Le Kérygme revisité

Par

Essai sur la mort et l’espérance

Bruno Gaudelet

Éd. Olivétan

182 pages – 19 €

recension Gilles Castelnau

Bruno Gaudelet est théologien et docteur en philosophie. Il est pasteur de paroisse et sensible aux questions récurrentes et souvent angoissantes concernant la vie et la mort, la réalité de Dieu, la vie dans l’au-delà, l’enfer, le diable, l’enfer, les exaucements de la prière etc. et auxquelles les réponses des milieux traditionalistes ou fondamentalistes ne sont plus guère crédibles de nos jours. Il nous apporte dans cet ouvrage les nombreuses réponses que propose aussi sa grande culture historique, leurs commentaires et leurs critiques.

Nous avons déjà lu de lui Le Credo revisité et Le Notre Père revisité. Nul doute que les lecteurs qui acceptent de repenser à nouveaux frais les grandes questions religieuses et qui sont habitués au langage universitaire un peu abstrait tireront le plus grand profit spirituel de la lecture de ce nouvel ouvrage.

On sera notamment reconnaissant à l’auteur de sa remarquable présentation très claire de la difficile théologie du Process, de la justice « restaurative » et… de l’existence des anges et des démons. Ce livre est une véritable somme théologique à conserver et à laquelle on se référera sans doute à de nombreuses occasions.

En voici des passages :

Introduction

Tâche et défi de la théologie au XXIe siècle

La modernité met les chrétiens au défi de répondre aux interrogations légitimes de nos contemporains formés par les sciences et la pensée critique. Leurs questions sur les fondements et les raisons de notre foi méritent mieux que la répétition des vieux catéchismes dont les réponses ne cadrent ni avec les savoirs, ni même avec l’imaginaire des modernes. 

[…]

Contrairement à ce qu’imaginent les conservateurs, la foi n’est pas l’adhésion à une dogmatique fixe et immuable de siècle en siècle. Elle est une relation vivante avec Dieu qui s’exprime au moyen de langages évoluant nécessairement au fur et à mesure que s’ajustent les langues, les connaissances et la vision du monde, et dont les contenus propositionnels sont toujours à réétudier et à réinterpréter.

Développement historique de l’eschatologie chrétienne,
de l’Antiquité à la modernité

L’eschatologie aux prises avec les modernes

Les personnes se définissant comme « non-croyantes » ou « à distance » des Églises sont rarement informées des bouleversements que la modernité a entraînés pour l’exégèse et la théologie chrétienne. Cette frange assurémentimportante de la population croit généralement que les chrétiens d’aujourd’hui continuent d’adhérer aux croyances et à l’imaginaire de l’eschatologie classique prémoderne. Du coup, la géographie de l’au-delà objectivée avec le paradis, le purgatoire et l’enfer, les degrés dans la souffrance des uns et de la béatitude des autres, le jugement dernier, ladéfaite de Satan et de ses anges déchus, la réprobation éternelle des impies, la résurrection de la chair des élus, la restauration du monde dans son état originel d’avant la chute d’Adam et Ève… suscitent encore des questions à mille francs sur l’au-delà, mais aussi des sarcasmes et un profond rejet de ce qui est tenu pour de la superstition ou pour du folklore. Superstition et folklore qui alimentent néanmoins les imaginaires et les scénarios des films et desromans de science-fiction.

La résurrection de Jésus,
figure de l’espérance du kérygme chrétien

Topos et discussion des quatre hypothèses

Pour les tenants d’une lecture littérale et non critique de la Bible, l’événement de Pâques relève du surnaturel. Les interventions de Dieu n’étant pas compréhensibles pour la raison humaine, il convient de faire le « saut de la foi » que la fidélité aux textes scripturaires est censée réclamer. Selon cette lecture, il faut « croire » aux miracles bibliques et partir du principe que les choses se sont passées comme les récits bibliques les relatent. Pour tenir cette posture, il faut évidemment identifier les textes bibliques avec la « Parole de Dieu », « infaillible et sans erreur », ce qui est devenu difficilement tenable sur le plan intellectuel en raison des innombrables erreurs historiques ou contradictions que l’exégèse savante a relevé au sein des textes bibliques. 
Mais le défaut théologique véritablement problématique de cette hypothèse se situe sur le plan de la compréhension de ce qu’est la foi. La foi est-elle un « saut dans le vide » ? un « mysticisme ? une « croyance au surnaturel » ? Évidemment non. Au reste, ces définitions s’inscrivent assurément dans l’univers de la pensée enchantée de la prémodernité, mais à l’opposé de la théologie qui comprend la foi comme une relation à Dieu (fides qua creditur), et l’intelligence de la foi – le discours théologique – comme l’élucidation et l’explicitation des visées et des représentations de ce qui est cru et confessé (fides quae creditur).

Fondement et visée indicible de l’espérance évangélique

La métaphysique de l’être par laquelle Dieu vient à l’esprit

Si l’univers tout entier, le monde naturel et le vivant suscitent l’émerveillement, l’espèce humaine stimule elle-même le questionnement métaphysique. Bien  qu’encore  barbare, car  non  vraiment détachée des instincts animaliers d’où elle a évolué, l’humanité est cependant peuplée de savants capables de retracer l’histoire de la terre et de l’univers jusqu’au Big Bang, de penseurs distinguant entre les connaissances par observation et les connaissances synthétiques a priori, de médecins greffant des cœurs et autres organes vitaux, d’ingénieurs inventant l’ordinateur et l’intelligence artificielle, de grands spirituels balisant les voies de la transcendance et du sacré, d’ éthiciens et d’humanistes découvrant les plus hautes valeurs morales, d’artistes ouvrant l’âme au sublime des arts et de bâtisseurs de cathédrales.

« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » et pourquoi le mammifère humain est-il habité par la conscience, l’idée du beau et du bien, la transcendance et la pensée de l’éternité? Rien n’est sans cause. Comment cet univers intelligent en lequel surgissent la vie luxuriante, diversifiée, évolutive, puis, du vivant, des êtres doués de conscience, de raison, de science, de spiritualité, d’esthétisme, de morale… serait-il le produit du hasard et de la nécessité ?

Bilan et ouverture

Que reste-il de l’édifice jadis majestueux de la dogmatique chrétienne prémoderne, à présent  que l’exégèse scientifique a déconstruit les « dogmes » eschatologiques et montré que ceux-ci reposaient sur une lecture naïve et non critique des Écritures ? Que reste-t-il de l’édifice, jadis majestueux, de la dogmatique chrétienne prémoderne, maintenant que les sciences ont déconstruit et rendu caduques les croyances et la vision du monde qui déterminaient son imaginaire ?

Il reste des langages et des représentations qui, une fois démythologisés, laissent transparaître leur noyau dur d’espérance. Démythologisation ne signifie pas anéantissement de l’espérance chrétienne. Tout au contraire, l’outillage exégétique et herméneutique permet de distinguer l’espérance de la foi des différents véhicules langagiers et symboliques auxquels les auteurs du Nouveau Testament ont recouru pour l’exprimer. C’est en replaçant les textes dans leurs contextes littéraires, culturels et historiques que le contenu de leur message nous devient accessible. Que dirait-on d’un interprète qui lirait la fable de La Fontaine « Le corbeau et le renard » comme s’il s’agissait d’un récit historique compris, à l’opposé de son genre littéraire, tel un texte relatant un fait s’étant réellement déroulé sous le ciel en un certain lieu, lorsqu’un corbeau parla un jour avec un renard au sujet d’un fromage ? 

Les chemins de la docte ignorance

De quelle justice parlons-nous quand nous parlons de justice divine ?

Les infracteurs ont besoin d’être responsabilisés concernant le mal qu’ils ont commis et fait subir à leurs victimes – une responsabilisation qui vise à susciter leur empathie et à encourager cet aveu qui vient mettre des mots sur le mal commis et sur la honte ressentie ou enfouie ; une responsabilisation qui leur permet de reconnaître et de mesurer la nocivité de ce qu’ils ont fait et provoqué. Ils ont aussi besoin d’un encouragement à la transformation de soi, qui implique l’élucidation des traumatismes qu’ils ont subis et qui ont conduit au comportement délictuel. Ils ont besoin de soins, concernant par exemple des addictions. Ils ont besoin que l’espoir de réintégrer un jour la société, la communauté, leur soit donné lorsqu’ils auront accompli le parcours de la reconnaissance, de la responsabilisation et de la reprise du contrôle moral de leur existence.

[…]

Justice et souffrances expiatoire

Les principes que présente la justice restaurative tranchent avec la logique de la justice essentiellement punitive et vengeresse qui fut la norme pour les sociétés depuis !’Antiquité, y compris en terrain chrétien. 

Bilan et transition vers le dernier chapitre

Il est humain et naturel que nous soyons portés spontanément à réclamer les plus lourdes sanctions contre les criminels monstrueux qui franchissent la ligne rouge de l’humanité. La souffrance que subissent les victimes du mal radical est incommensurable et irréparable. Nul ne doit s’obliger à réclamer une magnanimité douteuse pour les bourreaux des innocents, en raison d’une notion tronquée du pardon chrétien. Veillons toutefois à ne pas projeter notre besoin de justice et nos normes sur Dieu et le ciel. L’Éternel est tout-autre que ce que nous connaissons ou pouvons imaginer. C’est sur la terre qu’il faut établir une justice capable de restaurer les victimes et de rétablir leur droit et le contrôle par elles-mêmes de leur vie ; sur la terre qu’il faut sanctionner le mal, mais non sans pédagogie à l’égard des infracteurs, afin de les détacher si possible – et c’est évidemment loin de l’être pour tous les infracteurs – du mal qui les aliène. C’est sur la terre qu’il faut protéger les communautés et la société des personnes dangereuses que l’on ne peut manifestement pas détacher du risque ou de la menace qu’elles représentent.

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