Croire aujourd'hui
autrement qu'hier
pasteur Jean
Dumas
2 août 2011
Dieu hier
Je commence par une remarque : les affirmations théologiques traditionnelles ne répondent plus, à mes yeux, aux questions nouvelles qui se posent aux hommes du XXIe siècle.
D’une part, la Science d’aujourd’hui ne correspond pas aux affirmations des textes bibliques écrits avec une connaissance de l’univers largement obsolète et en contradiction avec les découvertes scientifiques. Il faut, certes, garder les textes, mais en les réinterprétant. Car l’origine de l’univers s’explique, partiellement d’ailleurs, par les sciences actuelles autrement que le dit la Genèse biblique. De même la conception virginale de Jésus, les quelques – rares – miracles du même, et sa résurrection elle-même ne peuvent se comprendre sans interprétation symbolique, selon la formule de Ricœur « Le symbole donne à penser. »
D’autre part, les mœurs et le vivre-ensemble des hommes se sont totalement modifiés en quelques dizaines de siècles. Par exemple, en ce qui concerne la famille et le mariage, la maîtrise de la fécondation et l’accès à la contraception modifient la vie sexuelle des jeunes et des femmes, le célibat des prêtres semble une aberration, le divorce et l’homosexualité ne sont plus des interdits. En ce qui concerne la guerre moderne, nul ne peut plus prétendre avoir « Dieu avec nous » pour justifier toutes formes de conflit armé, et les choix de luttes non-violentes se mettent timidement en place. Quant à l’économie et la finance modernes, il est récemment apparu urgent d’en définir des contours acceptables pour les plus pauvres, toujours oubliés. Le capitalisme mêlé à l’idéologie chrétienne s’apparente peu ou prou à l’extermination des pauvres. Par ailleurs, la biodiversité et l’écologie planétaire obligent les religions à penser globalement leur vision du cosmos, où l’homme n’est qu’un numéro :tardivement apparu sur l’échelle des êtres vivants. Il n’est plus le maître omnipotent de la nature, mais un humble mammifère parmi les autres, doué de pensée, certes, mais semblable. La mondialisation, avec ses écueils évidents et ses bienfaits indéniables, impose évidemment une nouvelle vision de la foi, chrétienne ou autre, qui touche à la fois à l’homme, à l’environnement cosmique à préserver sous peine de catastrophe définitive, et à la compréhension d’un Dieu qui n’est plus le créateur acceptable par la physique moderne.
Ma fréquentation de croyants autres que chrétiens, ma confrontation avec des proches de formation biologique et physique, et mes convictions d’une égalité à maintenir entre tous les peuples, riches et pauvres, m’ont ouvert les yeux sur la nécessité impérieuse de croire, aujourd’hui, autrement qu’hier. Car je maintiens ma foi chrétienne, mais je ne peux plus l’expliquer par le langage traditionnel pour répondre à mes interrogations.
Un seul Dieu
Je pars d’une définition de la « religion ». Pour la théologie couramment admise de la pensée protestante actuelle, le christianisme est la seule « vraie religion », comme l’a définie Karl Barth. Je trouve dans cette affirmation une prétention inadmissible pour un chrétien qui prône l’amour. C’est ravaler toutes les autres religions au rang des fantasmagories inventées par l’orgueil humain, et faire du christianisme la religion abolissant toutes les autres. Où est le respect de l’autre ? La compréhension de la mission chrétienne pensait faire le bien des autres en leur demandant de renoncer à leurs croyances pour se convertir au christianisme. Il en a été ainsi pendant plusieurs siècles, en produisant des fruits bienfaiteurs, peut-être, mais d’autres néfastes. Cette conviction missionnaire a contribué à construire la mondialisation du monde moderne, mais sans se reconnaître liée au colonialisme avec tous ses méfaits.
Pour pallier à ces égarements, il faut revaloriser la religion. Refusant la négation totale des valeurs des religions, comme l’a fait Barth en son temps, j’évoque leur « fond véridique ». Ce fond est, pour moi, leur ouverture à celui que je nomme « Dieu », et que chacune définit selon son langage propre. Qu’ils soient juifs ou musulmans, bouddhistes ou chrétiens, les hommes que j’ai rencontrés m’ont montré une foi qui ne répond aucunement à un effort humain pour accéder à Dieu par eux-mêmes, contrairement à ce que pense Barth. Pour toutes les religions, il s’agit bien de révélation venue de Dieu, nommé l’Eternel, Yahvé, Allah, Vishnou, ou autre. Dieu se révèle aux hommes au travers de toute religion.
Qu’est-ce alors que la religion ? La religion est l’une des fonctions de l’être humain, comme le sont la respiration, la nutrition, la reproduction, ou la réflexion par la pensée. La religion appartient à l’anthropologie, elle n’a rien de divin en soi. Sa fonction offre à l’homme la possibilité de recevoir, ou de refuser la révélation du Divin. Elle n’est donc pas à combattre, mais à purifie.
Comprendre la religion comme étant exclusivement du côté de l’homme, c’est en accepter sa fragilité. Comme toute fonction qui permet à l’homme de vivre, elle peut être pervertie. C’est ici que je place toutes les critiques sévères de Barth à l’égard des religions. Toutes, sans exception, peuvent se dévoyer en fondamentalismes les plus excessifs, pour atteindre jusqu’aux fanatismes. La Bible appelle ces perversions religieuses du nom d’idolâtrie, sévèrement condamnée par les prophètes d’Israël.
Vient alors la question fondamentale : comment Dieu se révèle-t-il aux croyants sincères des religions ? On ne peut plus le comprendre comme le « tout-puissant » imposant sa loi aux croyants, mais comme un Dieu qui se cache, comme dit le prophète. Il n’est pas un Dieu dominant mais un Dieu proche de sa créature comme de la création entière. Un Dieu qui se révèle à qui entend sa voix, mais qui ne force pas la porte des cœurs. L’Eglise catholique romaine l’a bien compris quand elle affirme (Dominus Jesus) que les religions portent en elles, chacune à sa façon, « une étincelle de vérité ». Mais je n’approuve pas ce qu’elle affirme ensuite, désignant la religion chrétienne catholique comme seule détentrice de « la pleine vérité ».
Jésus, l’HOMME
Il y a donc une vérité propre à chaque religion. Pour moi, Jésus est bien la vérité propre aux chrétiens, mais cette vérité chrétienne n’est pas diamétralement opposée à la vérité de chaque religion. Elle est proposée parmi les autres vérités. Aucune d’entre elles n’est exclusive des autres, pas plus la voie chrétienne que les autres. Cela signifie que Jésus est et demeure, pour moi, essentiel à ma foi, et il est mon chemin, ma vérité et ma vie. Cependant, contrairement aux affirmations chrétiennes classiques, il n’est pas le seul chemin pour rencontrer Dieu. Il est le mien et celui de mes frères et sœurs dans la foi chrétienne commune.
Jésus étant le pivot de toute foi chrétienne, il reste à le comprendre autrement qu’hier. Pour cela, j’ai relu l’évangile de Jean, auquel la tradition se réfère pour affirmer la divinité de Jésus. Et j’ai découvert qu’on pouvait relire tout cet évangile en comprenant Jésus, non comme Dieu, mais comme un homme, pleinement homme, au point qu’il est défini comme étant l’HOMME vrai, tel que Dieu veut que soit tout homme. C’est ce qu’affirme le préfet romain Pilate, sans le vouloir, certes, par une parole relevée par l’évangéliste comme prophétique. Lors du procès de Jésus, Pilate désigne son condamné par cette proclamation « Voici l’Homme ! » L’homme de Nazareth, tout au long des trois années fulgurantes de son ministère, n’a jamais, à aucun moment, renié son Dieu, comme l’a fait pourtant le premier homme, Adam, image mythique de tout homme. Chaque homme est Adam. Tous renient Dieu au fil de leurs années. Sauf Jésus, qui s’est toujours défini comme l’homme vrai. Contrairement à son ancêtre, il est resté en totale proximité avec Dieu, s’affirmant pourtant différent de ce Dieu dont il n’est que le fils. A la fois proche et différent. Les hiérarques du temps ne l’ont pas supporté. Ils attendaient de Jésus qu’il renie sa si grande proximité avec Dieu, et ont été acculés à sa crucifixion pour obtenir, espéraient-ils, son reniement. Ils ne l’ont pas obtenu. Sur la croix, un « Nouvel Adam » est né, comme Jésus l’avait dit : « avant qu’Abraham fut, je suis » Ce qui ne signifie pas : je suis Dieu, mais Adam, qui précéda Abraham .
Uni à Jésus en esprit, je peux à mon tour, malgré mes multiples reniements, devenir cet homme, cette femme, que Dieu cherche et trouve.
Le Souffle de vie
Reprenant ici ce que j’ai dit plus haut, je constate que des croyants d’autres fois que la mienne vivent également en pleine proximité de celui qu’ils nomment différemment de moi. Je ne peux leur refuser toute ouverture sur la dimension de ce divin qui vibre dans toute créature et dans tout homme. Cette ouverture à Dieu permet d’entrer dans la dimension de la spiritualité, du Souffle (traduction que je préfère à Esprit), qui manque totalement à la majorité des hommes de notre monde actuel.
Aux croyants, s’associent d’autres hommes habités par les mêmes valeurs de sagesse humaniste, mais qui refusent toute religion. Croyants et athées s’engagent ensemble dans la lutte ouverte et vitale pour sauver ces valeurs nécessaires à la sauvegarde et de l’homme et du monde. « Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas, même combat », dit le poète Aragon. Un regard rapide envisageant la société des hommes dans leur globalité montre que beaucoup vivent en mécréants, (sans croyance), totalement indifférents à toute dimension spirituelle, ou pris dans des filets de religiosité pervertie qui courent le monde aujourd’hui. Car plus que jamais, les hommes de ce siècle sont pris par la boulimie de l’avoir : ils sont englués dans une société de consommation. Ils sont aveuglés par la fascination du pouvoir, qui peut conduire à la barbarie du totalitarisme. Ils en appellent aux miracles, saisis par l’ivresse du croire qui attend tout des promesses religieuses fondamentalistes. Il devient crucial, pour la survie du monde, de savoir résister à ce triple défi pervertissant l’avoir, le pouvoir et le croire, comme le décrit symboliquement la si forte parabole des trois tentations de Jésus. Dans ce monde qui semble tourner à l’envers, croyants et athées mènent le même combat, avec ou sans Dieu. Voilà bien la voie qui s’impose aux résistants opiniâtres luttant contre les léviathans modernes aux têtes multiples. Ceux-ci ont pris dans leurs gueules les hommes et le monde. Vienne le temps où soufflera le grand Vent libérateur faisant tomber toutes ces têtes !
Le Souffle matérialise l’arme utile au combat. Le croyant y reconnaît le Souffle de son Dieu, l’athée, le Souffle seulement humain de la Sagesse universelle. L’un comme l’autre constatent que l’humanité d’aujourd’hui manque de Souffle. Elle devient exsangue. Pour atteindre à une plénitude de vie, il lui faut d’urgence une transfusion de Souffle.
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Se référer à mes livres (recensés sur ce site)
L’arc-en ciel des religions LABOR ET FIDES 2003.
Jean, explique-moi ton évangile L’HARMATTAN 2009.
Athée et croyant Quand l’athéisme vient en aide à la foi L’HARMATTAN 2011