des Presses de la
Renaissance)
GB J'ai
écrit ceci à la suite des attentats du
11 septembre, pour condamner le condamnable, réprouver le
répréhensible, et stigmatiser les billevesées et
les fadaises, les inepties et autres arguties qui se disaient autour
de l'islam, suite à cet événement on ne peut
plus condamnable et tragique.
GC Nous
sommes dans le week-end de Pentecôte et nous parlons
aujourd'hui de la Présence de Dieu dans les coeurs des hommes,
qu'ils soient chrétiens, musulmans ou fidèles d'une
autre religion.
Au lieu de parler comme on le fait souvent de nos différences,
nous pouvons plutôt chercher nos ressemblances. Nous pouvons
aussi chercher à apprendre de l'autre. Que me dit l'autre de
beau et de bien à quoi je n'avais pas pensé et que je
pourrais moi aussi intégrer dans ma réflexion.
Voici pour commencer cette définition du saint Esprit qui se
trouve dans le Nouveau Testament :
« Le Souffle souffle
où il veut ; tu ne sais ni d'où il vient ni
où il va »
Jean 3.8. Ce terme de « souffle » dans le grec du Nouveau Testament correspond au
français « esprit », ce dynamisme créateur qui vous gonfle les
poumons.
Le Souffle de Dieu souffle-t-il sur les musulmans, comme sur les
protestants, sur les catholiques, les juifs et les athées,
puisqu'il souffle « où il
veut » ?
Jean disait aussi :
« Tout a été
fait par lui, rien de ce qui a été fait n'a
été fait sans lui »
Jean 1.3
GB Je
souscris à cette idée. Un verset coranique dit
« où que vous
alliez, vous trouverez Dieu et la face de
Dieu ». Nous venons de
Dieu et nous retournerons assurément à Lui.
Il ne s'agit pas de faire de la récupération de ceux
qui ont choisi d'autres itinéraires spirituels en leur disant
qu'ils sont des croyants qui s'ignorent ; ce serait enfreindre
leur liberté de conscience.
GC Vous
n'aimeriez pas que l'on vous dise que vous êtes chrétien
sans le savoir.
GB Si
être chrétien est suivre l'enseignement des
« Béatitudes » et du « Sermon sur la
Montagne », nous le sommes
fondamentalement. Si, par contre, cela revient à des
considérations purement dogmatiques sur des points doctrinaux
et théologiques, nous avons les uns et les autres la
liberté d'aller vers la transcendance et vers le divin par des
canaux différents et néanmoins enrichissants les uns
pour les autres.
Nous avons besoin les uns des autres pour grandir en
plénitude.
GC Cela
signifie-t-il qu'un chrétien a besoin d'un juif, d'un
musulman ? Qu'un musulman a besoin d'un chrétien ?
Cela signifie-t-il qu'il y a une vérité en
l'autre ?
GB
Assurément il y a une vérité en l'autre. J'ai
besoin du regard de l'autre, même lorsqu'il me déplait.
Et peut-être surtout lorsqu'il me déplaît. Car
alors il me renvoie à moi-même, à ma profondeur.
Il me sort de mon autisme, de mon autarcie, de mes certitudes.
GC Un
enfant autiste ne peut ni parler ni communiquer. Pensez-vous que nos
religions soient autistes, que non seulement on n'y écoute pas
les autres, parce qu'on ne pense pas qu'ils aient quoi que ce soit
d'intéressant à dire, mais en plus qu'on n'a rien
à leur dire, à part sans doute les catéchiser.
Un chrétien ne saurait pas quoi dire de Dieu à un
musulman, à part lui donner des dogmes à avaler tout
crus, non plus qu'un musulman à un chrétien.
GB
Malheureusement oui on est autistes. Il n'y a pas pire sourd que
celui qui ne veut pas entendre, alors que nous avons à
produire ensemble des symphonies, faire monter ensemble des
alléluias à Dieu.
Nous ne devons pas être frileux de nos différences, au
contraire ; elles nous enrichissent mutuellement.
Une fois nos peurs exorcisées, nous avons à sortir de
nos cocons. Notre diversité est à la fois une source de
bonheur mais aussi une épreuve qui peut devenir une occasion
de friction. A nous, hommes et femmes, de faire en sorte que notre
diversité devienne une mosaïque humaine, où
s'opèrent une osmose et une symbiose entre les
êtres.
GC Le
saint Esprit est la Présence divine dans nos vies, dans nos
coeurs. Saint Paul disait que cet Esprit fait monter en nous
« l'amour, la joie, la
paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la
fidélité et la maîtrise de
soi » Galates 5.22.
Si un homme sent monter ces vertus en lui, si nous écoutons
saint Paul, nous disons, c'est l'oeuvre du saint Esprit de Dieu. Un
courage de vivre aussi, la capacité de résister aux
forces de la destruction et de la mort, de sourire dans le malheur ;
de lutter contre notre égoïsme, notre agressivité,
notre xénophobie, notre isolement, nos autisme.
GB Dans
un aphorisme bien connu, Dieu dit : « le monde ne m'a pas contenu alors que le
coeur de mon serviteur me contient. » C'est le coeur de l'homme qui est le
véritable temple de Dieu. « Dieu est plus proche de l'homme que sa
propre veine jugulaire ».
Sourate 50. 16
Il est plus proche encore de ceux qui
souffrent.
GC Les
chrétiens qui confessent pourtant la présence du saint
Esprit l'oublient souvent. La proximité de Dieu dont vous
parlez pourrait nous la rappeler.
GB Une
émulation saine, et peut-être sainte nous y engage, afin
d'être au service des autres hommes.
Dans l'aphorisme que je citais, Dieu poursuit ainsi :
« mon serviteur ne cesse de
se rapprocher de moi par des actes surrérogatoires
jusqu'à ce que je l'aime. Et quand je l'aime je deviens
l'ouïe par laquelle il entend, la vue par laquelle il voit, la
main par laquelle il saisit et le pied par lequel il
marche ».
Ceci fait écho à un autre passage où il
dit : « mon serviteur,
quand il fait un empan à ma rencontre, je fais à sa
rencontre une coudée. Quand il fait à ma rencontre un
pas, je fais une enjambée, quand il vient à moi en
marchant, je vais l'accueillir en courant. »
« Dis-leur, si vous aimez Dieu, il vous aimera et vous
pardonnera vos fautes ».
Beaucoup de musulmans méditent et intériorisent ces
passages, et notamment les mystiques soufis, hommes et femmes. Une de
ces femmes, Rabia, a composé le fameux poème des
« Deux
Amours ». S'adressant
à Dieu elle lui dit : « Je t'aime de deux amours, un amour visant
mon propre bonheur et un amour vraiment digne de
toi. »
GC Un
protestant américain qui se promenait en priant sur la plage
en s'aidant d'un chapelet de l'Église orthodoxe russe raconte
qu'il a croisé un promeneur arabe qui, le voyant prier, lui
adressa la parole et lui dit que son père priait aussi avec un
chapelet semblable à celui-là. Le musulman lui
demanda :
- Que se passe-t-il quand vous priez ?
- Je demande d'être uni au Christ.
Il m'a alors dit que son père répétait dans sa
prière :
- Allah, Allah, Allah
- Que se passait-il quand votre père priait ?
- Il disait que son coeur se purifiait et qu'il se sentait uni
à Dieu.
L'américain rapporte s'être senti totalement en harmonie
et frère de ce musulman-là.
GB La
prière purifie les coeurs. Une fois les coeurs
purifiés, on se sent effectivement en harmonie et en
complète communion avec les êtres qui n'aspirent eux
aussi qu'à s'unir au divin. De par cette union-là on
devient aimant d'un amour transnaturel, c'est-à-dire qui
traverse toutes les créatures de Dieu et toute la
création.
GC Toute
la création, la nature ?
GB Aimer
l'homme, les animaux, les végétaux, tout ce qui
vit.
GC Etre
animé par le Souffle de Dieu, par le saint Esprit.
GB Oui,
vous exprimez ceci dans un langage chrétien que je respecte et
que j'entends bien.
GC
Une
auditrice dit qu'elle aimerait mieux vous connaître, quel est
votre milieu de vie.
GB Je
suis d'origine algérienne. Mon père qui n'est plus de
ce monde était recteur de la Grande mosquée de Paris et était algérien. Je suis
né à Djedda sur les bords de la mer Rouge, en Arabie
Saoudite. Ma tendre enfance était en Orient, entre l'Arabie
Saoudite et le Caire, ma famille a connu quelques
pérégrinations car mon père étant
diplomate. Il a fini sa carrière comme ambassadeur de la jeune
République algérienne auprès du Royaume d'Arabie
Saoudite. Il a eu aussi des fonctions au Caire où est
né un de mes frères. Nous sommes revenus en
Algérie où j'ai passé mon adolescence.
Les tracasseries de l'âge adulte ont
commencé à Paris mais la beauté de la ville ont
adouci ces tracasseries. J'ai vécu auprès de mon
père dans l'enceinte même de la Mosquée de Paris
tout en poursuivant mes études de sciences. J'ai soutenu ma
thèse de doctorat en physique. Je me suis
intéressé à l'histoire des sciences, à la
philosophie des sciences, à la philosophie elle-même et
enfin à la théologie. J'ai eu des
responsabilités dans la Fraternité d'Abraham qui
réunit juifs, chrétiens et musulmans descendants de
l'illustre prophète Abraham.
GC Quel
sens donnez-vous au mot prophète ?
GB C'est
celui qui est ambassadeur, porte-parole de Dieu, annonciateur de la
Bonne nouvelle et avertisseur d'un jour où l'on aura à
rendre compte de ses actes. Il n'a aucune autorité
contraignante ; il est là pour rappeler qu'il y a un Dieu
vivant qui nous parle, qui nous aime. Il est l'isthme entre l'infinie
seigneurie de Dieu et la finitude des hommes. Nous avons cet
idéal d'amour, d'accueil généreux de l'autre, de
l'hospitalité. Ces valeurs sont abrahamiques,
sémitiques.
Je voudrais ajouter à la fin de notre
rencontre que jamais la question islamique n'a été
posée avec autant d'acuité que ces temps-ci. Entre la
surmédiatisation et la méconnaissance, que ne dit-on
pas et que n'écrit-on pas à propos de l'islam et des
musulmans de par le monde ? S'il y a une quelconque
islamophobie, elle est justifiée pour une part et elle ne
l'est pas pour une autre part. Cette islamophobie est due au
comportement ignominieux, inacceptable, inqualifiable
d'illuminés exaltés qui se sont autoproclamés
seuls procurateurs de Dieu, défenseurs exclusifs de ses
droits, alors qu'ils ne cessent de tout bafouer .Nous devons les
récuser, les stigmatiser, les dénoncer, les condamner
avec force et vigueur, avec prière aussi. Le rôle des
dignitaires musulmans est lourd et important dans leur
responsabilité à dire ce qu'il faut dire.
Ma position, comme vous pouvez le constater
ne souffre aucune réserve. Nous sommes résolument du
côté du droit et de la justice et jamais du
côté de la terreur. Aucune cause, aussi noble soit-elle
n'autorise le massacre d'innocents. On ne peut pas se
prévaloir de l'idéal religieux pour déverser la
haine et la terreur.
L'autre part pour laquelle cette
islamophobie, cette peur de l'islam n'est en aucun cas ni
justifiée ni explicable, ni expliquée est due à
la méconnaissance du sujet qui est encore moins acceptable
lorsqu'elle émane d'autorités académiques,
intellectuelles, hélas parfois religieuses, politiques et
surtout d'autorités journalistiques. Pour certains le djihad
devient une guerre sainte, la fatwa une condamnation à mort,
Allah est une divinité mahométane et on ne sait pas ce
qu'est la charia.
Cela provoque des dégâts au
lieu d'organiser des débats respectueux, fraternels, exigeants
et objectifs entre les hommes et les femmes de bonne
volonté.
Voir aussi de Ghaleb
Bencheikh
Le Coran incite
à la réforme de la loi islamique
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