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La foi juive

 

Rabbin Haï Bellahsen

 

Quatre interviews d'une demi-heure
avec Gilles Castelnau
sur la radio Fréquence protestante

Transcription
Christophe Avellaneda

 

1

 

Gilles Castelnau Monsieur le rabbin, dites-nous pour commencer le sens de votre magnifique prénom, que signifie Haï en hébreu ?

Haï Bellahsen Haï signifie « vie », « vivant ». C'est ce qu'on essaie d'être, ce n'est pas évident.

GC Dieu nous y aide.

HB Voilà.

GC Monsieur le rabbin, vous êtes en poste auprès du Grand rabbin de Paris.

HB Je me suis occupé de différentes communautés, j'ai été responsable d'éducation du Consistoire de Paris, et actuellement je suis en effet chargé de mission auprès du Grand rabbin de Paris, pour des missions de toutes sortes: éducatives, religieuses, différentes cérémonies...

GC Commençons en parlant de Dieu. Un rabbin m'as dit une fois : les protestants parlent de la foi, mais la foi n'est pas mentionnée dans la Bible. Le mot « émouna », qui s'y trouve, ne désigne pas la foi au sens que lui donnent les protestants en parlant du « salut par la foi ».
Le problème de la foi est- il un important pour un juif ? Un juif se demande-t-il, comme les chrétiens, s'il croit ou si il ne croit pas ?

HB Cette question se retrouve chez tous les grands penseurs des différentes religions. La notion de foi est, il est vrai, un peu particulière dans le judaïsme. Nous n'avons pas la notion de la grâce, au sens où certains individus seraient éclairés plus que d'autres. Nous pensons que tous les individus sont au même niveau dans la famille humaine et qu'ils ont tous la capacité de connaître, de percevoir, d'être convaincus de la transcendance et de l'existence de Dieu.
Chaque individu a quelque part, au fond de lui, une lumière, une croyance en Dieu enfouie, qu'il suffit de révéler.

GC Quelle que soit sa religion, sa conception de Dieu ?

HB La manière avec laquelle le judaïsme appréhende la foi en Dieu est très particulière. Il est très difficile de prononcer le mot « Dieu » car à partir du moment où on prononce ce nom, on le limite.

GC Un ami rabbin m'a envoyé une carte de voeux sur laquelle il voulait appeler la bénédiction de Dieu sur moi. Il n'a pas écrit le mot « Dieu ». Il a écrit « D. ».

HB Dieu est infini, un infini qui ne s'inscrit dans aucune rationalité. Comment dès lors prononcer son nom ? Le prononçant serait le limiter. Il existe pourtant. Le Talmud dit que si le nom de Dieu n'avait pas été prononcé dans la Bible, personne ne pourrait le prononcer dans la prière.
Le judaïsme se réclame d'un monothéisme extrêmement pur et les juifs essayent de se rapprocher de Dieu, de percevoir sa lumière spirituelle.
Le grand penseur juif Maimonide a exposé la théorie des attributs négatifs : On peut dire ce que Dieu n'est pas, mais on ne peut pas dire ce qu'il est, car ce serait le limiter.

GC Et pour en revenir à la question de la foi ?

HB Nos penseurs discutent sur la question de savoir si parmi les 613 commandements de la Loi, est inclus le commandement de croire en Dieu. Il est évident que la base de toute la religion est la croyance en Dieu. Mais y-t-il un commandement particulier qui l'ordonne ? Il est vrai qu'à aucun endroit de la Bible Dieu ne dit : « tu dois croire en Moi ».
A un endroit des « Dix paroles » (que certains appellent les Dix commandements mais pour nous, les commandements ne sont pas dix, ils sont en réalité 613) il est marqué « anokhi hachem » : « Je suis ton Dieu ».
En fait, la question de la foi n'est pas une question juive. On ne pose pas la question de savoir si on a la foi. On peut dire que tout le monde a la foi, qu'il suffit de la révéler. Mais on ne considère pas que certains sont avantagés par rapport à d'autres, qu'ils perçoivent quelque chose que d'autres ne perçoivent pas.

GC Si quelqu'un vous dit : « je n'ai pas la foi ». Que veut-il dire ?

HB Il veut dire qu'il n'a pas encore réussit à révéler la foi qui est en lui. Prenons l'analogie de l'amour dans un couple. Il arrive que les partenaires pensent qu'il n'y a plus rien à faire, qu'ils ne s'aiment plus. En réalité leur amour est toujours là mais il a été comme recouvert d'une gangue. Il suffirait de la casser pour que leur amour paraisse à nouveau.
Il en est de même pour l'amour de Dieu. C'est un élément fondamental de l'individu. Tous les philosophes, religieux ou non, disent que le spirituel, le transcendant est un élément indispensable à l'équilibre de l'individu.

GC Dieu a-t-il des préférences sur la manière dont les gens le conçoivent, le prient, le respectent. Est-ce que Dieu préfère un catholique, un protestant, un juif, un musulman, un bouddhiste ou est-ce que Dieu aime tout le monde de la même façon ?

HB Malheureusement dans le passé, la religion a provoqué des conflits, des guerres... Aujourd'hui les choses vont globalement mieux.
Dans le dessein de Dieu, s'il n'y avait pas eu la faute d'Adam et Eve, il n'aurait dû y avoir qu'une seule grande famille des peuples, la famille de l'Humanité.
Le Premier homme est décrit dans nos sources comme ayant atteint une très haute spiritualité. Malheureusement l'homme s'est éloigné des chemins de la spiritualité, ce qui a entraîné un certain voile et provoqué la diversité que nous connaissons aujourd'hui.
Mais tôt ou tard les spiritualité se retrouveront ; un équilibre unira les hommes.
En attendant, Dieu aime de la même façon tous les individus et chacun dans sa sensibilité doit essayer de vivre sa spiritualité de façon profonde, intense, essentielle.
Il faut regarder l'autre dans sa vérité et lui en reconnaître la liberté.

GC Encore une question sur Dieu. Dieu, dans son ciel est-il tout puissant ? Est-ce qu'il peut intervenir de l'extérieur ? En réponse à des prières ? Par exemple: un évêque américain, l'évêque Spong, dont la femme avait bénéficié une rémission importante de son grave cancer, a dit: je sais qu'énormément de gens ont prié pour elle, mais ça n'est pas pour cela que Dieu l'aurait guérie, parce que Dieu ne guérirait pas quelqu'un pour qui tout le monde prie pour lui, et se détournerait de quelqu'un à l'égard de qui peu de personnes prient. Dieu n'est pas ainsi. Qu'en diriez vous ?

HB D'abord Dieu n'est pas dans le ciel, il est partout. Son essence est partout, même dans les lieux où on penserait ne pas l'y trouver. Dieu, pour le Judaïsme, est à côté ; c'est-à-dire que le monde est multidimensionnel. Il y la dimension que nous percevons et d'autres dimensions parallèles. L'individu doit faire l'effort de saisir ces autres dimensions ; ainsi Dieu, la prière.
Je ne suis pas tout à fait d'accord avec l'évêque dont vous avez parlé. Je pense à la célèbre histoire d'Avraham qui priait pour Sodome et Gomorrhe, dans le livre de la Genèse. Histoire bizarre de cet individu Avraham qui a l'air de marchander avec Dieu lorsqu'il dit : « S'il s'y trouve cinquante justes, détruiras-tu la ville ? » ; puis il descend : quarante, trente... il continue jusqu'à dix. C'est bizarre, bizarre... Comment un homme quel qu'il soit peut-il s'adresser ainsi à Dieu ? Dieu bien entendu connaît exactement la situation. Et voilà qu'Avraham discute...
Un certain nombre de penseurs disent que même si la situation était sans appel, à partir du moment où un homme se met à prier, Dieu ouvre à nouveau ce dossier.

GC Dieu, dans cette optique, est considéré comme tout-puissant, comme un général, comme un roi.

HB Toutes les images, en fin de compte, limitent notre compréhension de Dieu, nous font dériver. Le message de ce récit de la Genèse est qu'en fin de compte, la force spirituelle de l'homme est extrêmement importante ; lorsque il ouvre sa bouche, il influence l'humanité, la spiritualité de l'humanité ; il influence, en fin de compte, la décision divine elle-même.

GC Que peut-on penser de l'exaucement des prières demandant une guérison, une mutation. Ces prières que l'on peut parfois lire sur les registres de prière à l'entrée des églises : « Mon Dieu rend moi l'amour de Robert, obtient que mon mari reçoive ce nouveau poste... » . Dieu est-il sensible à ce genre de demandes ? Et que dire lorsqu'on ne reçoit pas ce qu'on a demandé ?

HB Disons au moins que c'est une bonne question. Si ce qu'on demande est bon pour nous. Dieu sait qu'on en a besoin et comme il veut toujours notre bien, il nous l'accordera. Si ce n'est pas bon pour nous, au fond on ne voudrait pas le recevoir, même si on l'a demandé
D'ailleurs, n'y a-t-il pas une certaine effronterie à demander à Dieu quelque chose

GC Même demander la guérison de sa femme ?

HB Mais Dieu n'est-il pas déjà au courant de la situation ? Oui, il l'est et de toutes façons, il ne veut que dispenser du bien. Pourquoi dans ces conditions encore prier ?
Réponse : il faut encore prier dans la mesure où la démarche de la prière établit une connexion avec Dieu. Lorsqu'il prie, l'homme se rapproche de ce qui est le but de son existence, il peut percevoir les autres dimensions de la vie spirituelle et recevoir la bénédiction.
Certes, la Providence s'exerce sur tout ce qui arrive, rien n'arrive par hasard. Le Talmud va jusqu'à dire même mettre sa main dans sa proche gauche plutôt que dans la droite n'est sans raison.
De plus, chaque geste a des répercussions sur le monde entier. Lorsque l'homme fait du bien, révèle une lumière spirituelle, cela bénéficie à son entourage, à son milieu, à sa génération, à tout le monde.
Il en est de même pour un geste négatif. Ainsi dans l'acte de polluer, on ne nuit pas seulement à son environnement immédiat mais à l'univers entier. Il y a inter responsabilité des individus. Il arrive fréquemment que l'homme soit lui-même responsable du mal qui survient et dont on accuse Dieu. Or le judaïsme ne croit pas au châtiment de divin. C'est l'individu lui-même qui, par son comportement, a entraîné une réaction en chaîne destructrice. Bien entendu, pour rétablir l'équilibre des choses, il convient alors de pratiquer la miséricorde, de rétablir la connexion avec la Source de lumière qui adoucira la rigueur des choses et fera que finalement la prière soit exaucée.

 

A suivre

 

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