
Madone du Rosaire, 1657
Luca Giordano
Le triomphe de la peinture napolitaine
Paris, Petit Palais
jusqu’au 23 février 2020
Gilles Castelnau
24 novembre 2019
Aimez-vous la peinture baroque ? Elle a fleuri au 17e siècle en Allemagne, en Italie, en Espagne, mais pas en France où l’esprit critique habituel fait rejeter ses outrance qualifiées de débordement ridicule.
C’et ainsi que lorsque Louis XIV invita à Paris le grand sculpteur et architecte italien Bernin pour construire la colonnade du Louvre, celui-ci fut piteusement et sans honneur reconduit à la frontière. Il ne laissa pour seule trace de son passage la statue équestre du roi qui se dresse actuellement devant la Pyramide.
C’est l’époque où l’Église catholique se trouve en rivalité frontale avec le protestantisme et où deux civilisations rivalisent, l’Europe du Nord protestante et l’Europe du Sud catholique.
Luca Giordano est le prodige de la grande peinture napolitaine. Le Petit Palais réussit à nous donner en 90 tableaux et dessins la rétrospective de son œuvre.
La Madone du Rosaire, placée ci-dessus en exergue
Le cartel dit :
La Vierge offre à Saint Dominique le rosaire, remède pour la conversion des non-croyants et le salut des pécheurs. Il est accompagné à gauche des saints François et Nicolas de Tolentino. On reconnaît à droite Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila et Élisabeth de Hongrie.
Contrairement à la spiritualité protestante centrée uniquement sur Dieu et le Christ, Luca Giordano donne une place prépondérante à la Vierge Marie, qu’il présente auréolée de la gloire céleste, magnifiquement vêtue d’un immense vêtement bleu flottant au vent du ciel. La gravité de son beau visage montre combien son geste est important et décisif aux yeux des 5 saints entourant Dominique dont l’expression révèle qu’ils sont au bord de l’extase religieuse.
L’Enfant Jésus bénit saint Dominique (ou le chapelet ?) et son regard est directement fixé sur le geste du saint.
Saint Dominique et les dominicains se consacraient à la promotion du dogme officiel de l’Église catholique, non pas tellement comme le dit le cartel à la « conversion des non-croyants », très rares à l’époque, mais après leur terrible lutte contre les cathares lors de la fondation de l’Ordre à la conversion des protestants. Ils ont effectivement été d’une terrible efficacité dans toute l’Italie.
Les protestants ne reconnaissent pas d’autorité doctrinale à la Vierge et ne prient pas le chapelet : en représentant de petits anges à la fois sur terre aux pieds de la sainte princesse Élisabeth de Hongrie et dans le ciel en avant garde d’une multitude d’autres, Luca Giordano efface la distance séparant le mode des hommes et celui du ciel, le chapelet se trouve ainsi sanctifié dans les mains de Dominique, de la Vierge, par la présence des saints, des anges et... de la lumière céleste.
Le fidèle qui le contemple ne peut qu’en être convaincu, ne sera-t-il pas lui-même « divinement » sanctifié par sa propre récitation du chapelet, dans la compagnie des saints, de la vierge, des anges et dans la rayonnement doré du ciel ?

Saint Michel archange chassant les anges rebelles, 1657
Ce sont bien des anges rebelles que chasse du ciel saint Michel et d’autres anges dans un magnifique mouvement tourbillonnant, leurs vêtements flottant ici encore au vent céleste. On reconnaît leur statut de presque démons à leurs misérables petites ailes noires.
Saint Michel est superbe et séduisant avec ses grandes ailes, son vêtement et ses jambières bleus et son casque empanaché. Il est bel homme – pour ainsi dire – avec ses jambes nues et son visage juvénile.
On se sent entraîné dans la puissance de l’armée des cieux à laquelle on comprend bien que participe l’Église catholique dont saint Michel est un patron. Qui aurait l’idée de s’y opposer ?

Saint Thomas de Villeneuve distribuant des aumônes aux nécessiteux, 1658
En 1658 l’évêque espagnol Thomas de Villeneuve fut canonisé par le pape Alexandre VII
Comme la Vierge dans le tableau « Madone du Rosaire », le saint évêque se voit attribuer une place dominante. Avec sa mitre et son beau manteau, aidé par un jeune seigneur (il a une épée au côté), environné de lumière et de petits anges, il symbolise à la fois la beauté matérielle et la grandeur de l’Église et son appartenance au monde céleste.
Cette magnificence et cette spiritualité se concrétisent par les pièces d’argent qu’il distribue au quémandeurs, humbles et réellement misérables.
Comme le disait un autre évêque, Dom Helder Camara : « Quand je nourris les pauvres on dit que je suis un saint, mais quand je demande pourquoi ils sont pauvres on dit que je suis communiste ! »

La sainte Famille et les symboles de la Passion, 1660
La légende dit que lors de son retour d’Égypte, la sainte famille a eu une vision des symboles de la passion, notamment la croix, la couronne d’épines, la lance du centurion et le voile de Véronique.
Comme la Vierge et à l’évêque des tableaux précédents, Dieu qui tient lui-même la place prépondérante du tableau a un grand vêtement volant au vent, et il est en mouvement dans la lumière dorée. Mais il ne sourit pas, n’a aucun geste positif à l’égard des hommes. Sa barbe est farouche, son visage a une expression méchante et son geste du bras est menaçant malgré ses doigts crispés dans un symbole bénisseur.
La scène qu’il domine et semble diriger est terrifiante.
Un grand ange transporte une énorme croix monumentale dont on comprend qu’elle est celle de Jésus ! Comme si ce destin sinistre était voulu par l’implacable Père tout-puissant grimaçant dans son ciel.
On remarque aussi, si l’on est attentif, en haut le linge dont Véronique a essuyé le visage de Jésus sur le chemin du Calvaire. Il est là tout prêt à servir ! On peut paraît-il distinguer encore la couronne d’épines et la lance du soldat.
Joseph, Marie et l’Enfant Jésus sont, certes, accompagnés d’un ange. Mais celui-ci est courbé, impuissant, manifestement écrasé par cette scène oppressante. Joseph est anéanti et accablé par la terrible fatalité. Marie lève les yeux vers l’horrible croix qui sera celle de son fils. Jésus la voit aussi mais ses mains ouvertes montrent qu’il accepte sa destinée.
Évangile perverti, théologie maladive d’une époque dénaturée, enchantement des yeux !

Martyre de saint Pierre, 1658-1660
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