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Lire les Écritures « saintes »

Bible, Coran et autres


2e partie

 

pasteur Jean Dumas

 

 

20 octobre 2014


POURQUOI, COMMENT RESTER FIDÈLES AUX TEXTES FONDATEURS ?


Il n’y a pas de mauvais livres, mais il y a de mauvais lecteurs

 

I

Le paysage religieux mondial a profondément changé


Mon propos vise à aider le lecteur du texte fondateur de sa foi.

Pour le chrétien, attaché au texte de la Bible, la question survient aujourd’hui de façon
impérative : pourquoi et comment lire des textes séculaires dans un temps qui n’a rien de
commun avec celui de leur mise en écrit ? Sont-ils encore valables ? Oui, répond-on. Peut-on
en tirer des indications précises pour notre aujourd’hui ? Sans doute, mais comment ?

Remarquons que ces mêmes questions se posent également aux croyants des autres religions,
aux juifs, bien sûr, puisque, juifs et chrétiens ont l’Ancien Testament en commun, mais aussi
aux musulmans vis-à-vis de leur Coran, ou aux bouddhistes lecteurs des sermons du Bouddha,
ou aux hindouistes priant les Védas.

Je restreindrai mes réflexions au christianisme, mais en évoquant l’islam, car la Bible et le
Coran sont les deux livres religieux les plus lus dans notre hexagone. Leur coexistence devient
par moment éclairante pour tous.

Auparavant, il est pertinent d’évaluer comment ces textes fondateurs sont apparus au cours de
l’histoire.

La population mondiale se chiffre aujourd’hui à quelques 6 milliards d’êtres humains. Outre
son nombre notablement accru particulièrement depuis un siècle, cette population a tourné au
nomadisme, par vagues de centaine de millions de migrants qui s’expatrient sur tous les
continents. Si bien que chaque pays, chaque région comptent désormais un métissage de
population brassée selon des pourcentages tout à fait variables d’un pays à un autre. La
mondialisation galopante envahit les régions les plus reculées d’un globe terrestre devenu de
plus en plus petit. Ce mixage humain modifie peu à peu les langues vernaculaires parlées sur
chaque territoire, rendant incontournable la modification de la communication entre les
humains. Le dévelopement exponentiel des techniques multiplie les possibilités de contacts
entre les individus. Un message par courriel permet à des parents de communiquer en
instantané avec un enfant étudiant à l’autre bout du monde, ou lance une révolution luttant
contre une dictature dans tout un pays. Les économistes ont appris à maîtriser le web pour
l’optimisation mondialisée de leurs affaires, au risque de catastrophe économique mondiale.
Est-ce que ces bouleversements récents ont changé quelque chose dans la vision que les
hommes ont des religions ? La question peut se poser.

Vu sous un autre angle, il devient évident de s’interroger sur la pertinence des textes
fondateurs des religions. Pour cela, il est nécessaire de situer comment les religions se sont
insérées dans l’histoire des hommes. Remontant le temps, le big-bang, à l’origine de notre
cosmos (sans prétendre remonter plus haut), nous précise que l’univers est vieux de quelques
treize milliards d’années. Au début, il n’y avait pas de religion, bien évidemment. Mais à partir
de ce commencement, nous avons appris que l’univers est en perpétuel mouvement, passant,
pendant plusieurs milliards d’années, des galaxies variées à la voie lactée, qui conduit au
système solaire, puis à la terre, pour aboutir, il y a quelques sept millions d’années, sur notre
planète. Ensuite, sur cette planète terre, vint l’apparition des océans, des continents, puis des
premiers êtres vivants, pour arriver enfin aux premiers hominidés, ces animaux dressés debout
sur leurs deux pattes. Mais nous ignorons s’ils avaient inventé le fait religieux. Ce dernier, le
chamanisme, n’apparait qu’avec l’homo sapiens, dont on pense que ses dessins ornant ses
grottes représenteraient des motifs religieux, il y a vingt ou dix mille ans seulement avant
notre ère.

Ce n’est qu’au troisième millénaire qu’apparaissent les premières religions historiquement
datables, la sumérienne, dont on a pu dire que “l’histoire commence à Sumer”, avec les
premiers textes écrits, puis la religion mésopotamienne, les véda de l’Inde, les cultes
égyptiens, et le judaisme au treizième siècle avant notre ère. Apparaissent également le
taoisme, le jainisme, le confucianisme, le bouddhisme. En ajoutant à la liste le christianisme
au premier siècle, puis l’islam au quatrième, on aboutit à une histoire répertoriée des diverses
religions dont beaucoup restent pratiquées jusqu’à aujourd’hui, reposant toutes sur des textes
fondateurs. De ce rapide survol il ressort que le fait religieux est très tardif dans l’histoire de la
grande saga cosmique. Le stéthoscope du sociologue qui veut un diagnostique fiable à propos
de la religion oblige ce dernier à s’armer d’humilité. Les religions des hommes sont tard
venues.

Alors commence l’histoire des religions.

Comme je l’ai dit, elles découlent toutes de textes fondateurs. Encore aujourd’hui, les divers
croyants de chaque religion s’y réfèrent. Chacun de ces textes a sa propre histoire mais depuis
longtemps, plusieurs millénaires pour certains d’entre eux, ces textes sont restés identiques et
non modifiables. Pour chacune de ces religions, ils ont traversé l’histoire des hommes en
maintenant leurs fois respectives dans une même tradition. Les diverses Réformes survenues
ici ou là à leurs propos visaient à revenir aux sources de ces textes fondateurs sans les
modifier. C’est ainsi qu’on peut dire qu’à l’origine des religions, il n’y a pas de mauvais livres,
mais qu’il y a eu par la suite de mauvais lecteurs.

Et pourtant... et pourtant, force est de constater que, depuis deux siècles environ, les structures
sociétales de la vie des hommes ont été profondément bouleversées, alors qu’elles étaient
restées relativement stables jusque là. Jusqu’au dix neuvième siècle, les humains ont su
multiplier leurs forces musculaires en utilisant le cheval. Aujourd’hui, avec la révolution
industrielle, pour l’occident, mais ailleurs également, la force appartient aux machines : depuis
deux siècles, les véhicules motorisés, les chemins de fer, les engins spaciaux, la sophistication
des armes jusqu’à l’arme atomique, ont plongé les foules humaines dans une course effrénée
vers ce qu’on nommait le progrès. L’électricité a permis d’atteindre une efficacité démultipliée
dans chaque domaine de la vie. A ces techniques encore insoupçonnées il y a cent voire deux
cents ans, développées pour le bien – ou le mal être - des humains, s’adjoint aujourd’hui la
conquête des espaces cosmiques. Si bien que ce qu’on appelle le progrès, a bouleversé en deux siècles à peine la vie des anciens hominidés bien plus profondément que lors des
millénaires précédents.

L’heure est-elle venue de trouver dépassée l’importance des religions ? Concernent-elles
encore le vivre ensemble des hommes ? Certains le nient, leur reprochant d’être à l’origine des
conflits, des désordres sociaux les plus extrêmes. La faute en serait imputée aux textes
fondateurs eux-mêmes, qui infantiliseraient leurs lecteurs et les enfermeraient dans un
passéisme nocif. Qui plus est, l’univers étant en perpétuel mouvement d’extension, le fait
religieux n’est-il pas devenu complètement obsolète ?

Il est vrai qu’aujourd’hui les repères et les valeurs, hier encore valables dans leur universalité
traditionnelle, volent en éclat. La globalisation uniformise la planète et ses habitants à la
vitesse grand V. Les multiples formes religieuses, réparties hier encore selon les races et les
continents, se côtoient aujourd’hui en tous lieux du monde. On avait pris l’habitude de situer
les bouddhistes au Japon, en Chine ou au Tibet, les hindouistes en Inde, les musulmans dans
les pays arabes et en Afrique noire et maghrébine. Les juifs étaient dispersés dans une diaspora
européenne et américaine, les chrétiens seuls étaient présents sous toutes les latitudes.
Aujourd’hui, ces variétés religieuses se chevauchent de façon inattendue et s’interpénètrent de
telle manière qu’il est devenu urgent de changer de système de valeurs. Pour utiliser un terme
devenu courant, il nous faut changer de paradigme. Qu’en est-il alors des textes religieux
fondateurs ?

 

II

Les textes fondateurs


La réflexion doit commencer par s’interroger sur les textes fondateurs eux-mêmes. Ils
apparaissent dans leur variété comme inconciliables. Chacune des religions les revendique
comme seule expression de la vérité excluant une quelconque vérité des autres traditions. Et
pourtant...

Prenons un exemple vécu en Inde. Connaître la pensée des pères Montchanin et Le Saux
questionne sur le rôle attribué respectivement à chacune des grandes traditions religieuses
chrétienne et hindouiste. Ces deux religieux exceptionnels, missionnaires catholiques hors
norme envoyés en Inde, ont approfondi l’hindouisme jusqu’à s’y fondre sans jamais renier
quoique ce soit de leur foi chrétienne. L’ashram Shantivanam fondé par eux, que j’ai pu
visiter, et leurs écrits permettent de réfléchir sur le fondement du dialogue interreligieux à
partir des textes fondateurs des deux traditions. Et les innombrables temples de l’hindouisme
débordant de pèlerins venus par foules entières, font se rencontrer des croyants très fervents
habités d’une religiosité populaire authentique à la limite de la superstition, mêlés à d’autres
croyants nourris d’une foi spiritualisée à l’extrême : ils sont tous attachés aux textes védiques
de toujours. En Inde le pluralisme religieux est vécu paisiblement par les moines, gurus et
sadhus divers, représentant les divers courants de l’hindouisme. L’intense religiosité de l’Inde
ne doit certes pas taire les conflits sanglants entre les hindouistes, les musulmans et les
chrétiens. La politique en Inde contribua largement à pourrir la religion. En dehors de ces
crispations violentes, on peut dire qu’il y a un point de rencontre possible entre les deux
traditions hindouiste et chrétienne, comme l’ont démontré les deux missionnaires de
Shantivanam.

Revenant en France, on découvre que la rencontre avec des frères et soeurs du judaïsme et de
l’islam pose aux chrétiens la question de l’autorité de leur référence aux textes bibliques, car
leur foi à tous est également fondée sur des textes. Le rouleau de la Torah, qui regroupe les
livres bibliques de l’Ancien Testament, est placé dans l’arche de chaque synagogue juive, le
Coran est appris par coeur dans les écoles coraniques musulmanes, et la Bible (Ancien et
Nouveau Testament) est posée, ouverte, dans les choeurs de toutes les églises ou temples du
monde. De même, dans tous les temples bouddhistes de toutes les obédiences sont présents les
recueils des sermons du Bouddha Sakyamuni. Les temples hindouistes en Inde retentissent des
prières récitées tirées des Védas.

Avant de s’interroger sur l’autorité respective de ces vastes traditions, leur subsistance au
travers des siècles s’impose à la réflexion, chacune dans ses particularités. On aurait pu croire
qu’en les croisant il en ressortirait les grandes lignes d’une religion unique, les retenant toutes
si on les harmonise. N’y a-t-il pas quelque vérité commune dans ces textes variés, rassemblés
dans des recueils religieux millénaires pour la plupart ? Mais les nombreuses tentatives qui
s’y sont essayé n’ont abouti qu’à un amalgame informe et nauséeux. Au fil des siècles, bien
des essais de ce type sont nés sans trouver une convergence des idées et des rites qui ait
emporté l’adhésion des masses, aujourd’hui pas davantage que dans les temps passés. A
l’exception de la religion Baha’ie, désormais adoptée dans la mouvance multireligieuse
officielle des religions reconnues par l’ONU, alors qu’elle se trouve être la plus jeune religion
qui n’a guère plus de cent ans ; sa validité s’est imposée sans doute en raison des martyres de
ses fondateurs et de ses adeptes dans le Proche-Orient. Cette religion toute récente se réfère, elle aussi, aux textes écrits, en prison, de son fondateur. Notons en outre que l’Islam n’a, de son côté, que quatorze siècles d’existence.

Cette permanence, cette autorité mondialement reconnue des textes religieux aide à
comprendre que, sans eux, les pensées religieuses des hommes tombent en quenouilles.
Demeurent au travers des siècles les grandes questions que se posent les hommes de tous les
temps : D’où viens-tu ? Où vas-tu ? Qu’est-ce que vivre et qu’est-ce que mourir ? Si on
supprime les grands textes fondateurs, parce qu’on les juge aujourd’hui périmés (pense-t-on),
les religions, coupées de leurs racines, deviennent bouillie pour les hommes, transformant les
fois variées en patchwork culturel sans queue ni tête.

Ainsi, malgré l’enchevêtrement historique des religions des hommes et en dépit de la varièté
des textes qui fondent encore chacune d’entre elles, il est évident qu’on ne peut s’en dispenser.
La foi de tout croyant se fonde et s’appuie sur la lecture et l’approfondissement têtu des textes
de sa religion.

 


III

Comment lire un texte fondateur ?

Lecture littérale et lecture littéraliste

Il faut commencer par s’étonner de constater que les divers dictionnaires et livres des savants
étudiant les religions n’évoquent jamais le fait, pourtant d’une extrême évidence, que toutes
les religions ont, à leur base, des textes sacrés immuables. Pour quelles raisons subsiste cette
permanence textuelle alors que l’histoire a si considérablement bousculé les cultures et les
pensées ? Il paraît pourtant indispensable de réfléchir à ce fait. Ce n’est que récemment que
des philosophes contemporains ont, quant à eux, posé la question de notre rapport au
texte, élaborant toute une réflexion autour de l’herméneutique. L’un d’entre eux, Paul Ricoeur,
peut aider à comprendre ce qu’est un texte : pourquoi en faut-il un pour chacune des religions,
comment lire et interpréter un texte fixé à tout jamais dans une formule vieillie ? On y
reviendra plus loin.

 

a) Il nous faut tenter d’éclaircir le problème

Pour éviter une réflexion purement abstraite, examinons la question à partir des lecteurs
fidèles de deux textes couramment lus en France que sont la Bible, pour le chrétien, et le
Coran, pour le musulman. On pourrait ouvrir cette réflexion aux autres textes religieux, mais
ce serait élargir le débat à d’autres éléments de comparaison. La réflexion née du dialogue
islamo-chrétien à propos de nos deux livres fondateurs peut apporter des éléments de réponse
utiles à tout dialogue interreligieux quel qu’il soit. Ces deux livres, la Bible et le Coran,
s’entrecroisent et, par moment, mêlent leurs différences pour se rejoindre ailleurs.

Sans entrer dans le débat ouvrant sur une confrontation ou sur une compétition entre Bible et
Coran, et pour respecter l’attachement profond pour le texte de chacun des deux lecteurs
chrétien et musulman, il faut commencer par reconnaître loyalement et hors de tout préjugé
qu’il n’y a pas, pour un chrétien, d’un côté la seule vérité fondée sur la seule Bible et de l’autre
l’erreur du Coran. L’inverse est également exigé. Sinon, ce serait ruiner d’entrée de jeu tout
dialogue islamo-chrétien. Les deux peuvent certes se contredire parfois, ou s’opposer, mais là
n’est pas le moment d’en parler.

A la base de nos deux religions, il y a donc un livre écrit. Sur les pages de ces deux livres, sont
inscrits des caractères imprimés qui s’assemblent en textes qu’on peut lire. D’ailleurs, le mot
« Coran » signifie « lecture », et le mot Bible signifie « livres », au pluriel. Nos deux religions
exigent donc l’apprentissage de la lecture.

Commençons par rappeler rapidement ce qu’est la Bible pour un chrétien protestant engagé
dans un dialogue avec un frère musulman. Pour le protestant, la Bible est le livre qui le
rattache au fondement de sa religion chrétienne. C’est ainsi que les Réformateurs Martin
Luther et Jean Calvin l’ont définie, « sola scriptura », l’Ecriture seule, ce qui signifie que toute
parole de Dieu à l’homme reçoit son autorité dans une parole biblique, pas ailleurs. Les
Réformateurs s’enracinaient d’ailleurs dans la grande lignée des chrétiens qui, au cours des
siècles, ont tous puisé dans ce Livre. Est ainsi affirmée l’autorité de l’Ecriture biblique. Encore
faut-il ajouter qu’il ne s’agit pas d’idolâtrer l’Ecriture biblique pour en faire LA parole même de Dieu. Elle n’est que porte-parole de Dieu, toute entière tournée vers Dieu sans l’enfermer dans le texte écrit.

De l’autre côté, le Coran. Il faut commencer par le lire d’une seule traite en entier. C’est,
certes, une épreuve pour un non musulman, mais une épreuve nécessaire, car la traduction de
ce livre reste déroutante pour un lecteur habitué à la Bible. En matière de dialogue entre
croyants, il ne faut pas se fier à ses propres réactions. Le lecteur chrétien doit tenter de se
mettre dans la peau d’un lecteur musulman. Pour cela, l’adage à suivre est celui-ci : « dis-moi
comment tu pries, et je saurai qui tu es. »

Je veux alors témoigner d’une expérience personnelle qui m’ a beaucoup enrichi. C’est lors de
la prière à la mosquée de Lille que j’ai comme touché du doigt la foi musulmane inspirée par
le Coran. Nous avions été invités avec quelques amis chrétiens à partager, un certain vendredi,
la prière de la communauté musulmane de la ville. Et là, soudain, j’ai découvert la force
impressionnante qui se dégage de la prière musulmane. Nos hôtes nous avaient préparées des
chaises au fond de la salle et, devant nous, accroupis sur leurs tapis, les fidèles étaient rangés
en ligne, tournés, comme nous, vers l’imam qui nous faisait face. La prière commença, en
arabe, que nous ne comprenions pas. Mais je fus aussitôt impressionné par l’intensité de la
prière qui dégageait une ferveur palpable, dans cette grande salle d’usine transformée en lieu
de culte, là où bruissait autrefois le bruit des machines. Les paroles récitées alternaient et
accompagnaient les gestes en une sorte de danse rythmée, dans une totale harmonie de tous.
Les célébrants formaient comme un grand corps de ballet. Assis, debout, inclinés, allongés sur
leurs tapis, les fidèles psalmodiaient des paroles priées qui communiquaient une énergie
spirituelle étonnante. D’autant plus qu’elles émanaient d’une centaine de bouches de jeunes
hommes priant d’une même voix en une langue inconnue et mélodieuse. La récitation des
versets coraniques provoque cette force tranquille et fervente.

Lire le Coran ne se comprend pas sans évoquer la prière musulmane.

De la même façon la parole biblique inspire tous les moments des cultes chrétiens. Il fut un
temps où les frères catholiques avaient évacué la lecture et surtout la méditation biblique
pendant la messe, de même que les protestants avaient de leur côté renoncé à tous temps
liturgiques pendant leurs cultes pour installer une inflation verbale du sermon, qui, encore
aujourd’hui, n’est souvent qu’une explication de texte sans dimension priée. Heureusement,
maintenant, les cultes tant catholiques que protestants se rejoignent dans l’appropriation priée
des textes bibliques. A cela s’ajoute la lecture biblique personnelle encouragée par des listes
de textes les proposant pour tous les jours de l’année. Il n’en reste pas moins que, pour un
lecteur non chrétien, la Bible, ce recueil de 73 livres (en tout plusieurs milliers de pages) peut
provoquer au premier abord l’effarement. L’extrême variété des divers livres bibliques peut
en décourager plusieurs, qu’il soit musulman, d’une autre religion, ou athée.

Comme de l’autre côté, l’extrême concision des versets coraniques peut repousser la
sensibilité du lecteur habitué à la Bible. Il faut un certain courage pour se lancer opiniâtrement
dans la lecture d’un texte fondateur. Pour le frère musulman, je le précise, le Coran est une
oeuvre d’un seul tenant dont les 114 sourates ont été dictées en 23 années par Dieu lui-même à
un seul homme, le prophète Mahomet. Tandis que la Bible a été rédigée par de multiples
écrivains au cours d’un millier d’années. Le texte coranique est d’une langue arabe
particulièrement belle et poétique, nous dit-on, alors que les livres bibliques sont les oeuvres de
poètes, certes, mais aussi de légistes, d’historiens, de penseurs et de théologiens de styles
extrêmement divers qui s’inscrivent chacun dans des circonstances historiques toutes particulières et différentes. La Bible est une bibliothèque d’ouvrages composites alors que le Coran est dans son entier d’un même style.

J’en viens maintenant au coeur de mon explication. Nous sommes ensemble, chrétiens et
musulmans, (ajoutés aux frères juifs qu’il ne faut pas oublier) rassemblés dans les religions
qu’on appelle « les religions du livre ». Cela pose une question éminemment actuelle :
comment respecter une Ecriture dite « sainte » ? Dans quel esprit lire ses textes ? Comment les
recevoir ? D’où vient leur autorité ? Ne faut-il pas les moderniser pour les faire correspondre
aux problèmes de notre siècle, si différents du siècle de leur mise par écrit ?

 

b) L’importance du texte

Commençons par la question du respect du texte. Ensuite viendra celle de la signification du
texte pour ses lecteurs croyants du siècle présent.

Respecter le texte n’est pas chose facile. Tout croyant choisit de s’y plier, mais les textes
variés ne sont pas sans poser mille questions. Bornons-nous ici à évoquer les contradictions
concernant la Bible. Devant la difficulté à accepter des oppositions entre certains des textes
proposés dans l’Ancien Testament et ceux des évangiles, des chrétiens ont alors modifié voire
supprimé quelques textes, en déclarant obsolètes les vieux textes précédents. Certains sont
même allés jusqu’à supprimer la totalité de l’Ancien Testament ! D’autres ont été choqués
qu’on possède quatre récits rapportant la vie de Jésus dans les évangiles. Pourquoi quatre ? Ils
ont donc regroupé les quatre récits en un seul texte synthétisant les quatre évangiles (on
appelle ce pseudo évangile le diatessaron). Mais cet évangile fabriqué élimine toutes
différences entre les quatre récits en leur ôtant tout leur sel. Il faut donc conserver leurs
variétés.

Alors, parmi les lecteurs bibliques, beaucoup aujourd’hui se laissent glisser vers un tel respect
du texte qu’ils en refusent toute discussion. Pour eux, le véritable auteur de ces textes est Dieu
même (ou, pour certains, le Saint Esprit) et il ne faut rien changer aux lettres du texte, en
concluant qu’il faut en rester à l’application la plus stricte des paroles bibliques. On les
appelle « fondamentalistes », mais c’est à tort parce que tout chrétien conséquent se réclame
aussi du fondement de sa foi sur le texte. Par contre, les “libéraux” pensent, avec raison, qu’il
n’est cependant pas possible d’en rester à la lettre du texte. D’ailleurs l’apôtre Paul lui-même
affirme que « la lettre tue » (2 Cor.3,6). Mais il ajoute aussitôt que le Souffle Saint, le Saint
Esprit vivifie. Respecter le texte conduit à en rechercher le sens mais sans supprimer le texte
lui-même. Sinon, ce serait remplacer le texte écrit par la fantaisie des imaginations les plus
folâtres. Il faut donc distinguer entre une lecture littéraliste de la Bible et une lecture
interprétative.

Un rapide clin d’oeil sur l’histoire de l’usage que les Eglises ont fait des textes au fil des temps
permet de mieux comprendre l’importance de l’interprétation nécessaire.Il y a eu de mauvais
lecteurs de la Bible, comme il y en a eu et qu’il y a encore de mauvais lecteurs du Coran.

-“La lettre tue,” écrit Paul aux chrétiens de Corinthe. Voici quelques exemples historiques qui
ont entraîné une mécompréhension tragique de la fidélité au texte biblique. C’est ainsi qu’ont
été élevés les bûchers de l’Inquisition : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra bien les siens. » Les
bûchers ont donc exterminé par milliers ceux qui étaient condamnés comme hérétiques et
contraires aux enseignements de l’Eglise et de la Bible telle qu’on la lisait en ce temps-là..

Autre exemple : c’est parce que les arabes avaient occupé la ville sainte de Jérusalem et
piétiné le tombeau du Christ que les croisades furent décidées pour chasser les musulmans
abhorrés traités de mécréants. Ce fut très vite une longue suite de massacres réciproques
compris comme ordonnés par Dieu. La lettre tue effectivement.

Ou bien, c’est parce que Galilée contredisait les affirmations bibliques sur le soleil tournant
autour de la terre qu’il fut obligé à se rétracter sur son lit de mort. Il fallut attendre un bon
siècle avant de lui donner raison.

De même, c’est parce que Darwin affirma l’évolution des espèces, refusant le texte de la
Genèse comme contraire à la science, qu’il fut et est encore nié par plusieurs Eglises. Mais il
n’osa pas proclamer haut et fort ses nouvelles convictions sur l’évolution craignant un procès
en hérésie. Bien des chrétiens, protestants d’Amérique, en particulier, s’opposent encore
aujourd’hui aux thèses évolutionnistes de Darwin.

La lettre continue encore et toujours de tuer.

Le protestantisme français également s’est montré mauvais lecteur biblique d’une manière
insoutenable. Un protestant se doit de rappeler le triste exemple récent de l’illustration de cette
affirmation de Paul accusant toute lecture meurtrière de la Bible. En Afrique du sud, des
protestants, dont plusieurs descendaient de huguenots exilés de France, ayant fui les
persécutions catholiques du dix septième siècle, s’affirmèrent comme étant le « peuple élu »
dont parle l’apôtre Pierre. « Vous êtes la race choisie », lisaient-ils dans un verset de la lettre
de Pierre, en se l’appliquant à eux-mêmes, et ils érigèrent les lois de l’apartheid établissant la
suprématie de la race blanche et ravalant les noirs à l’état de sous-hommes, exclus de tout
système honnête d’éducation. Ceux-ci ont été forcés à vivre en ghettos misérables et traités en
esclaves, “comme le préconisait la Bible,” selon la lecture qu’ils en faisaient. Les lois de
l’apartheid ne furent abolies qu’en 1990, il y a seulement 20 ans. On lira en annexe
l’historique de cette déviation hérétique.

La lettre tue. Il faut se souvenir, toujours, que la foi qui s’accroche au respect littéraliste de la
lettre du texte, bâtit le mensonge. Il faut donc s’y refuser, les chrétiens devraient le savoir, et
à s’opposer à tout jugement et toute condamnation sans appel de la part des croyants
fondamentalistes excessifs.

On peut en dire autant d’un certain fondamentalisme musulman. Nous trouvons pourtant dans
le texte coranique lui-même l’indication que certains de ses versets sont abrogés par d’autres,
selon la parole divine adressée au prophète. C’est un appel à refuser le littéralisme, qui est
affirmée dans le texte même du Coran. Il suffit de se référer aus sourates II, 106 ; XVI, 101 ;
XXII, 52. Je les cite pour contrer une certaine islamophobie qui refuse toute valeur au Coran.

Il faut pourtant se rendre à l’évidence : on trouve en effet dans le texte coranique des
indications religieuses qu’on ne peut accepter telles quelles aujourd’hui. Par exemple, voici un
verset dont le début semble acceptable, mais non la suite devenue détestable :“La guerre
contre Dieu et contre son prophète est la plus terrible. Telle est la rétribution de ceux qui
mènent la guerre à Allah et à son prophète, et de ceux qui sèment le désordre sur terre. Ils
seront tués ou suppliciés, tandis que leurs mains et leurs pieds seront amputés.” (Coran V, 33)
Des fanatiques de l’islam saharien ont exécuté à la lettre ces prescriptions et amputé tout
récemment quelques uns de leurs opposants.

On sait encore l’endoctrinement forcé administé aux jeunes djihadistes par des imams fanatiques. Ces jeunes sont formés pour vivre le martyre en s’offrant à la mort, habillés d’une
ceinture d’explosifs, afin de tuer les ennemis de l’islam. On leur assène certaines affirmations
coraniques comme celle-ci :”Combattez dans la voie de Dieu ceux qui vous combattent, mais
ne soyez pas provocateurs car Allah n’aime pas les transgresseurs. Tuez-les partout où vous
les rencontrerez ; chassez-les des endroits d’où ils vous ont chassés, car la subversion est plus
grave que le meurtre... Mais dès lors qu’ils vous combattent, tuez-les, car tel est le traitement
des incroyants.” (II 190-191)

Il y a quelques autres versets coraniques aussi violents, plus rares qu’on le laisse entendre
souvent. Je ne vais pas les citer tous, mais je veux souligner simplement le fait que, ainsi que
je l’ai dit de la Bible, le texte coranique aussi tue. Lu à la lettre, il ne peut que soulever
l’indignation. Nous comprenons donc qu’il nous faut respecter le texte, oui, mais sans
l’enfermer dans un credo d’exclusion.

Plusieurs penseurs de l’islam veulent aujourd’hui renouveler la lecture coranique laissant
place à son interprétation. Je veux citer Abû Zayd, un des nouveaux penseurs de l’islam,
égyptien qui dut s’exiler en Europe. Il écrit : “Je suis certain d’être musulman. Ma plus grande
crainte est que les gens en Europe me considèrent comme un critique de l’islam. Je ne le suis
pas. Je ne suis pas un nouveau Salman Rushdie et je ne veux pas être accueilli et traité comme
tel.” Il écrit encore “Je traite le Coran comme un texte en langue arabe que le musulman, mais
aussi le Chrétien ou l’athée, devrait étudier parce que la culture arabe est réunie en lui et parce
qu’il est encore capable d’influencer d’autres textes dans la culture.” Pour ce penseur, le Coran
se doit d’être interprété, alors que bien des imams l’enferment dans une suite d’interdictions et
de condamnations. L’exégèse du texte ne suffit pas, et Abû Zayd rejoint ici les interprètes
chrétiens du texte biblique qui doit ouvrir à une interprétation pour l’aujourd’hui du lecteur.
Un autre penseur de l’islam stigmatise “l’enfermement dans lequel veulent nous confiner
certains ulema conservateurs, barbus et anachroniques…Le salut réside dans la lecture
moderne des textes exégétiques. Nous devons les dépoussiérer et savoir les réactualiser pour
une promotion vers l’authentiquement humain.” (G. Bencheikh)

 


IV

L’interprétation du texte


Le respect du texte conduit donc à son interprétation. C’est le méditer en le situant dans son
contexte d’écriture. Il faut comprendre pourquoi certaines affirmations bibliques sont à
dépasser, voire à bannir, comme celles ordonnant l’extermination totale des peuples païens
conquis par les hébreux au temps de Josué, selon la Bible. Il faut admettre que certaines
explications chrétiennes des siècles passés acceptant, par exemple, Bible à l’appui, la peine de
mort, l’esclavage ou encore, selon moi, la guerre, ne peuvent plus être défendues aujourd’hui.
Il faut admettre la nécessité de comprendre le texte biblique d’une autre façon qu’on le
comprenait hier. Aujourd’hui plus personne ne peut détruire par génocide, au nom d’une
religion, des populations qui nous semblent nuisibles. La même tâche incombe également aux
musulmans contemporains comme aux chrétiens.

Mais comment trouver la juste explication d’un texte ou d’un livre, c’est là que nous
divergeons entre nous à l’intérieur même de chaque confession religieuse. Ne parlons ici que
du protestantisme, et reconnaissons que certains, sans vouloir appliquer dans la vie courante
certains textes bibliques nettement périmés, respectent cependant le texte sans sourciller,
même s’il contredit les données de la science contemporaine. A la suite des Eglises établies
dans leurs affirmations de la permanence des dogmes conciliaires des premiers siècles, ils
affirment par exemple la pleine identité entre Christ et Dieu, ce qui diminue l’humanité de
Jésus selon une interprétation libérale de l’incarnation. De même, la résurrection de la chair,
affirmée par les conciles, ne peut pourtant plus aujourd’hui être comprise comme le retour à la
vie des cellules charnelles d’un cadavre. Il faut affirmer la résurrection, oui, mais en la
comprenant autrement. La lecture dite à tort “fondamentaliste”est très répandue parmi bien des
protestants contemporains. On peut comprendre ces amis, et respecter leur foi souvent
admirable. On peut les définir comme des protestants conservateurs, (plutôt que
fondamentalistes) car ils se reconnaissent comme les héritiers de la Tradition des églises
chrétiennes. Mais aujourd’hui, toute une autre branche du protestantisme croit autrement. Ils
sont partisans d’un protestantisme « libéral », qui ne craint pas de pousser jusqu’au bout les
questions à poser.

Qu’est-ce donc que cette foi dite « libérale » ? Le libéralisme protestant est une branche très
ancienne de la foi chrétienne qui remonte aux origines du christianisme. Elle est la foi du coeur
qui tient à respecter la raison du croyant. Elle est une forme de spiritualité chrétienne qui
s’apparente à une certaine mystique raisonnable. Pour elle, coeur et raison vont ensemble. Elle
a animé un Albert Schweitzer ou un Théodore Monod, deux éminents savants dont on ne peut
nier la foi. Il faut donc revenir au texte, oui, mais autrement, d’une façon plausible et crédible.

Je m’inspire ici des travaux sur l’herméneutique effectués par Paul Ricœur. Il part du constat
qu’il y a, d’une part, le monde du texte, et qu’il y a, en même temps, le monde du lecteur,
qu’on oublie trop. Il en conclut que la compréhension des deux réalités conjointes provoque
une réflexion du lecteur sur lui-même. “Se comprendre, pour le lecteur, c’est se comprendre
devant le texte et recevoir de lui les conditions d’émergence d’un soi autre que le moi, et que
suscite la lecture.” Dit autrement, c’est sous l’influence du monde du texte que le sujet, par le simple acte de sa lecture, parvient à l’interprétation et à la compréhension de soi. La lecture d’un texte biblique provoque son lecteur à un changement de comportement, et à une modification dans sa manière de se comprendre et de comprendre la vie. On découvre alors que toute lecture qui veut se suffire d’une simple explication du texte ne tient pas. Car le monde d’un texte ancien conserve une part d’inconnaissable que le lecteur d’aujourd’hui ne pénétrera jamais en profondeur. Le lecteur du texte ne peut se contenter de faire œuvre d’archéologie. On ne ressuscite jamais le passé des momies égyptiennes. Respecter le monde du texte contraint le lecteur à reconnaître la distance qui le sépare de l’auteur du texte. Il n’en
est plus le contemporain, et pourtant le texte a quelque chose à lui dire.

Le lecteur peut, par contre, se laisser toucher au coeur par la lecture du vieux texte. Car la
lecture n’invite pas à obéir aveuglément à l’observance du texte du passé, mais elle rencontre
le lecteur dans le lacis des méandres de sa condition psychique et dans les conflits ou les
bonheurs de la société où il vit. Le monde du lecteur influe sur sa manière de recevoir le texte.
Celui-ci l’interpelle à propos de son comportement avec les siens, avec les autres, avec la
nature également, projetant une lumière nouvelle sur son existence et sur le monde. Je pense
ici à ce pasteur annonçant un jour qu’il allait quitter sa paroisse, au bout de nombreuses années
“tu comprends, j’ai maintenant prêché sur tous les textes de la Bible, je n’ai plus rien à prêcher
dans cette paroisse.” a-t-il dit avec une certaine tristesse. Mais mille fois non ! Je n’éprouve
pour ma part aucune difficulté à reprendre le texte sur lequel j’ai déjà prêché une fois, car le
temps a passé sur moi, je ne suis plus le même qu’hier et le même texte m’entraîne à de
nouvelles découvertes pour ma foi que je veux transmettre. Le monde du lecteur est en
constant changement.

Si la lecture touche au coeur le lecteur, que faire alors du texte ? Ricoeur parle ici de la
possibilité de s’approprier le texte : “par appropriation, j’entends ceci, que l’interprétation
d’un texte s’achève dans l’interprétation de soi d’un sujet qui désormais se comprend mieux,
se comprend autrement, ou même commence à se comprendre.”

 

a) La relecture d’un texte se décèle déjà dans le travail des rédacteurs de la Bible

Les écrivains bibliques ont déjà pratiqué la relecture des textes anciens des traditions qu’ils
avaient sous les yeux. Il est admis depuis plus d’un siècle (mais nous verrons que ce n’est plus
aussi valable qu’on le pensait) que plusieurs couches de traditions textuelles se sont succédées
dans la rédaction de l’Ancien Testament. Depuis les premiers travaux exégétiques du 19ème
siècle, on avait conclu qu’au moins trois écoles d’écrivains s’étaient succédées pour aboutir
au texte que nous avons dans nos Bibles.

Le premier de ces rédacteurs, qu’on nomme “le yahviste”, (car il appelle Dieu Yahvé), avait
rédigé son récit de l’histoire du peuple juif à partir de son époque, pendant le règne du roi
Salomon. La critique textuelle permettait de faire apparaître une histoire du peuple dans un
récit biblique utilisant chaque fois Yahvé pour parler de Dieu. Ce premier rédacteur de la
Torah insistait sur les bienfaits de la royauté de David et de son fils, montrant qu’après eux
leurs successeurs avaient dilapidé le royaume par toutes sortes d’excès, à l’exception de
quelques uns.

Un siècle plus tard, un nouvel auteur appelé “Elohiste” (car il nomme dieu “Elohim “) reprend
l’histoire de son peuple à partir du royaume juif du nord, séparé du royaume de Juda au sud
depuis quelques années. Cet auteur appelle Dieu Elohim et compose un nouveau recueil de
l’histoire juive, incluant le premier texte en l’aménageant. Pour lui, le royaume se laisse envahir par les assyriens malgré les appels virulents des prophètes. Ils s’indignaient contre les acceptations des cultes et des dieux de leurs vainqueurs pervertissant ainsi la foi au Dieu unique Elohim. Pour cet auteur, peu importait que Dieu soit appelé Yahvé, dans le texte qu’il empruntait, ou Elohim, dans son propre texte.

Encore un siècle, et c’est au tour de Jérusalem de tomber aux mains, cette fois, des
babyloniens qui emmènent en exil à Babylone les élites religieuses d’Israël, laissant à
Jérusalem des représentants politiques de leur bord. C’est là, en exil, que les penseurs juifs
rédigèrent une nouvelle synthèse de leur histoire reprenant les textes précédents pour en faire
un ensemble cohérent et ouvrir à l’espoir d’un retour au pays perdu. Ils prévoient la
reconstruction du temple selon des plans très élaborés. Cette nouvelle école fut appelée
“sacerdotale”.

On ajoute qu’un rédacteur final a realisé une dernière synthèse rédactionnelle à l’époque perse
après le retour de l’Exil, qui se trouve être le Pentateuque.

Cette compréhension de l’histoire de la foi juive s’étale donc, selon cette théorie dite
“documentaire”, sur plusieurs rédactions de textes successifs, aucune ne supprimant les
précédentes mais au contraire les complétant.

Il y a déjà dans le texte biblique un travail du lecteur sur le texte de l’auteur. Mais ce travail
aboutit à la réécriture d’un texte actuel considéré comme fixé à jamais dans notre Bible. Il
n’est plus possible de le corriger à nouveau.

La science exégétique toute récente permet aujourd’hui de tirer de nouvelles conclusions
corrigant la relecture des auteurs bibliques de l’Ancien Testament. La théorie dite
“documentaire” est battue en brèche par la théorie nommée “théorie des fragments”. La
plupart des textes du Pentateuque n’ont vu le jour qu’après l’Exil, explique cette nouvelle
explication de la rédaction du Pentateuque. Tous ces textes ont été rédigés au sixième et
cinquième siècles avant Jésus, bien plus tard que ce qu’on croyait. Sans entrer dans le détail
compliqué des explications exégétiques, il ressort que deux grands courants rédactionnels ont
été rédigés en même temps, l’un provenant des milieux jérusalemites restés dans la capitale
après la domination babylonienne, l’autre des exilés à Babylone. Le premier, la saga des
Patriarches, et le second, les aventures de Moïse, furent, après l’Exil, rassemblées dans une
synthèse sans chercher à taire leurs contradictions. Comme le dit l’un des savants biblistes de
grande autorité, Thomas RÖMER, “Plus le texte devenait composite, plus il était ouvert et
lisible par différentes communautés, en des circonstances variées. Le texte est ainsi capable de
fédérer une population entière dans sa diversité.”

Nous pouvons et devons en tirer la règle de fidélité au texte biblique en acceptant
qu’aujourd’hui plusieurs interprétations sont possibles et utiles, puisque cette pluralité
s’observe dans la rédaction même du texte. Comme le dit RÖMER, il s’agit d’avoir une
lecture littérale du texte biblique, certes, mais non littéraliste, et accepter plusieurs lectures de
la Bible.

La même souplesse d’interprétation concerne également le Nouveau Testament, car, par
exemple, on observe qu’il y a une relecture d’un évangile, celui de Marc, qui se trouve
recopié respectivement dans son entier par Matthieu d’une part, et Luc d’autre par, chacun
ajoutant sa note personnelle dans sa comprehension de Jésus de Nazareth. Ou encore peut-on
remarquer que le quatrième évangile, plus tard venu, avait sous les yeux les récits précédents
pour s’en démarquer en présentant l’homme de Nazareth sous un tout autre angle qui lui
semblait plus proche des attentes de ses contemporains de la troisième génération après le
Christ. Il leur offre un nouvel évangile, le quatrième, une “bonne nouvelle” appropriée à son
temps.

On peut comprendre la crainte d’erreurs qui effarouche plus d’un dans le choix d’un texte
parmi d’autres. Pourquoi ne pas conclure la lecture par une affirmation incontestable, pensent
certains ? Ils aimeraient, par exemple, retrouver les véritables paroles prononcées par le Christ
de son vivant. Ils s’appuient sur les découvertes récentes qui extraient, parmi les paroles
attribuées à Jésus dans les évangiles, celles que la science exégétique pense être les paroles
originales de Jésus. C’est cependant vouloir revivre dans le monde du texte, se rejeter dans le
passé du Jésus homme. Ces paroles retrouvées dans leur véracité première pourraient-elles
s’imposer définitivement au lecteur du vingt-et-unième siècle ? Vanité des vanités, dixit
l’Ecclésiaste ! Nous avons quatre récits rapportant les paroles de Jésus, rédigées bien après
qu’elles ont été prononcées. Ils ne concordent pas toujours entre eux. Quelles sont donc les
authentiques paroles de Jésus, les seules qui puissent prétendre nous indiquer comment le
suivre aujourd’hui, comme hier ? Comment, d’ailleurs, rerouver le monde de l’écrivain
biblique dont plusieurs centaines d’années nous séparent ?

Une solution s’impose ici. Nous pouvons et devons réfléchir à l’avant du monde du texte.
Avant les paroles écrites des évangiles, il y a eu le discours verbal de Jésus, dont nous n’avons
aucun enregistrement. Jésus n’a jamais écrit son texte. Il nous faut alors mesurer la différence
existant entre la parole prononcée et la parole écrite. La parole prononcée par Jésus nous est et
nous sera inaccessible pour toujours. Du vivant du Christ, elle a revêtu la force émotionnelle
d’un discours agissant sur ses auditeurs avec une puissance persuasive évidente. Ensuite, elle a
été fixée par écrit, et ce n’est pas une perte : c’est un gain de sens. La parole écrite détient un
atout inestimable : celui de pouvoir être lue et relue, réfléchie et méditée, appliquée à la
situation si variée de chacun de ses lecteurs.

Il en est de même en ce qui concerne le Coran. La parole coranique transmet la parole même
de Dieu dictée à son prophète, et tout musulman se doit de la connaître dans son authenticité.
Mais le rapport au texte du Coran retrouve les mêmes problématiques que celles posées au
texte biblique. Il y a effectivement eu passage de l’oralité de Mahomet à la mise par écrit des
paroles qu’il affirmait avoir reçues d’Allah. Et de nombreux penseurs musulmans
d’aujourd’hui invitent en effet la comunauté musulmane à entrer dans ce travail proposé déjà
dans le texte coranique invitant à l’interprétation.


b) Une relecture possible pour ce vingt et unième siècle.

Pour résumer, en reprenant le fil de la littérature biblique depuis son début, le récit de la
création de l’homme
n’est pas le compte-rendu scientifique de l’apparition du premier homme,
mais la réflexion croyante sur la situation de l’espèce humaine sur la terre des vivants. Tout
homme est Adam, faillible et pécheur, mais Adam n’est en rien le premier des hominidés.

Ainsi, le peuple élu n’est pas le peuple unique doté de la vérité à répandre pour le salut de tous
les hommes, mais la communauté de ceux qui sont placés comme témoins de l’amour pour
tous, aujourd’hui et quelles que soient leurs religions.

Ainsi, la naissance virginale de Jésus n’est pas la naissance d’un bébé conçu grâce au sperme
divin, mais il y a l’apparition d’un homme particulier, nouvel Adam, l’Homme, tel que Dieu le
veut et que le lecteur croyant n’est pas encore pleinement. Cet homme, Jésus, est frère des
humains et leur ouvre le chemin vers le Père.

Ainsi sa mort en croix n’est pas le sacrifice sanglant effaçant les péchés des hommes mais la
mort injuste d’un frère humain qui a refusé de céder au chantage des religieux du temps le
poussant à renier Dieu, son Père et le Père du disciple, fut-ce au prix de sa vie. L’HOMME
Jésus de Nazareth invite alors à rester en totale communion avec son Dieu, au fil des jours,
comme il est lui-même resté fidèle du premier à son dernier jour.

Ainsi sa résurrection n’est pas la reconstitution biologique de cellules mortes, mais
l’affirmation que la réalité du monde est toute empreinte d’une gloire de résurrection. Chacun
participe dès aujourd’hui à la vie de résurrection. « Ensevelis avec Christ dans le baptême,
avec lui encore vous avez été ressuscités », affirme Paul (Col.2,12), ou Jésus, à qui
l’évangéliste Jean fait dire : « quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. » (11,26) Cette
vision de résurrection englobe toute la création dans la contemplation de la gloire de l’homme
nouveau régénérant la nature entière. La résurrection ainsi comprise devient alors d’une
pertinence inégalée alors que l’avenir de la planète inquiète les défenseurs de l’écologie pour
tant de raisons évidentes en ce vingt et unième siècle. Paul l’apôtre a des réflexions d’une
prémonition avant-gardiste quand il chante la gloire promise : “La création garde l’espérance
car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption pour avoir part à la liberté et à la
gloire des enfants de Dieu” (Rom. 8, 21)

Un autre thème, celui de la mission, est aussi totalement remis à jour pour nombre de penseurs
chrétiens. Le christianisme a été et reste encore, pour la majorité des Eglises, habité par une
activité missionnaire intense. Ce n’est que depuis quelques décades que se développe la
nécessité et la pratique du dialogue interreligieux. Par obéissance à l’ordre missionnaire de
Jésus invitant ses disciples, lorsqu’il leur apparait ressuscité, à “faire de toutes les nations mes
disciples,” (Matthieu 28,19) les diverses Eglises ont développé la mission. C’est surtout aux
XVIII et XIX èmes siècles que l’effort missionnaire s’est étendu au monde entier. Un
théologien hindou SAMARTHA décrit cette montée en puissance des missions chrétiennes en
termes objectifs et réalistes : “Islam et christianisme sont arrivés en Inde mêlés à la conquête
militaire, à la domination politique et à l’exploitation économique…. Ils sont venus avec des
prétentions à l’exclusivité, cherchant à vaincre et à évincer les autres religions.” Ce n’est qu’en
1938, lors d’une conférence mondiale de la mission, à TAMBARAM (Inde) que l’ordre
missionnaire de Jésus aurait pu se comprendre autrement, et deux courants théologiques
s’affrontèrent avec une grande violence. L’un des orateurs, Alfred HOGG, défendit le dialogue
interreligieux, appellant à respecter les autres religions, un autre, Hendrik KRAMER, emporta
l’accord de la conférence pour poursuivre l’appel missionnaire à convertir les tenants des
autres religions que chrétienne en termes très péjoratifs à leur égard. Il s’appuyait sur
l’argumentation brutale de Karl BARTH, traitant toutes les religions d’efforts vains à bannir,
le christianisme n’étant pas pour lui une religion mais une foi. La guerre se déclenchant arrêta
toutes discussions par la suite, et plus personne ne parla de dialogue interreligieux pendant
longtemps, sinon quelques grands noms de la théologie occidentale qui ne furent pas suivis par
les Eglises.

Aujourd’hui la revendication d’un dialogue entre croyants de religions différentes est repris,
mais non sans rencontrer de très vives oppositions de la part des autorités d’Eglises, tant
protestantes que catholiques. Si tous acceptent le dialogue, du bout des lèvres souvent, ce n’est
jamais pour accepter de mettre à égalité chacune des religions. Plus personne ne s’oppose au
dialogue entre religions, dans les Eglises, mais on maintient l’exclusivité du christianisme
représentant, lui seul, la totalité de la vérité.

C’est dire que l’aujourd’hui du monde des lecteurs de la Bible en reste à l’ ancienne lecture
traditionnelle ! Je découvre cependant, pour ma part, l’absolue nécessité et l’urgence qu’il
nous faut changer l’interprétation de la mission chrétienne, et le protestant libéral que je suis
pratique depuis plus de vingt années, avec un bonheur constamment renouvelé, le dialogue
avec de nombreux amis tant juifs que musulmans, bahai’s ou bouddhistes. Comme je l’ai écrit
ailleurs, “Les païens de notre nouveau monde ne sont pas, ne peuvent plus être les croyants
d’une autre foi. Ils sont les innombrables hommes et femmes de notre temps qui vivent sans
dimension spirituelle.”

Un dernier chantier de réflexion sur la lecture de l’aujourd’hui du texte concerne la guerre.
Récemment il a été beaucoup parlé de la grande guerre de 1914-1918. Des récits de
combattants, français mais également allemands selon des témoignages, ont montré le soutien
de la religion, chrétienne, protestante tant que catholique, apporté aux combattants des deux
camps. “Gott mit uns”, se dit aussi bien en français, et il est évident que les Eglises des deux
pays ont justifié cette guerre. La seconde guerre mondiale a de son côté également été
soutenue par les Eglises, appellant au combat contre le nazisme et même au soutien des
troupes hitlériennes, le Fürher s’étant gagné les dirigeants ecclésiastiques. Les deux guerres
ont compté 100 millions de morts. Les autres morts du XXème siècle se comptent en centaine
de millions, tant en Russie, qu’en Arménie, en Espagne, et ailleurs. Un historien a pu décrire
“la brutalisation des sociétés européennes” (George MOSSE) comptabilisant pour ce siècle
dernier 231 millions de victimes. Il faut accepter le fait historique que les chrétiens ont été
largement impliqués dans tant de brutalités. “Plus jamais ça”, devient le slogan de ce nouveau
siècle, mais pourtant les états poursuivent l’escalade des forces armées malgré les règles
strictes votées à l’ONU. Les disciples de Jésus Christ peuvent-ils continuer à justifier la guerre
en la nommant “juste” ? Y a-t-il des guerres “justes” ?

Je pense qu’il nous faut être attentifs au fait que des chrétiens, une poignée seulement au mi -
temps du siècle dernier, ont mis en avant “la non-violence” et l’objection de conscience. Il
n’est pas possible de trouver une justification biblique à la guerre, aujourd’hui, malgré les
nombreux textes qui y font allusion. Le monde du lecteur de notre XXIe siècle n’est pas
celui du siècle dernier, et oblige à se référer au message évangélique à partir d’une nouvelle
lecture biblique, mettant en application la pratique de la non-violence.

C’est ainsi que s’interpénètrent le monde du texte et le monde du lecteur du texte. Comme le
dit Ricœur, dans le langage ramassé qui lui est propre, entre les deux naît une nouvelle
référence qui fait passer “d’une poétique du texte à une poétique de l’existence.”

Ce n’est jamais acquis aisément. Le travail d’appropriation n’est en rien certain d’aboutir à
une affirmation définitive.

 

Conclusion

Un poète chrétien l’a dit de cette façon : “On peut dire d’un compatriote : “Il parle aussi bien
que vous et moi, notre langue.” C’est que dans l’écrit, dans l’écriture d’un écrit, quelque chose
d’autre se passe – à peine perçu – quelque chose de mystérieux, vraisemblablement de très
vieux que la parole orale méjuge, si pressée de s’affirmer. Et peut-être qu’écrire est,
justement, de différer cette affirmation ? ”

Le poète s’explique ainsi “ La parole orale n’est audible qu’au plus près de son objet, de ce
qu’elle est censée exprimer directement. L’écriture, au plus loin. L’un dit et se tait. L’autre
s’inquiète de ce qu’elle a encore à ajouter à son dit. L’une cerne et divulgue ce qu’elle a saisi.
L’autre encourage le dit à se dépasser, afin de le circonscrire, ensuite, dans son vertigineux
éploiement.”

Le lecteur du texte biblique ou du Coran mesure la distance qui s’est opérée entre un auditeur
impressionné jusqu’au bouleversement par le talent oratoire ou la parole fortement poétique de
Jésus ou de Mahomet. Leurs paroles prononcées avec talent ont eu un impact communicatif
sur les foules enthousiasmées, mais le lecteur, qui n’est plus un auditeur, n’en ressent
aucunement l’influence quasi physique de l’auditeur, lorsqu’il lit l’énoncé de ces paroles. Il
dispose d’un texte écrit qui, sans doute, ne dit pas tout ce qui a été dit, mais qui suggère
l’infinité d’échos aussitôt proposés à sa pensée.

“Arguments à l’appui, chaque page d’écriture s’efforce de persuader la suivante de la nécessité
de la prolonger. Un livre n’est qu’une série d’acquiescements réciproques.”

Et le poète de conclure sa réflexion : “Mais à quoi attribuer le pouvoir de persuasion d’un
mot ? Peut-être à l’intensité de son silence.”
(Edmond Jabès, “le livre du partage”, Gallimard 1987 p.51).

Le silence accompagne nécessairement la lecture des grands textes de la foi, il permet de les
méditer dans le secret des cœurs.

N’ayons donc pas peur d’avoir perdu l’enregistrement des paroles de Jésus, ou de Mahomet,
du Bouddha ou de Confucius. Il y a de nombreux témoins qui les ont mises par écrit et qui en
développent des sens différents et complémentaires valables pour les temps et les lieux de tous
lecteurs. L’interprétation varie donc pour les divers courants religieux et nous devons respecter
cette pluralité de lectures.

Le texte est tout gonflé de sève lorsqu’on le décortique de sa gangue. Alors se découvre le
sens qu’il renferme quand on l’ouvre sur sa dimension profonde. Comme on goûte le suc d’un
fruit parfumé en le pelant de la peau qui le protège, pour ensuite le porter à la bouche. Puis on
le mange. Comme le prophète Ezéchiel (2,8) reçevant le rouleau des paroles divines, il devient
possible de manger la parole. Découvrir le suc de la Parole derrière sa forme linguistique :
quelle grâce !

A une condition : que chacun s’efforce de se mettre à l’écoute du Souffle de la Parole. Le
Souffle, pneuma, c’est le mot grec qui désigne l’Esprit. Tout lecteur de la Bible se met à
l’écoute du Souffle qui traverse les phrases du texte. On comprendra qu’il y a place pour
plusieurs écoutes différentes, certaines plus « conservatrices », d’autres plus « libérales », et
aucune ne doit interdire les autres. Il faut ici exiger le pluralisme des lectures bibliques.

Terminons sur ce mot Souffle. “La lettre tue, mais le Souffle donne vie”, a dit l’apôtre. Garder
le Souffle, retrouver son Souffle paraît essentiel pour les hommes de notre siècle. Notre
humanité parait singulièrement manquer de souffle. Les occidentaux semblent être devenus,
plus que les orientaux, des essoufflés. Ils se sont coupés de toute dimension spirituelle. Ils se
satisfont de rechercher le seul quotidien des biens matériels. L’économique prime sur l’Esprit,
et la loi de vie reste pour eux celle du « toujours plus », travailler plus pour gagner plus. Point.
Le pire côtoie le meilleur. Les Gens du Livre, pourtant, eux très particulièrement, savent que le
Souffle de Dieu est vitalement nécessaire.

C’est ici que le frère musulman peut aider. Le grand penseur de l’islam, chrétien, mais proche
du soufisme, Louis Massignon, le dit de cette manière : « Alors que les langues indoeuropéennes
(le français, par ex.), arrivent à rendre aussi parfaitement que possible le monde
extérieur, les langues sémitiques (l’arabe comme l’hébreu) sont faites pour goûter à l’intérieur
une certaine intention divine de recueillement. »

« Goûter à l’intérieur une intention divine de recueillement » : quel beau programme pour tout
lecteur de la Bible !

 


Bibliographie


“La Bible”, traduction oecuménique révisée
“Le Coran”, traduction de Malek Chebel, Fayard 2009
“La Bible, quelles histoires !”, de Thomas Römer, Bayard –Labor et Fides, 2014
“ Les nouveaux penseurs de l’islam”, de Rachid Benzine, Albin Michel, 2004
“ Alors, c’est quoi l’islam ?” Ghaleb Bencheikh, Presses de la renaissance 2001
“ L’arc-en-ciel des religions”, Jean Dumas, Labor et Fides 2003
“ One Christ many religions”, S.J Samartha, Faith Meets Faith series 1995, traduction non
éditée de André Honegger
“ Du texte à l’action”, Essai d’herméneutique II, Paul Ricoeur Cerf 1986, et Emmanuel Sena
Avonyo, op, “Paul Ricoeur et la primauté du texte” dans la revue Academos – 7 décembre
2011
“ Le livre du partage”, Edmond Jabes, Gallimard 1987
“ Jardin donné, Louis Massignon à la recheche de l’Absolu”, Jacques Keyrell, Saint-Paul 1993
pages 142-143

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