En Iran, le politique imprègne toute la vie quotidienne

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Propos recueillis par Alice Papin

Article publié dans l’hebdomadaire protestant Réforme 
du 22 janvier 2026

Alors que les manifestations antigouvernementales de masse qui ont secoué l’Iran à partir du 28décembre ont été sévèrement réprimées, Mahnaz Shirali, sociologue et politologue iranienne, autrice de Fenêtre sur l’Iran (Les Pérégrines, 2021), analyse les aspirations de la société iranienne.

Si les premières revendications des manifestants étaient d’ordre économique avec la révolte des commerçants contre l’hyperinflation, que demandent aujourd’hui les Iraniens ?

Contrairement à une idée répandue, les revendications des manifestants iraniens n’ont jamais été uniquement économiques. Dès le départ, elles étaient à la fois économiques et politiques – et elles le demeurent aujourd’hui. En Iran, comme dans tout régime autoritaire, l’économie et le politique sont indissociables. Le politique imprègne jusqu’aux aspects les plus élémentaires de la vie quotidienne.

Même l’air que l’on respire est devenu politique : faute d’une production électrique suffisante, les autorités recourent à la combustion de mazout et de pétrole non raffiné, provoquant une pollution massive. Cette mauvaise qualité de l’air entraîne une recrudescence des cancers, faisant de la santé publique un symptôme supplémentaire de l’incompétence du pouvoir. Dès les premières manifestations, les Iraniens ont scandé des slogans appelant à une vie meilleure. Très vite, ces revendications se sont transformées en dénonciation directe du régime, responsable de la catastrophe économique.

Dans votre dernier ouvrage, vous analysez de près les expressions de contestation sur les réseaux sociaux. Que révèlent-ils des aspirations des Iraniens, en particulier de la jeunesse ?

Ces dernières années, les réseaux sociaux ont joué un rôle central pour les Iraniens. Chaque jeune Iranien possède en moyenne quatre ou cinq comptes : Instagram en premier lieu, puis X (anciennement Twitter), et enfin TikTok, entre autres. Il faut rappeler que près de 80 % de la population iranienne a moins de 40 ans. Depuis 2017, j’ai ainsi pu constituer, via X, un réseau d’environ 5 000 jeunes disséminés à travers le pays. Ce réseau était précieux : il me permettait de comprendre ce qui se passait sur le terrain et de saisir l’état d’esprit de la jeunesse iranienne.

Juste avant le blackout numérique – qu’ils anticipaient, car la coupure d’Internet fait partie des pratiques habituelles de la République islamique d’Iran – ces jeunes m’ont adressé un message clair : « Demandez une intervention étrangère. Sans soutien extérieur, nous n’y arriverons pas. Ils vont nous massacrer. » Leur aspiration première est sans ambiguïté : la chute du régime. Rien d’autre. Ensuite seulement, disent-ils, ils reconstruiront leur pays par eux-mêmes. Ils n’attendent pas qu’on le fasse à leur place, mais demandent de l’aide pour renverser ce qu’ils qualifient de régime sanguinaire.

En observant ces échanges, j’ai également constaté combien le rapport à l’international – et même à l’histoire – est parfois déformé. Nous avons affaire à une jeunesse qui, depuis plus de quarante ans, a été privée d’une éducation solide : la République islamique a profondément détruit les structures éducatives du pays. Malgré ces lacunes, j’ai été frappée par une chose : l’extraordinaire soif de liberté et de démocratie qui anime cette jeunesse. En dépit des entraves, de la censure et de la répression, cette aspiration demeure intacte.

En 2022, la mort de Mahsa Amini, arrêtée par la police des mœurs pour un voile jugé mal ajusté, avait déclenché une vague de manifestations d’ampleur. Si une partie de la jeunesse iranienne appelle à la chute du régime, aspire-t-elle également à une prise de distance vis-à-vis de l’islam chiite 

Quand, pendant près d’un demi-siècle, un régime tue au nom de l’islam – quand il exécute des jeunes, organise des pendaisons à l’aube, au moment de la prière du matin, en scandant « Allah Akbar » –, cela produit inévitablement une aversion profonde envers la religion elle-même. Je le dis souvent : la première victime de la République islamique d’Iran, c’est l’islam. Aujourd’hui, une grande partie de la jeunesse iranienne avec laquelle je suis en contact rejette violemment la religion. Elle ne fait plus de distinction entre la religion d’État et ce que pourrait être un islam dissocié du pouvoir.

Lorsque l’on tente d’évoquer l’existence d’un « autre islam », la réaction est souvent immédiate, empreinte de colère : ils ne veulent plus entendre parler de religion. Leur aspiration est claire : ils veulent une société libre, laïque et démocratique, totalement affranchie de toute emprise religieuse. Ces derniers jours, lors des manifestations, des mosquées ont été incendiées. On ignore qui sont les auteurs de ces actes. Je ne peux pas dire qui les a commis. Mais je peux témoigner d’une chose : pour beaucoup de jeunes, ces images ont suscité une réaction presque jubilatoire.

Qui sont les manifestants que l’on retrouve aujourd’hui dans les cortèges ?

Lors des manifestations de 2022, la contestation était surtout portée par les jeunes, principalement des adolescents et de jeunes adultes, lycéens et étudiants. Aujourd’hui, d’après les témoignages, la mobilisation est vraiment générale. On voit descendre dans la rue des commerçants, des agriculteurs, des infirmières, et plus largement des membres de nombreuses professions de tous âges et classes sociales.

Reza Pahlavi, fils du dernier chah d’Iran, qui se dit prêt à rentrer en Iran et à assurer la transition, fait-il l’unanimité auprès des Iraniens 

Il ne fait pas l’unanimité – mais, aujourd’hui, personne ne la fait. Pour autant, son nom est régulièrement scandé dans les rues de Téhéran, comme dans celles des grandes et petites villes à travers l’Iran. Cette visibilité s’explique en partie par l’héritage dont il bénéficie. Son grand-père, Reza Pahlavi, est perçu par beaucoup comme celui qui a sorti l’Iran de son état de sous-développement au début du XXᵉ siècle. Par un nationalisme autoritaire, il a engagé une transformation profonde de l’État et permis au pays d’entrer dans la modernité.

Son père, Mohammad Reza Pahlavi, a poursuivi cette dynamique en modernisant largement les structures économiques, administratives et sociales du pays. Certes, le régime impérial était autoritaire et les libertés politiques y étaient limitées – nul ne le conteste. Mais le chah était aussi perçu comme un dirigeant profondément nationaliste, attaché à son pays, sous lequel l’Iran a connu une forme de prospérité et de rayonnement. Ces dernières années, la mémoire de la monarchie a profondément évolué. Par contraste, c’est surtout l’expérience de la République islamique d’Iran qui a contribué à revaloriser certains aspects du passé monarchique.

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