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John S. Spong

 


Spiritualité

 

John S. Spong

Lire les évangile :
approche historique
ou approche littérale


Pierre Godin

professeur émérite
Université catholique de Louvain 

 

 

4 décembre 2023


John Shelby Spong est décédé en 2021.  Il était né à Charlotte (Caroline du Nord, USA) en 1931 et avait obtenu un « master en theology » en 1955. Il a d’abord été prêtre anglican, avant d’être nommé évêque de Newark (état du New Jersey) pendant près de 25 ans. Pour la postérité, il a surtout un exégète extraordinaire.
Dans plusieurs de ses publications, il a toujours tenu « à toutes fins utiles » à souligner qu’il n’a jamais quitté sa foi profonde, que du contraire, mais pas « tout à fait » dans le sens doctrinal défini par la tradition de l’Église[1].
Chercheur de très grande qualité, connaissant le grec et l’hébreu et auteur de nombreux livres extrêmement novateurs, J.S. Spong dérange totalement la tradition multiséculaire du magistère, qui a (apparemment) choisi de l’ignorer, peut-être parce que ses convictions dérangent totalement les conceptions traditionnelles[2].

Dans ses écrits, J.S. Spong a essayé (à la suite d’un autre chercheur irlandais, Michaël Goulder – voir infra) de combler le « vide » laissé entre la mort de Jésus de Nazareth en croix (autour des années trente) et le premier évangile connu (un ‘trou’ de près de quarante ans pour Marc, plus encore évidemment pour les autres évangiles). On rappellera que les premiers textes (témoignages) ne sont évidemment pas ceux des évangiles (pourtant placés au début du NT), mais ceux de Paul, dans les années 50, qui ne sait dire que très peu de choses sur le Jésus historique (qu’il n’a pas connu), mis à part - renseignements indirects mais si importants - qu’il a par contre rencontré personnellement Céphas (Simon-Pierre) et Jacques, « le frère du Seigneur », une personnalité juive très en vue à Jérusalem[3].

On rappellera une fois encore que Jésus n’était pas chrétien (?!), mais un juif pratiquant, tout comme toute sa famille, ses disciples, ses voisins et amis, ainsi que tous ceux qu’il a croisés dès son enfance à la synagogue (de Nazareth probablement) où il a été formé comme tous les enfants juifs de l’époque; il a dû être profondément imprégné par le judaïsme et respectueux de toute la tradition du culte juif, assistant au sabbat, écoutant semaine après semaine les lectures qui y étaient faites, les commentaires des textes, chantant lui aussi les psaumes à la gloire de YHWH comme la majorité des Juifs du premier siècle qui pratiquaient leur religion en Galilée et en Judée et en outre, on ne peut oublier qu’il est resté toute sa vie « un Juif pratiquant », ainsi d’ailleurs que les disciples de la première génération[4].

Une des difficultés majeures à laquelle un chrétien du XXIe siècle est confronté, souligne J.S. Spong à plusieurs reprises est précisément de comprendre « par l’intérieur » le contexte juif dans lequel Jésus a grandi, tout comme ses disciples et tous ceux qui, après sa mort, ont déclaré que ce Jésus qu’ils avaient connu, manifestait en lui à ce point la présence divine qu’ils pouvaient affirmer qu’il était ressuscité. 

La question très concrète que pose J.S. Spong est précisément de savoir ce que deviennent les disciples, probablement retournés chez eux en Galilée, (voir Marc ou Matthieu), ou à Jérusalem, (voir Luc ou Jean) et qui vivent de cette certitude.
Il ne fait pas l’ombre d’un doute que dans leur qualité de Juifs pieux, ils respectent les préceptes de leur culte et participent aux sabbats et aux grandes fêtes juives qui s’ajoutent dans les 51 semaines que compte l’année religieuse juive basée sur des mois lunaires[5]. Il faut en effet rappeler (avec J.S. Spong) que la pratique du culte lors des sabbats est fondamentalement différente de ce que la présence à un culte dominical (tel que nous pouvons le connaître aujourd’hui) pourrait nous faire croire. Le sabbat [qui commence à l’époque (comme les autres journées de la semaine) à ce que nous appelons le vendredi 18 h 00 et dure jusqu’au samedi 18 h 00] est entièrement consacré au culte et à la vie en famille : on ne travaille pas - pas du tout - pendant ces 24 heures. Dans la synagogue, on déroule, sabbat après sabbat (et jours de fêtes) les rouleaux contenant les cinq livres de la Torah, que l’on va chaque année lire entièrement au cours des cérémonies religieuses. Ces rouleaux sont lourds, on va donc les dérouler en partie pour les lectures (et les re-rouler sur le rouleau qui accompagne). On laisse les rouleaux à l’endroit où on a dû arriver et on continuer la lecture et le procédé au sabbat suivant.

A ces lectures s’ajoute (systématiquement) la lecture d’extraits de ce qui s’appelle dans la Bible juive les textes des « Prophètes » (au nombre de quinze).
Ces lectures sont entrecoupées de chants et de psaumes, aussi présents dans la Bible juive et le scribe qui préside la cérémonie va proposer un commentaire des textes lus. Et aussi inviter les « fidèles » à le faire.
Et Spong de continuer sa démonstration en proposant à la réflexion un passage des Actes des apôtres qui a conservé la trace de cette prédication « chrétienne » dans (ce qu’on peut supposer être) les années 50 : c’est en Actes 13, quand Paul et ses compagnons arrivent à Antioche en Pisidie (en Turquie aujourd’hui), (voir : versets 14 e.s.)

 « 14 Quant à eux, ils poursuivirent leur voyage au-delà de Pergé et arrivèrent à Antioche de Pisidie. Le jour du sabbat, ils entrèrent à la synagogue et prirent place. 15 Après la lecture de la Loi et des Prophètes, les chefs de la synagogue leur envoyèrent dire : « Frères, si vous avez une parole d’exhortation pour le peuple, parlez. »16 Paul se leva, fit un signe de la main et dit : « Israélites, et vous aussi qui craignez Dieu, écoutez : (….) »[6].


La technique habituelle, bien connue des Juifs (et pas des autres religions) s’appelle du terme hébreu « le midrash ». C’est une technique qui consiste à faire un commentaire des événements du moment sur la base des textes sacrés anciens[7]. C’est quelques fois ce qui ressemble un peu à ce que le célébrant fait dans son homélie à la messe du dimanche. 

Dans son livre « Libérer les Évangiles » (voir note 2), J.S. Spong démonte la structure des évangiles synoptiques, en montrant le lien « organique » qui les lie aux lectures précises des différents sabbats et fêtes de l’année liturgique juive.
A la suite de M. Goulder, J.S. Spong affirme de façon extrêmement argumentée que les évangiles sont issus de lectionnaires dans lesquels on avait consigné les commentaires proposés lors des cérémonies religieuses juives : sabbat après sabbat, les disciples ont dû raconter, dans leurs commentaires des textes lus à la synagogue ce samedi-là (ou à l’occasion d’une fête juive précise) en quoi l’histoire de Jésus qu’ils avaient connu, était en rapport avec les lectures juives. Ils ont utilisé la technique du ‘midrash’ pratiquée au quotidien par les scribes dans leurs commentaires, et ont voulu montrer que Jésus était annoncé dans les écrits antérieurs juifs et que la vie de Jésus était éclairée par ces récits.
Ces commentaires furent alors rassemblés en des ensembles cohérents. En ajoutant une lecture tirée d’un tel lectionnaire aux lectures ‘officielles’ de la synagogue, certaines communautés en vinrent, au tout début du christianisme, à incorporer Jésus à la liturgie juive, estime J.S. Spong.

Mais une guerre affreuse, d’une durée de quatre ans, est venue complètement brouiller les données et redistribuer les cartes.

Fatiguée des volontés d’indépendance de la Palestine (occupée depuis 63 avant notre ère !)[8] et des actions de la résistance juive, Rome envoie ses légions (d’abord sous le commandement de Vespasien, puis de Titus) à travers toute la Palestine : c’est la guerre de 66 à 70 qui va se terminer par l’anéantissement des Juifs de Palestine et la destruction totale de Jérusalem et du Temple. Les Juifs vont tout perdre et vont devoir tout réinventer.
Et on peut supposer, écrit J.S. Spong[9] que 

« sans cette déchirure radicale dans l’histoire du peuple juif que fut la guerre de dévastation menée par les Romains et culminant tragiquement en 70 dans la destruction de Jérusalem et du Temple en particulier, Jésus eût été incorporé par le peuple juif comme un nouveau chapitre de leur histoire ».

Évidemment, il n’en a rien été, puisqu’en conséquence de la guerre, les Juifs perdirent tout : leur nation, leur temple, leur clergé, si bien que pour se distinguer des autres peuples, il ne leur restait que leurs livres sacrés, qu’ils appelaient : « La Loi et les prophètes ».
Déjà dans les années 50, comme en témoignent les lettres de Paul, des tensions de plus en plus manifestes s’étaient fait jour au sein du judaïsme, pour de nombreuses raisons. Comme entre autres, le fait qu’un petit groupe, qui se revendiquait de Jésus, commentait leurs textes sacrés autrement en les appliquant à la vie et aux paroles de Jésus, ou encore le fait que cette nouvelle orientation (« La Voie ») faisait de plus en plus d’adeptes non seulement chez les Juifs qui ne voulaient plus respecter toutes les lois juives avec la même rigueur mais aussi chez les « Gentils » de plus en plus nombreux à adhérer à ce nouveau mouvement religieux. 
Les orthodoxes juifs trouvèrent ainsi que ce que prêchait Paul brouillait totalement la ligne de séparation entre les Juifs et les non-Juifs, ce qu’ils ne pouvaient accepter en aucune façon.
Il y eut bien une tentative de compromis (comme attesté dans les lettres de Paul et les Actes des apôtres): les Juifs (adeptes de « La Voie ») devaient rester fidèles à tous les aspects de la religion juive jugés fondamentaux, ce qui n’était pas le cas des « convertis » (appelés prosélytes), mais quand après la guerre, il s’avéra que le problème majeur était devenu la survie de la religion juive elle-même, les « orthodoxes juifs » prirent des positions de plus en plus strictes, les disciples du Christ (principalement devenus des « Judéo-chrétiens ») étant progressivement marginalisés, puis exclus définitivement des synagogues.

Il faut dire aussi, écrit Spong, que les Judéo-chrétiens avaient petit à petit pris l’habitude de se réunir « entre eux ». Et la séparation entre les deux groupes ne fit qu’augmenter et se radicaliser durement ; ce fut d’autant plus facile que les deux « camps » se détestèrent et s’exclurent progressivement ; ainsi, les Judéo-chrétiens commencèrent à se manifester explicitement comme radicalement différents des Juifs orthodoxes qui avaient perdu (suite à la guerre de 66-70) l’espèce de neutralité romaine à l’égard de leur religion, une neutralité dont ils avaient pu profiter avant cette guerre.
On se mit à répandre l’idée (d’abord à l’extérieur de la Palestine, puis en Judée elle-même) que YHWH s’était détourné de son peuple, parce qu’ils n’avaient pas reconnu en Jésus l’envoyé de Dieu. L’idée se répandit que la mort de Jésus en croix était le sacrifice ultime, rendant inutiles tous les sacrifices pratiqués par les Juifs traditionnels. Les Judéo-chrétiens se mirent même (!) à disculper le pouvoir romain du rôle tenu dans la mort de Jésus en croix en accusant d’abord le sanhédrin juif qui (disaient-ils) l’avait fait arrêter et avait demandé sa mort alors que Pilate était prêt à le libérer. Et ils accusèrent finalement tout le peuple juif d’être coupable de la mort de Jésus (voir Matthieu, 27 : 24-26) :

 « 24 Pilate, voyant qu'il ne gagnait rien, mais que le tumulte augmentait, prit de l'eau, se lava les mains en présence de la foule, et dit : Je suis innocent du sang de ce juste. Cela vous regarde. 25 Et tout le peuple répondit : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! 26 Alors Pilate leur relâcha Barabbas ; et, après avoir fait battre de verges Jésus, il le livra pour être crucifié ».

La rupture était ainsi progressivement devenue de plus en plus profonde et les camps irréconciliables :  les orthodoxes juifs critiquèrent radicalement l’usage abusif des Écritures par les Judéo-chrétiens et ceux-ci renforcèrent leur position en affirmant que les écrits juifs avaient trouvé leur aboutissement en la personne de Jésus et quand les Judéo-chrétiens furent exclus des synagogues, ils prirent les textes sacrés juifs et leurs commentaires avec eux.

Les deux camps commencèrent à se haïr radicalement dans les années 80, les chefs de l’orthodoxie juive ajoutèrent des anathèmes contre les Judéo-chrétiens et ceux-ci ne tardèrent pas à leur répondre : l’Église partait pour des siècles d’anti-judaïsme attesté dans les Évangiles.

On approchait de la fin du premier siècle, les Juifs de la première génération qui avaient bel et bien connu Jésus étaient décédés, les adeptes non-Juifs devenaient progressivement majoritaires, on perdit les contacts avec les fondements des évangiles et ce qui était des récits [tentant d’expliquer sur des bases et une démarche juives (le midrash) comment les premiers disciples avaient perçu Jésus] devint – pour les chrétiens dès le début du deuxième siècle - des récits de la vie, des paroles et des actes de Jésus: de lectionnaires, les récits étaient devenus des sortes de biographie(s) de Jésus (sur lesquelles on allait pouvoir épiloguer pendant des siècles).

C’est en se basant sur les lectures du calendrier religieux juif que les évangiles de Marc, Matthieu et Luc ont été écrits[10]. Il n’est pas possible, affirme J.S. Spong, d’approcher la lecture des évangiles si on ne comprend ou si on ne connait pas le contexte cultuel (l’organisation du culte juif) et l’arrière-plan de la rédaction des évangiles.
La thèse de J.S. Spong est que Jésus a été intégré à la liturgie juive, lorsqu’une lecture d’un lectionnaire concernant Jésus a été intégrée aux lectures du sabbat. Mis à la porte des synagogues, les Judéo-chrétiens ont « emporté » tous les textes sacrés et c’est ainsi que commence une nouvelle communauté religieuse qui se réunit le samedi soir, alors que pour les Juifs, c’est déjà le dimanche matin.
J.S. Spong pense même que le premier évangile (dans le sens historique du terme) - Marc - a pu être construit « à rebours » de l’ordre dans lequel nous le lisons aujourd’hui, c’est-à-dire qu’il aurait commencé initialement quand le récit de la passion de Jésus a été mis en parallèle avec le récit de la Pâque des Juifs. Ensuite, comme les Juifs avaient une période préparatoire conséquente pour former leurs convertis (qui étaient intégrés à la communauté lors de la fête juive de Pessah), les judéo-chrétiens ont pu, à leur tour, ressentir le besoin d’une formation et préparation de leurs propres convertis, et c’est ainsi que le texte de Marc contient, lors du voyage de Jésus de Galilée vers Jérusalem, des passages où Jésus instruit ses disciples (voir e.a. Marc 8, 27-31).
Spong estime donc que la partie galiléenne de la vie de Jésus dans Marc a pu être construite « à rebours » jusqu’à ce qu’un « bon » point de départ soit trouvé, Roc Hachana, la nouvelle année juive, fêtée au début de l’automne (voir infra) à partir du retour de l’exil à Babylone. L’évangile de Marc ne procurait alors que six mois et demi de « lectures dominicales » par rapport à l’année liturgique juive. Ce serait le besoin de couvrir toute une année qui aurait inspiré aux auteurs de Matthieu et Luc, l’idée de rallonger Marc et J.S. Spong trouve dans la structure de l’évangile de Matthieu un soutien extrêmement cohérent avec cette hypothèse[11].

La genèse de cette thèse est à chercher chez un autre chercheur dont J.S. Spong se réclame.
En effet, on avait - de longue date - constaté chez Matthieu[12] la présence de cinq discours[13] sans que les multiples tentatives de justifications puissent résister à la critique, jusqu’à ce qu’un chercheur irlandais du nom de Michaël Goulder, établisse un lien explicite (et non contesté à ce jour, écrit J.S. Spong) entre ces 5 discours et les 5 grandes fêtes de la vie cultuelle des Juifs, à savoir
[14] :
-     Chavouot ou fête de Pentecôte (du grec ‘pentêcostê’, signifiant cinquantième).
Cette fête qui a lieu en mai ou juin, 50 jours après Pâques[15], célèbre la promulgation de la Tora - la Loi - sur le mont Sinaï, alors que Moïse reçoit les « tables de la loi » (les 10 commandements).

-        Roch Hachana (la fête du Nouvel an juif, fêté suivant la tradition juive au retour de captivité à Babylone en – 536, au début de l’automne ; c’est un jour consacré à la pénitence et au repentir avant la fête du « Grand pardon » (Yom Kippour). Le Nouvel an juif se fête à l’automne (septembre/octobre) par rapport au calendrier (dit) grégorien[16]. On pense immanquablement au début de la vie publique de Jésus, alors que Jean-Baptiste, appelle lui-aussi au repentir en Mc 1, 4 : « Jean-Baptiste fut dans le désert, proclamant un baptême de repentir pour la rémission des péchés » et en Mt, 3 :2 « Repentez-vous, car le Royaume de Dieu est tout proche ».

-        Souccot (ou la ‘Fête des tentes’ aussi appelée ‘fête des tabernacles’) a lieu aussi en septembre/octobre (la semaine qui suit Roch Hachana) et commémore les temps des ancêtres dans le désert (les 40 ans de vie nomade du peuple hébreu dans le désert et l’aide apportée par YHWH).

-        Hanouka (ou Hanoucca) en décembre, fête de la Lumière[17], qui « commémore la nouvelle dédicace du second temple de Jérusalem après sa profanation par les Grecs).

-        Pessah (la Pâque juive, célébrant le dernier repas avant le départ d’Égypte sous la conduite de Moïse, le sacrifice d’un agneau et le pain sans levain – appelé ‘pain azyme’[18] – parce que dans la précipitation du départ, la pâte n’avait pas pu lever)[19]. La fête avait lieu suivant les années dans la seconde moitié de mars ou début avril, le calendrier juif étant lunaire, comme on l’a rappelé plus haut.

Inspiré par cette découverte, Michael Goulder va montrer que les trois premiers évangiles avaient été conçus comme des enseignements pour être présentés aux fidèles lors des célébrations du culte juif, puis du culte chrétien après la rupture définitive vers la fin des années quatre-vingt de notre ère.
Michael Goulder est donc le premier exégète, écrit J.S.Spong, qui a réussi à « percer » le code de Matthieu en montrant qu’il suit Marc, conçu à l’origine, comme des sermons prêchés à la synagogue en commentaires midrashiques sur des textes lus lors des différents sabbats et fêtes juives. Pour l’exprimer de manière plus explicite encore : c’est ce Michaël Goulder qui le premier découvrait dans les évangiles un lectionnaire chrétien et pas une biographie de Jésus.

Spong va approfondir les idées de M. Goulder[20] en montrant comment et surtout pourquoi Matthieu reprend plus de 90% du texte de Marc.

Pour comprendre Matthieu, écrit J.S. Spong, il faut dès lors commencer par comprendre Marc et il montrera à son tour[21] que chaque épisode de Marc a été conçu à l’origine pour être une sorte de sermon (ou de commentaire) présenté à la synagogue lors des sabbats et fêtes juives, sur la base des textes de la bible hébraïque (de la Torah, des psaumes et des prophètes) lus à ces occasions-là[22].

Alors que l’année liturgique juive commençait avec la préparation de Pessah lors des deux premiers sabbats de Nissan[23] (on lisait la Genèse et on formait les convertis en les introduisant au judaïsme tout en leur donnant aussi un peu de temps pour guérir de la circoncision avant de fêter Pessah), la fête de Pâques va célébrer la fin de l’année liturgique chrétienne, écrit J.S.Spong, et ces différences[24] ont dû probablement contribuer à occulter le lien manifeste entre les lectures et commentaires des deux cultes aux mêmes fêtes.
Ce lien sera d’abord ignoré et puis perdu[25], au point qu’on va, dès le deuxième siècle, interpréter les évangiles dans un sens littéral, ce qu’aucun des auteurs juifs, écrit Spong, ne pouvait tout simplement imaginer !
J.S. Spong montre comment le matériel propre à Matthieu (exclusivement) et à Luc (exclusivement) est fondé sur leur compréhension (celles de leurs communautés) des écrits juifs, à savoir la Genèse chez l’un et le Deutéronome chez l’autre.   

En effet, pour Spong, l’évangile de Luc suit l’ordre liturgique de la Torah : Luc réécrit l’histoire de Jésus en s’inspirant des 5 livres de la Torah :

1] La « Genèse » de Luc, c’est Luc 1, 5 - 4, 13 (qui réécrit Matthieu 1, 1- 4.4

2] Son « Exode » va de Luc 4,14 à 6, 19 (et s’appuie sur Marc 1, 21-3, 19

3] Son Lévitique va de 6, 20 à 8, 15 (et s’inspire de Marc 4 – 9).

4] Les nombres, c’est Luc 8, 26 à 9, 50

5] Le Deutéronome, c’est Luc 9, 51 à 18, 14

Et Luc termine le chapitre 18 en se servant des récits de Marc (Zachée, les ‘mines’ et la dernière scène).

Ici aussi, J.S. Spong montre que l’évangile de Luc est la mise par écrit d’un lectionnaire (pour une communauté composée majoritairement de non-juifs) qui est totalement en résonnance avec les récits de la Torah lus aux mêmes sabbats.
De même, les « Actes des apôtres » ne peuvent pas être considérés comme des récits historiques : c’est un livre conçu pour être un complément (du même auteur) à l’évangile de Luc, qui fournit une alternative[26] à la liturgie des lectures tirées de l’histoire d’Israël. Ainsi, quand on lit le récit du peuple hébreu qui arrive en Terre Promise, Jésus peut monter au Ciel (son entrée en terre promise) et Paul peut arriver à Rome.

En conclusion, ce serait une énorme erreur de croire, ou même simplement d’imaginer que les auteurs des évangiles voulaient proposer des descriptions historiques d’événements qui se seraient réellement passés ; la vraie question n’est donc absolument pas « Est-ce réellement arrivé ? », mais « Qu’est-ce que cela signifie ? ».
In fine, les évangiles sont pour J.S. Spong « une tentative juive d’interpréter à la manière juive, la vie d’un homme juif en qui la transcendance de Dieu a été vécue de manière nouvelle et puissante »[27].

La preuve que cette recherche de la vérité n’est pas partagée par tous nous est fournie - anno 2022 - par le numéro 23 (avril 2022) de la revue CODEX[28]. Dans cette revue, M. Attali écrit[29] que « Tout en reprenant certaines traditions évangéliques bien établies [à l’époque où Jésus vit], il [c.-à-d. Jésus] leur confère un sens nouveau qui conduira finalement ses disciples soit à rendre caduques les fêtes du calendrier juif, soit à les refonder intégralement ».

Ainsi M. Attali attribue directement à Jésus ce que J.S. Spong attribue aux auteurs des évangiles, qui, affirme-t-il, ont un but théologique.
Il faut bien reconnaître que les points de vue de M. Attali et de J.S. Spong, sont en opposition radicale, même si M. Attali va conclure ce que l’histoire religieuse va défendre[30] au cours des siècles, à savoir que

« (…) le calendrier liturgique ne commémorera plus les épisodes fondateurs de l’histoire religieuse des hébreux mais des moments-clés dans la mémoire de Jésus et sa prédiction. Cette rupture théologique est si radicale que les chrétiens n’ont pas ressenti le besoin de changer les noms grecs de la Pentecôte et de Pâque pour distinguer leurs célébrations de celles de Juifs ».


Un autre auteur de cette revue défend le même point de vue que celui de Maureen Attali, c’est R. Silly[31] pour qui Jésus a l’habitude « d’enchâsser les actes les plus marquants de sa vie dans les grandes fêtes ».
R. Silly détaille la Transfiguration de Jésus, « connue comme ce que l’on doit compter parmi les faits les mieux attestés de l’évangile » puisqu’elle « est connue sous des formes indépendantes chez les synoptiques » (sic). Et R. Silly tente d’en dégager « la signification historique ».
Il commence par souligner la connexion indiscutable entre d’une part ce qui est connu comme la confession de Césarée (voir Mc 9, 2) qui a lieu « six jours plus tôt que la transfiguration », et d’autre part

« la fête du Grand pardon (Yom Kippour) qui précède de huit jours la fête des Tentes, une fête joyeuse qui commémore ‘un moment de l’Exode où tout le peuple d’Israël était rassemblé autour de la tente dressée sur l’ordre de Moïse’. Et qui sera choisi comme « le moment où les grands-prêtres revêtent leurs éclatants vêtements sacerdotaux comme les habits éblouissants de Jésus transfiguré ».

R. Silly propose alors « la clef de lecture la plus féconde de l’épisode historique »[32] : « La Transfiguration est la fondation de la demeure céleste où Dieu réside dans l’humanité glorifiée de Jésus », pour R. Silly, « On ne saurait mieux définir l’Église au sens biblique du terme ». 

 

Tout est dit évidemment, mais il faut choisir : ou c’est Jésus qui donne lui-même un sens nouveau aux fêtes juives (le point de vue défendu ici par R. Silly et M. Attali), ou en suivant M. Goulder et J.S. Spong, ce sont les auteurs des évangiles qui le font pour signifier leur conviction totale (leur foi) : Jésus est annoncé partout dans les Écritures et il a accompli ce que les Écritures disaient du Messie (et il est donc bien le Messie).
La conclusion va de soi : soit on prend les évangiles « à la lettre » (autrement dit on applique une lecture littérale), soit on s’interroge sur l’origine historique et le sens profond de ces textes.


______________________________



[1] Voir entre autres J.S. Spong, Jésus pour le XXIe siècle, Paris, Éditions Karthalia, 2015 ou la version originale : Jesus for the Non-Religious. Recovering the Divine at the Heart of Human, New York, HarperCollins, 2007.

[2] Toute l’argumentation qui suit dans ce document est synthétisée (même si « toutes les erreurs ou appréciations erronées restent évidemment de ma responsabilité »), à partir de J.S. Spong, Libérer les Évangiles, une lecture midrashique de l’événement Jésus, Paris, Éditions Karthala, 2021, traduction de : Liberating the Gospels. Reading the Bible with Jewish Eyes: Freeing Jesus from 2000 years of misunderstanding, New York, HarperCollins, 1996; voir aussi la note 1, et Pour un christianisme d’avenir, Paris, Éd. Karthalia 2019, traduction de: Unbelievable:Why Neither Ancient Creeds Not the Reformation Can Produce a Living Faith Today, New York, HarperCollins, 2018.

[3] Galates, 1 :18

[4] Voir J.J. Bütz, Le frère de Jésus et les enseignements perdus du christianisme, Neuilly-sur-seine, Éditions Exclusif, 2006, p. 176: « Toutes les preuves que nous avons découvertes attestent du fait que Jacques et les apôtres maintenaient leur pratique et leur croyance juives, tout en y ajoutant leur croyance unique que Jésus (..) était le Messie d’Israël attendu », et p.183 : « Comme toutes les évidences que nous avons examinées nous l’ont montré (…), les disciples n’avaient simplement jamais abandonné leurs croyances et leurs pratiques juives. Et la raison, une raison qui met une claque à nous autres chrétiens des temps modernes, est que Jésus n’avait pas abandonné ces croyances et ces pratiques ».

[5] L’année religieuse juive (12 mois lunaires) ne peut être confondue avec l’année civile (12 mois solaires). Comme 19 années solaires étaient très proches de 235 mois lunaires, pour « rattraper » l’année solaire, le calendrier (religieux) juif rajoutait un mois dans sept années sur 19, à savoir les années 3, 6, 8, 11, 14, 17 et 19.

[6] Le texte des actes qui suit montre ce que Paul a pu résumer de l’histoire juive et le début de l’histoire chrétienne, mais aussi (symptomatique de l’époque où les textes ont été mis par écrit) comment toute la ville se rassemblant le sabbat suivant (Actes, 13 : 44), les juifs (c.à.d. les scribes responsables du culte) se fâchent (versets 44 et 50), alors que (versets 48 et 49) : « (…) les païens étaient dans la joie et rendaient gloire à la parole du Seigneur ; tous ceux qui étaient destinés à la vie éternelle devinrent croyants. 49 Ainsi la parole du Seigneur se répandait dans toute la région. »  Il est typique de noter que dans les « Actes des apôtres » [dont l’objectivité est aujourd’hui plus que contestée (voir entre autres Bart B. Ehrman, ForgedWriting in the name of God : Why the Bible’s Authors Are Not Who We Think They Are, New York, HarperCollins, 2012, p. 202-209)], chaque fois que Paul intervient dans une synagogue, les Juifs (qui l’entendent) l’attaquent et le persécutent. Alors, forcément, il se tourne(ra) vers les « non-Juifs ». On sait entretemps ce qu’il en est de l’antisémitisme primaire des premiers temps de la chrétienté, qui finira par proclamer que « Jésus a souffert SOUS Ponce Pilate » [voir : « A souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, a été enseveli » (la-croix.com) – consulté le 22 septembre 2022].

[7] Voir A. Abbécassis, Jésus avant le Christ, Paris, Presses de la Renaissance, 2019, p.19-55.

[8] On en est à plus de 100 ans d’occupation.

[9] J.S. Spong , Libérer les Évangiles, p. 53.

[10] Ce qui, en passant, explique aussi, écrit J.S. Spong, pourquoi la « chronologie » de la vie publique de Jésus chez les synoptiques se déroule sur une seule année.

[11] (a) Les chapitres 13 à 28 de Matthieu suivent très fidèlement le récit de Marc, mais le développent en ajoutant de nouveaux matériaux. (b) Les chapitres 1 à 12 chez Matthieu modifient librement le texte de Marc (1, 1 à 3, 30) et ajoutent la généalogie de Jésus (en remontant jusque Abraham), le récit de la naissance de Jésus, les tentations au désert (parallèlement à ce que Moïse et son peuple vivent au désert) et le discours « sur la montagne » à l’occasion de la fête de Chavouot – absente des lectures de Marc – mais bien présente chez Matthieu, dans lequel Jésus est présenté comme le nouveau Moïse (qui lui descendait du Sinaï avec les Tables de la Loi, alors que le Jésus de Matthieu présente « sur la montagne » les béatitudes directement inspirées du psaume 119). Matthieu est (écrit Spong) totalement convaincu qu’il décrit fidèlement (mais évidemment pas littéralement) les enseignements de Jésus.

[12] A toutes fins utiles, on répétera que c’est par facilité et tradition que l’on continue à parler (en l’occurrence) de l’évangile de Matthieu, alors qu’il est admis par tous que cet évangile est anonyme (comme les 3 autres d’ailleurs).

[13] Caractérisés formellement par la présence d’une même phrase (ou presque) uniquement présente en ces 5 endroits, « Quand Jésus eut achevé ces instructions, … ».

[14] Pour Spong, Matthieu crée les récits nécessaires pour les mois « non couverts » par les récits de Marc. Il veut faire vivre les 5 grandes fêtes juives de manière ‘chrétienne’.

[15] Devenue Pentecôte pour l’Église, commémorant la descente du Saint-Esprit sur les apôtres dans la religion chrétienne. Les disciples ne reçoivent plus « les tables de la loi », mais l’esprit, directement.

[17] C’est la fête de la Transfiguration dans le rite chrétien. La fête juive de la « dédicace » - Hanouka - est une fête (tardive dans l’histoire juive) qui commémore la victoire des Maccabées en 164 avant notre ère et la nouvelle dédicace du temple (profané). La lumière de Dieu vient se poser précisément à l’endroit où la terre et le ciel se rejoignent, en l’occurrence là où les sacrifices sont offerts pour ‘monter en présence de Dieu’. (J.S. Spong, Jésus pour le XXIe siècle, p. 83). La lumière est évidemment le signe de la présence de Dieu. Spong rappelle que dans l’Exode (Ch. 40), les Juifs dans le désert sont invités à délimiter un espace sacré dans leur camp et d’y construire les « Tentes de la rencontre » avec YHWH. L’épisode de la Transfiguration (qui regorge d’images juives du passé) montrera comment la lumière divine habite Jésus, encadré de Moïse et d’Élie.

[18] Pain que les juifs mangent tout le temps que dure la fête de Pâque : c’est aussi le pain dont sont faites les hosties. La Pâque juive deviendra la dernière scène chrétienne (le repas de Jésus avec ses apôtres), alors que la fête de Pâques chrétienne, célébrée le premier dimanche suivant la pleine lune de l'équinoxe de printemps, commémore la résurrection du Christ (voir : le Petit Robert).

[19] Pour J.S. Spong, le récit de la passion a été élaboré par Marc, comme le déroulement sur 24 h 00 (une évidente veille de 8 fois 3 heures) de la veillée pascale de la fête de Pessah (qui commençait le jeudi 18 h 00. Ce texte n’est, à ses yeux, nullement un récit historique (du futur « vendredi saint ») mais un récit utilisé comme soutien liturgique de la fête de Pâques – judéo-chrétienne – qui continuait à avoir lieu dans une synagogue, alors que les textes lus commémoraient le dernier repas des Hébreux en terre d’Egypte avant de commencer l’Exode


[20] A qui il rend particulièrement hommage ayant pu profiter de ses recherches, sa compagnie et ses aides lors de plusieurs rencontres.

[21] J.S. Spong, Libérer les Évangiles, p.73-90.

[22] J.S. Spong se base sur le « Codex Alexandrinus ». Il faut rappeler que les chapitres (dans les Évangiles) ont été introduits au XIII e siècle et les versets au milieu du XVIe.

[23] Suivant les années, c’était mars ou avril

[24] Ainsi que le « retard » de plusieurs shabbats/dimanches suite au fait que la célébration de Pâques (le tombeau vide, le Christ ressuscité) avait lieu le dimanche qui suivait Pessah (et durait aussi 8 jours) et aux textes des apparitions du Christ ressuscité (à Jérusalem et en Galilée) dans les versions plus tardives de Marc, de Matthieu et de Luc.

[25] J.S. Spong, Libérer les Évangiles, p.73 e.s.

[26] J.S. Spong, Libérer les Évangiles, p. 170-171.

[27] J.S. Spong, Libérer les Évangiles, p. 30

[28] Le Codex #23, 2000 ans d’aventure chrétienne, Avril 2022, Paris, Éditions CLD, comprend un dossier intitulé « Jésus et l’Église », p. 40-93.

[29] M. Attali, « Jésus donne un sens nouveau aux fêtes juives », dans Codex, #23, 2022, p. 68-70 (p. 70).

[30] M. Attali, « Jésus donne un sens nouveau aux fêtes juives », p. 70.
Faut-il vraiment encore répéter que J.S. Spong conteste évidemment l’historicité des faits racontés répétant constamment qu’il faut chercher le sens de ces récits et ne pas les prendre « à la lettre ». C’est assez évident dans l’exemple de la « Transfiguration ». Il est évident pour J.S. Spong que les auteurs des évangiles n’ont eux-mêmes jamais imaginé que ce récit pouvait être pris « à la lettre », autrement dit, qu’on pourrait un jour lui donner un sens « littéral ». 

[31] R. SILLY, « La Transfiguration, Fondation de la Demeure Céleste », dans Codex, #23, 2022, p. 85.

[32] « Épisode historique » écrit R. Silly, dans « La Transfiguration, Fondation de la Demeure Céleste », dans Codex, #23, 2022, p. 85.
A-t-on besoin de rappeler
que Jésus transfiguré est entouré de Moïse et d’Élie et que Simon-Pierre propose de dresser trois tentes ?

 

 

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