Robert Ageneau, Jacques Musset, Odile Ponton, Serge couderc, Paul Fleuret et Philippe Perrin
En avril 2026, le pape Léon XIV se rend en Algérie à l’invitation de l’évêque d’Alger, le cardinal Jean-Paul Vesco. Il ira en particulier sur la tombe de saint Augustin (354-430) à Annaba, autrefois Hippone. Ce nouveau déplacement du pape donnera sans doute lieu à des articles et à des prises de position sur la place d’Augustin dans l’histoire de l’Église, notamment sur son rôle dans l’élaboration de la doctrine catholique. D’autant que Robert-Francis Prevost appartient lui-même à l’ordre des Augustiniens. Notre équipe Pour un christianisme d’avenir souhaite à cette occasion présenter ici un point de vue libre et actualisé sur la pensée augustinienne.
En dehors de ses célèbres Confessions, Augustin est connu en théologie pour avoir développé la théorie du péché originel, fondée sur la lecture des chapitres 1 et 2 de la Genèse, le premier livre de la Bible juive, versets 1 à 3. Suite à la désobéissance d’Adam et Ève, Dieu aurait décrété qu’en punition les femmes engendreraient désormais dans la douleur et que les humains travailleraient durs pour assurer leur subsistance. Cette désobéissance entraînerait aussi des effets sur les enfants à naître qui devront être baptisés pour être purifiés de la faute d’Adam et Ève. L’existence de Jésus lui-même sera vue comme une expiation de la faute originelle par sa mort sur la croix. Cette théologie du salut par la rédemption d’un sauveur occupera, à la suite d’Augustin, une place centrale dans la théologie catholique.
Nous avons une manifestation de cette élaboration théologique dans la controverse qui eut lieu entre le moine Pélage, d’origine bretonne, et Augustin, évêque d’Hippone. Dans la seconde moitié du IVe siècle, le moine Pélage, professait que les humains n’ont pas à supporter les effets du péché originel d’Adam, tel que décrit dans le chapitre 2 de la Genèse. Le pélagianisme affirmait le libre arbitre des humains et son importance. À rebours, Augustin d’Hippone et avec lui une bonne partie des évêques d’Afrique du Nord défendaient le péché originel, transmis par génération charnelle à tous les descendants d’Adam, que seuls le baptême et la grâce de Dieu pouvaient effacer.
L’opposition des deux visions donna lieu à une série de conciles régionaux d’évêques, avec souvent la présence de Pélage lui-même ou de son disciple Célestius. Ces conciles donnèrent tantôt raison à Pélage, tantôt à Augustin. Le dernier concile de Carthage en 416 condamna, lui, plus fermement la doctrine de Pélage, redisant qu’il « enflait le libre arbitre et négligeait la grâce de Dieu ». Le pape romain Zozime (417-418) confirma finalement cette condamnation dans une lettre adressée à toute l’Église[1]. L’affaire devint alors progressivement un dogme.
Il aura fallu attendre le XXe siècle pour obtenir avec Pierre Teilhard de Chardin une mise en cause sérieuse du péché originel. Dans son apprentissage jésuite, il avait reçu une bonne formation en physique ; il exprima d’ailleurs plusieurs fois lui-même le vœu que les futurs théologiens reçoivent en plus grand nombre une formation scientifique. Cette formation le conduira assez vite à se spécialiser en paléontologie. Après ses quatre années de guerre (1914-1918) comme brancardier et la soutenance de sa thèse, il fut recruté à partir de 1920 comme enseignant à l’Institut catholique de Paris. Très tôt, à la suite de Charles Darwin, Teilhard mit à la base de sa pensée la découverte de l’évolution de la planète Terre et comment les humains sont l’aboutissement d’une longue chaîne allant de la prévie à la vie minérale, puis animale, pour aboutir à l’Homo sapiens vers3. En 1922, dans une lettre adressée à son confère jésuite le père Valensin, Teilhard lui parle de ce dogme du péché originel selon lequel les humains, ayant chuté, naîtraient avec une faute que seul le baptême chrétien peut effacer.
« Je suis chaque jour plus convaincu par expérience que notre représentation “catéchistique” de la Chute barre la route à un large courant religieux qui ne demanderait qu’à s’engouffrer dans le Christianisme, mais qui s’en détourne parce que, pour y entrer, il faut, semble-t-il, laisser à la porte tout ce que les derniers efforts de la pensée humaine ont conquis de plus précieux et de plus vaste »[2].
Dans une lettre du 14 mai de cette même année 1922, il écrit encore :
« Si nous voulons mettre les origines humaines en accord avec les données de plus en plus urgentes de la Science, lesquelles nous montrent une Humanité plongeant dans le règne animal par un large faisceau de racines. Il ne s’agit pas de savoir si l’eau est froide, il faut passer »[3].
Les propos libres de Teilhard commencèrent à circuler et un papier sur l’affaire du péché originel, destiné à rester confidentiel, finit par tomber entre les mains de la Curie romaine qui le jugea contraire à l’orthodoxie. À partir de là, Teilhard sera écarté de son poste à l’Institut catholique et ses supérieurs romains, sous pression, prendront la décision de l’éloigner en Chine, loin de Paris et de l’Europe, pour qu’il s’y consacre à des travaux de paléontologie. Il le redira lui-même dans une lettre du 19 mai 1922 : « Rien, autant que je sache, n’est critiqué dans mes articles. C’est toujours le papier de peccato originali qui paraît un affreux scandale, aux yeux de deux nouveaux censeurs appelés à la rescousse ! »[4]
La position de Teilhard était claire : il faut repenser la doctrine d’une création du monde par Dieu, telle qu’une lecture littérale de la Genèse le laisse entendre dans la Bible. Les récits bibliques autour de la création sont une histoire symbolique, une présentation sous la forme d’un mythe, mais qui n’a pas de valeur historique.
Dans la recherche d’une théologie moderne qui prenne en compte l’ensemble des connaissances et le rôle de raison, l’évêque anglican américain John Shelby Spong (1931-1921) a marché sur les pas de Teilhard de Chardin. Il est regrettable qu’une majorité des enseignants et des chercheurs des Instituts catholiques de France et d’autres pays boudent toujours la pensée de Spong. Disciple de l’évêque anglais John Robinson, auteur du célèbre Honest to God, Spong possède une connaissance érudite de la Bible et de la philosophie des sciences. Son engagement pour les minorités lui a valu de recevoir en 2015, aux États-Unis, le prix de l’humaniste de l’année, un prix réservé jusque-là aux laïcs. Il fut amené, lui aussi, à parler de l’héritage théologique d’Augustin. Dans une lettre à l’un de ses correspondants, il écrit ainsi le 6 octobre 2016 :
« […] Le ive siècle, époque où les credo (symbole des Apôtres et de Nicée-Constantinople) ont été adoptés et où le christianisme a été institutionnalisé, était sous l’autorité spirituelle d’un homme nommé Augustin, évêque d’Hippone en Afrique du Nord. Il s’était converti au christianisme en venant d’une religion nommée manichéisme qui représentait un dualisme divisant le monde entre bien et mal, ciel et terre, corps et âme, chair et esprit.
Augustin était obsédé par le péché ; il le révèle dans son autobiographie Les Confessions. La volonté humaine lui paraissait orientée vers la satisfaction de la chair. Il se sentait incapable d’éviter de “tomber dans le péché” et il priait pour être délivré de son obsession du mal.
Il projetait cette expérience dans les récits du début du livre de la Genèse où la perfection de la Création de Dieu du premier chapitre débouche, au deuxième chapitre, sur l’expulsion d’Adam et Ève du Jardin d’Éden. Il construisait sa théologie sur la juxtaposition de ces deux récits. Il pensait – par erreur, comme les biblistes le savent aujourd’hui – que les chapitres 1 et 2 étaient la suite d’un même récit et il croyait que Dieu les avait dictés.
Augustin postulait donc une perfection originelle de la création et de l’homme, suivie par une chute cosmique dans ce que l’on a appelé le “péché originel”. Il disait donc que la vie était “déchue” dans le péché et qu’elle était incapable de retrouver la perfection dans laquelle elle avait été créée.
Étant donné ce diagnostic, il proposait une prescription basée sur l’idée que nous serions sauvés par Jésus de la chute du péché originel : Dieu punissait Jésus pour nos péchés. La justice de Dieu était ainsi satisfaite et la chute de l’humanité était restaurée. Jésus était le sauveur et la croix était le symbole de cet acte rédempteur. C’est ainsi que la croix est devenue le symbole identifiant du christianisme.
Je considère ceci comme une manière barbare de présenter le christianisme. D’abord un Dieu qui ne peut pas pardonner, une divinité qui exige un sacrifice humain, une offrande de sang pour pardonner. Une telle divinité me semble un monstre. Ensuite un Jésus qui est heureux de souffrir, désireux de monter sur la croix pour mourir. Finalement, cette doctrine présente la vie humaine comme chargée de culpabilité et de péché, puisque c’est à cause de nos péchés que Dieu a dû punir Jésus de la mort de la croix.
Ce que je pense de cette théologie, c’est que cela ne va pas du tout, ce n’est pas biblique, ce n’est pas le christianisme.
Il n’y a jamais eu de perfection originelle. Nous qui connaissons Charles Darwin, nous savons que la vie a émergé sur notre planète il y a environ 3,8 milliards d’années sous la forme d’une unique cellule. Nous ne sommes pas nés, même métaphoriquement, d’un homme et d’une femme parfaits dans le Jardin d’Éden.
La vie a évolué d’étapes en étapes, depuis l’unique cellule originelle à des groupes de cellules, à une division entre la vie animée et la vie inanimée, à une conscience primitive de la vie animée et finalement à la pleine conscience et à l’émergence d’une authentique vie humaine il y a 250 000 ans.
Il n’y a pas eu de perfection originelle et il n’a donc pas pu exister de chute dans un “péché originel”. On ne peut pas “tomber” d’un état que l’on n’a jamais eu.
S’il n’y a pas eu de chute, il ne peut pas y avoir de salut. On ne peut pas être sauvé d’une chute qui ne s’est jamais produite et on ne peut pas être sauvé et restauré dans un statut que l’on n’a jamais possédé.
Cette compréhension de la croix dans l’histoire du christianisme est aberrante et non crédible. Elle est tout simplement fausse.
Si nous ne sommes pas des pécheurs déchus qui doivent être sauvés, que sommes-nous ?
Nous sommes des humains incomplets qui recherchent leur plénitude. Le salut n’est donc pas d’être sauvé du péché, mais de recevoir la capacité d’être plus profondément et plus pleinement humains.
Le processus d’évolution nous a fait traverser des moments d’insécurité dans lesquels la lutte pour la vie devenait l’élément dominant. Si ma propre survie est ma première préoccupation, c’est en y pensant que je regarderai toute chose et tout le monde comme des ennemis. Tout sera subordonné à ma survie personnelle et le résultat sera que je deviendrai une créature radicalement égocentrée. Le salut sera alors d’acquérir la liberté de transcender ce besoin physique vital et d’être capable de donner sa vie par amour.
C’est là le sens de la croix tel que je la comprends, pourquoi je l’honore et pourquoi je ne veux pas la supprimer de la place centrale qu’elle occupe dans le christianisme. Je m’efforce plutôt de promouvoir sa nouvelle signification »[5].
Nous sommes conscients que ce changement doctrinal et théologique est comparable à un Big bang. Il illustre le fait que les chrétiens – catholiques ou pas –ont un gros travail à accomplir pour passer de la répétition à l’invention et à un profond aggiornamento, comme l’aurait dit JeanXXIII. Nous souhaitons que le voyage de Léon XIV en Algérie et dans la ville d’Annaba, où Augustin fut évêque, soit l’occasion de rappeler quelle relativité est partie prenante de la vision chrétienne.
Email :pourunchristianismedavenir@gmail.com
[1]. Pour cette controverse, nous nous inspirons de la thèse de Gilles Castelnau soutenue le 5 août 1963 à la Faculté libre de théologie protestante de Montpellier. Archives Gilles Castelnau.
[2]. P. Teilhard de Chardin, Lettres intimes à Auguste Valensin, Bruno de Solages, Henri de Lubac, André Ravier, 1919-1955, Aubier-Montaigne, Paris, 1974, p. 81.
[3]. Idem, p. 84.
[4]. Ibidem, p. 119.
[5]. John Shelby Spong, Être honnête avec Dieu. Lettres à ceux qui cherchent, Karthala, 2020, p. 75-77. Ce petit ouvrage est un résumé clair et facile à lire, qui revisite les grandes questions du christianisme dans une optique de modernité.
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