
Une autre vision de l’Église
Ed. OPEC et Olivétan
148 pages – 18 €
Recension Gilles Castelnau
Le pasteur Emmanuel Fuchs, ancien président de l’Église protestante de Genève jette sur son Église un regard affectueux et lucide constatant le déclin impressionnant du nombre de ses membres et du montant de ses finances. Il s’efforce d’en analyser le pourquoi avec tous les arguments et toutes les compétences de celui qui en a longtemps été président. Il s’efforce aussi d’entrevoir les pistes à suivre pour que la proclamation de l’Évangile à laquelle il est de tout cœur attaché, puisse ne pas péricliter mais au contraire se développer à nouveau.
Le protestant français sourira avec peut-être un peu d’envie, des problèmes que vivent ses coreligionnaires de Genève, membres d’une Église aussi nombreuse, riche et puissante. Mais considérera vite que sa situation française, même vécue dans les – désormais – très petites communautés des Cévennes ou de la Drôme, voire de Lyon ou de Paris se heurtent aux mêmes problèmes et incite à penser aux mêmes changements de mentalité que ceux que propose le Président suisse.
En voici quelques passages
Introduction
Penser l’Église réformée à partir de ses seuls défis missionnaires
Il y a cinquante ans, pour couvrir le territoire géographique que je suis désormais seul à desservir comme pasteur en ville de Genève, il y avait dix-neuf pasteurs ! Ce chiffre à lui seul souligne l’effondrement de l’Église auquel nous assistons. Il y a objectivement de quoi être inquiet.
L’Église : un regard sans complaisance
Une nécessaire conversion
Pour se maintenir, l’Église doit impérativement se penser autrement, se convertir. Si le Seigneur aime son Église, ce que nous croyons, alors nous devons être à la hauteur de cette responsabilité confiée et de l’attente qu’il place en ses serviteurs. Nous devons commencer ce travail de conversion pour nous-mêmes, en nous-mêmes, avant de vouloir le penser pour l’Église.
Ne pas reproduire le même
L‘Église telle qu’on l’a connue ces cinquante dernières années est morte ; au mieux elle est en train de s’éteindre avec cette génération.
[…]
Durant l’été, une paroisse bien organisée va envoyer des informations bien faites et attrayantes à l’ensemble des familles de son registre pour les inviter à inscrire leurs enfants à l’une ou l’autre des activités proposées. C’est ce que nous avons fait l’été 2021 à la Paroisse Rive Gauche. Nous avons envoyé des centaines d’invitations et nous n’avons reçu aucune réponse en retour, pas une seule !
L’Église a-t-elle encore un rôle à jouer ?
Il ne s’agit pas de prêcher sans agir. Mais s’il y a encore trente ou cinquante ans, une action sociale de l’Église pouvait être comprise par ceux qui en bénéficiaient comme le fruit de l’Évangile car tous vivaient dans un environnement marqué par la culture chrétienne, tel n’est plus le cas maintenant. Les personnes n’ont plus les codes pour décrypter un témoignage implicite qui renvoie à la Parole.
Une Église missionnaire
A titre d’illustration, voici cet exemple frappant : lors de la constitution d’un tel groupe, j’avais pris la peine de téléphoner personnellement à tous les parents qui avaient fait baptiser leurs enfants et qui étaient désormais en âge de participer à ce groupe. Aucun de ces enfants ne s’est finalement inscrit en dépit de l’engagement pris par les parents au moment de leur baptême.
L’avenir : quelle remédiations possibles ?
L’Église de maison (la cellule) : l’avenir de l’Église
Plus que sur ces grands rassemblements, l’avenir de l’Église semble davantage reposer sur la multiplication de petites « cellules » où les personnes se connaissent, prennent soin l’une de l’autre et s’enrichissent mutuellement de leur parcours spirituel. lndeed small is beautiful !
Chaque cellule représente une porte d’entrée, puis un lieu d’insertion possible au sein de la communauté. Ces cellules peuvent se vivre par affinité, par tranche d’âge, par intérêt. Elles peuvent prendre différentes formes : groupes de partage, de prière, voyages, café-contact, retraite spirituelle, etc. li est important de démultiplier ces approches en prenant soin de ne pas « nourrir » toujours les mêmes, mais de pouvoir approcher des personnes différentes.
[…]
Lorsque je suis arrivé en famille comme pasteur dans une nouvelle paroisse dynamique, je me suis senti – tout pasteur que j’étais ! – exclu d’une partie de la vie communautaire. L’entre soi y était particulièrement marqué comme lorsqu’à l’issue d’un culte un repas était prévu, mais seulement pour ceux qui avaient participé à tel camp préalable. Il n’y a évidemment aucun problème pour que ces personnes se retrouvent entre elles, mais l’annoncer ainsi au moment du culte donnait l’image d’un cercle fermé !
Pour être missionnaire, il faut oser témoigner et communiquer
L’importance du site internet
Aujourd’hui, n’importe quelle personne qui souhaite se renseigner sur une paroisse, un horaire de culte, un éventuel groupe d’Éveil à la foi pour ses enfants va commencer par « googliser » sa recherche. Désormais, dans le cadre de nouveaux-venus à la paroisse, le premier contact qu’ils auront avec la communauté sera le site internet. Que cela nous plaise ou non, c’est un fait… et nous agissons de la même façon lorsque nous cherchons un hôtel, un lieu de villégiature, l’horaire d’un concert ou d’ouverture d’un magasin.
Quel culte ?
L’exigence de la prédication
La prédication doit désormais s’adresser autant au cœur qu’au cerveau des paroissiens. La prédication doit à la fois être un commentaire pointu de la Parole, où le texte ne doit pas être un prétexte, elle doit aussi être édifiante, pas seulement par sa science théologique, mais aussi et surtout par sa capacité à toucher les cœurs et à nourrir spirituellement les auditeurs.
L’importance des gestes
Les cultes lumière
Une fois par année, nous invitons les familles que nous avons accompagnées lors un deuil, l’année durant pour un culte ordinaire de la communauté.
[…]
La possibilité est donnée aux familles endeuillées de venir allumer une bougie en signe de cette lumière que Dieu nous donne pour traverser les ténèbres du deuil. Ce geste constitut un moment précieux dans le processus de deuil. Lors de ce culte nous offrons également la possibilité à toutes les personnes présentes ce jour-là de venir elles aussi allumer une bougie pour les deuils, petits ou grands qu’elles ont traversé durant l’année. Il est intéressant de noter le nombre de personnes de la communauté qui se lèvent pour, à leur tour, allumer une bougie
Ne pas être Église tout seuls !
Le premier est l’invitation adressée par notre Église à l’Église catholique à venir célébrer une messe à la Cathédrale Saint-Pierre. Invitation qui a fait sensation et couler beaucoup d’encre jusqu’à l’étranger. Cette heureuse initiative a permis très symboliquement, en touchant un sujet sensible ( ! ) de montrer combien les fronts avaient changé. Le premier défi des protestants genevois n’est plus de se défendre face aux catholiques, mais de témoigner avec eux de l’amour du Christ ! La forte symbolique liée à la Cathédrale Saint-Pierre a permis un vaste et parfois âpre débat mais surtout, plus que tout discours ou déclaration commune, un témoignage à nos communautés et à la population de notre volonté de dépasser les cadres et frontières héritées du passé.
[…]
Certes, nous ne pouvons pas partager l’eucharistie lorsque nous assistons aux offices sur place. Cela pourrait représenter un obstacle à la communion, mais finalement la communion, bien plus profonde, se vit d’une autre manière. Et nous pouvons pleinement nous reconnaître frères et sœurs engagés de manière différente mais au service d’une mission commune à la suite du Christ. Cette expérience a été pour moi révélatrice. Arrêtons de nous achopper à ce qui coince dans nos relations entre protestants et catholiques, mais cherchons de part et d’autre des partenaires de bonne volonté avec lesquels nous pourrons témoigner ensemble de notre amour du Christ. C’est là l’essentiel.
En guise de conclusion
Il s’agit maintenant de faire le deuil une fois pour toutes d’une Église qui peut se décliner sur l’ensemble du territoire géographique et continuer d’assumer un service large à la population. Autrement dit : on ne peut plus continuer à vouloir arroser le désert, il faut se concentrer sur les oasis. Réduire donc la voilure, mais le faire non pas en subissant les événements, mais en recentrant le cœur de la mission autour de communautés locales, plus petites, plus dynamiques, plus réactives, plus confessantes. C’est ce modèle que nous avons essayé d’esquisser dans les pages qui précèdent, qui suppose que nous acceptions des changements assez profonds dans la manière de conduire l’Église, d’en penser les contours et de concevoir sa mission.
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