
Fontaine du dialogue à Angers
Sculpteur : Gualterio Busato
Curieux de l’homme
1
Étymologie : 1re moitié XIIe siècle.
Curius de « qui s'inquiète de »
« qui a grand soin de quelqu'un, de quelque chose ».
Emprunté au latin classique curiosus « qui a du soin »,
Curo : soigner, prendre soin, prendre soin de l’autre …
Rassemblés par
Jacques Gradt
6 mai 2021
Longtemps aumônier de prison, à Paris, à la Maison d’arrêt de la Santé puis près de Troyes à la Maison centrale de Clairvaux, j’ai récolté au cours de mes lectures, des textes, des poèmes, des histoires, qui permettent de se connaître soi-même un peu mieux et dont les personnes incarcérées sont friandes.
Qui est l’homme ? qui suis-je ?
qui est ce ‘’prochain comme moi-même’’ ?
Est-ce que ce prochain, comme moi, m’aime ?
Être soucieux du prochain, est-ce déjà l’aimer ?
J’ai posé ces questions aux poètes, aux philosophes, aux écrivains, aux voisins, aux théologiens aux personnes détenues elles-mêmes !
J’ai conservé les réponses, dans l’ordre où elles me sont arrivées, pensant que ces galets se frottant les uns aux autres feraient jaillir quelque lumière ! Sans chercher un quelconque classement j’ai cependant gardé la dernière …pour la fin !
Fin provisoire car j’espère vos réponses à cette question :
qui est l’homme ?
Les mots qui réchauffent
Jean
Maison centrale de Clairvaux
paru dans le Bulletin de la Paroisse réformée de Chaumont 1982
Il y a des mots qui réchauffent,
Des mots pour la rue, les mendiants,
Les chiens, les vieillards
Il y a des mots qui mentent
Et des mots pour mentir.
Des mots pour faire durer l'enfance,
Des mots qui crient,
et des mots qui ne sont que des mots.
Mais il y a aussi des gens...
des gens qui vendent la parole
Et d'autres, d'autres qui l'achètent.
La nuit aussi parle, mais personne ne l'écoute
La vie gémit et personne n'y prend garde
La mer, le ciel, le vent parlent ...
Alors pourquoi n'écouter que ceux qui
vendent la parole sur le marché des mots ?
Vous ! Parlez pour vos amis !
Parlez dans l'oreille penchée
Parlez comme si le monde entier était là à côté de vous
Parlez, cet émerveillement ne s'use pas
Si vous ne dites pas seulement des mots vides de sens
Mais des mots qui réchauffent,
des mots pour la rue, les mendiants, les chiens, les vieillards !
Homo viator 1944
Gabriel Marcel
Aimer un être, c’est attendre de lui quelque
chose d'indéfinissable, d'imprévisible; c'est en même temps lui donner en quelque façon, le moyen de répondre à cette attente. Oui, si paradoxal que cela puisse paraître, attendre, c'est en quelque sorte donner, mais l'inverse n'est pas moins vrai; ne pas attendre, c'est contribuer à frapper de stérilité l'être dont on n'attend plus rien, c'est donc, en quelque manière le priver, lui retirer par avance ‑ quoi exactement, sinon une certaine possibilité de créer ou d'inventer? ‑ Tout permet de penser qu'on ne peut parler d'espérance que là où existe cette inter‑action entre celui qui donne et celui qui reçoit, cette communication qui est la marque de toute vie spirituelle.
Aimer...
Jacques Prévert
Tu dis que tu aimes les oiseaux,
Et tu les mets en cage.
Tu dis que tu aimes les fleurs,
Et tu les coupes.
Tu dis que tu aimes les poissons,
Et tu les manges.
Alors quand tu dis que tu m'aimes...
... j'ai peur.

Aux Quinze-Vingts
Hôpital ophtalmologique rue de Charenton 75012 Paris
Pas comme les autres
Simone Sausse
Le miroir brisé (l'enfant handicapé, sa famille et le psychanalyste) Calman-Lévy
Dans la rencontre de ceux qui sont "pas comme les autres", il y a toujours quelque chose qui se dit, même dans le silence, et il y a toujours quelque chose à comprendre, même dans l'absurde. C'est comme un voyage qu'il faudrait aborder avec un authentique esprit de voyageur, c'est à dire d'ouverture, d'absence de préjugés, de disponibilité. Bref, se mettre dans la peau de quelqu'un qui va apprendre quelque chose.
...le handicap provoque le rejet et, en retour le rejet accentue le handicap. p.28
Comment raconter l'indicible ? Tu vas entendre le récit d'une souffrance égale à la mort... Ô nouvelle que l'esprit ne peut accueillir et ne peut fuir ! Sophocle.
Avoir un handicap ou être handicapé ?
Qu'est-ce qu'un étranger ? Celui qui te fait croire que tu es chez toi."
Edmond Jabès
Qu'est-ce qu'un handicapé ? Quelqu’un qui te fait croire que tu es normal !
La différence exerce un pouvoir d'attraction beaucoup plus grand que la ressemblance. Elle est ce qui se voit ; ce qui saute aux yeux ; ce qui attire l'attention. Elle est l'évidence. La ressemblance en revanche, est beaucoup plus difficilement perceptible. Et tellement plus inquiétante... S'il me ressemble, il est un miroir dans lequel je risque de reconnaître une part de moi-même que je n'admets pas, voire qui me fait horreur. Plutôt que de revendiquer le droit à la différence, il est donc beaucoup plus dérangeant de réclamer le droit à la ressemblance.
L'altérité de mes semblables, n'est-ce pas une contradiction dans les termes ? ... Personne ne m'est tout à fait semblable, personne ne m'est radicalement étranger. Il y a toujours du même et de l'autre.
Tout être humain est à la fois étranger et semblable... Le singulier de chacun rend compte de son appartenance à l'universel. La singularité est universelle.
D'autre part,
Aux Quinze-Vingts
Hôpital ophtalmologique rue de Charenton 75012 Paris
Toi qui viens d'autre part,
Enfant de l'autre pays,
sois le bienvenu
et ne t'en va plus.
Dis-nous, avec l'accent de ton enfance
qui pose des caresses sur chaque mot de France,
les saisons de ton pays :
Sont-elles un peu les mêmes qu'ici ?
Les arbres d'automne ont-ils même féérie ?
Et puis, surtout, dis-nous
comment on dit : " bonjour ",
comment on dit : " je t'aime ",
dans ton pays,
Musique lointaine, chante pour nous
le vent qui passe dans la plaine
et nous saurons l'odeur,
nous apprendrons la couleur
de la terre là-bas.
Toi qui viens d'autre part,
Enfant de l'autre pays,
sois le bienvenu
et ne t'en va plus
parce qu'alors,
même au cœur de la ville,
nous serions, nous
en exil
…
J’ai confiance en l’homme !
Bertold Brecht 1898-1956
dramaturge et poète allemand La vie de Galilée
GALILEE : Tu vois, Sagrédo, moi j’ai confiance en en l’homme et cela veut dire que j’ai confiance en sa raison. Sans cette confiance, je n’aurai pas la force de me lever le matin de mon lit.
SAGREDO : Eh bien, moi, je vais te dire : je n'ai pas confiance. Quarante années passées parmi les hommes m'ont fait toujours constater qu’ils ne sont pas accessibles à la raison. Montre-leur la queue rouge d’une comète, donne-leur une sourde angoisse : ils sauteront par la fenêtre et se fracasseront les jambes. Mais dis-leur quelque chose de raisonnable, fournis-leur trente-six preuves, et ils te riront au nez.
GALILEE : C'est une erreur complète et une calomnie. Je ne comprends pas comment, croyant une chose pareille, tu peux aimer la science. Il n'y a que les morts que les arguments ne fassent pas bouger.
SAGREDO : Leur pitoyable rouerie, comment peux-tu la confondre avec la raison
GALILEE : Je ne parle pas de leur rouerie. Je sais bien : l'âne, ils le baptisent cheval quand il s'agit de le vendre, et baptisent âne le cheval quand il s'agit de l'acheter. Ce n'est que cela leur rouerie. Mais la vieille qui de sa main rude, le soir avant un voyage donne au mulet une botte de foin en plus ; le marin qui, lorsqu'il achète les vivres de bord, prévoit la tempête et le calme plat ; l'enfant qui enfonce son bonnet, quand on lui a montré qu'il peut pleuvoir, ces gens-là sont mon espérance, ces gens-là entendent raison. Oui, j'ai confiance en la douce contrainte de la raison sur les hommes. A la longue ils ne peuvent rien contre elle. Pas un homme à la longue ne peut supporter sans rien dire que je laisse tomber un caillou, et que je dise en -même temps : "Il ne tombe pas-." Pas un homme ne le pourrait. La séduction est trop grande qui émane d'une preuve. Presque tous y succombent, à la longue, tous.
Penser fait partie des plus grands plaisirs de la race humaine
Image de Dieu
Jacques Gradt
Aimer l'autre parce qu'il est à l'image de Dieu ? Non ! Aimer l'autre pour lui-même afin que chacun ait sa vraie chance sa vraie place.
Il ne faut jamais opposer la valeur de Dieu et la déchéance de l'être humain
C’est ce que nous dit le Psaume 118, 8
Il est bon de se confier en Dieu,
En ayant entièrement confiance en les êtres généreux (Psaume 118, 8).
Beaucoup tendent à abaisser l'homme, et à tout simplement dire qu'il n'est rien. D'où ces constants enseignements destructeurs sur l'humilité, qui conduisent, surtout, à être fort méprisant envers autrui.
Par exemple, ce verset est en général expliqué comme affirmant qu'il faut avoir confiance en Dieu, et surtout pas en l'être humain, qui ne mérite pas cette confiance.
En réalité, ce qu'enseigne le verset est exactement le contraire. Il est excellent de se confier en Dieu, à partir de la confiance totale que l'on a en tout homme. (Tora au présent. Raphaël Cohen 1994)
Il m'appartient de percevoir Dieu en tout visage humain. De le déclarer généreux, et de parvenir à cette générosité. Ce regard, qui n'est autre que la foi en Dieu, fait effectivement germer en cet être ces qualités que l'on a absolument voulu percevoir en lui.
La foi en Dieu consiste à Le trouver en quiconque, en exigeant de soi-même le prodige qui consiste, à partir de l'image, à parvenir à trouver le modèle. C'est à cette condition que la relation avec Dieu peut être réelle, et non purement abstraite et fictive, verbale et sans lien véritable avec notre vie.
Le visage de l'autre homme, c'est ce qui le marque dans sa singularité, son unicité, dans l'impossibilité de l'interchanger avec un autre visage. c'est le contraire du masque.
Le visage c'est l'homme lui-même que l'on rencontre mais qu'on ne "connaît pas". Le visage n'est pas de l'ordre de la connaissance, de l'appropriation mais de l'ordre du respect. La relation avec le visage c’est la bonté (Lévinas. Concept et caresse.)
Tout système totalitaire va nier cet arc-en-ciel des visages et va les voiler sous 1'uniforme ou le N° d'écrou. Il y a peu de dizaines d'années dans certaine prison centrale les détenus ne sortaient pas sans cagoule.
Peut-être que le rôle du visiteur ou de l'aumônier est justement de permettre la révélation des visages ?
Accueillir quelqu'un c'est accueillir Dieu !
D’après Emmanuel Lévinas 1906- 1995 philosophe
L’homme est unique.
L’homme c’est chaque fois
un autre homme,
une autre vie, une autre expérience.
L’homme n’est pas.
Il devient…
Le visage de l’autre homme,
c’est ce qui le marque dans sa singularité dans son unicité,
dans l’impossibilité de l’interchanger avec un autre visage.
Le visage c’est l’homme lui-même que l’on rencontre
mais qu’on ne « connaît » pas.
Il n’est pas de l’ordre du savoir,
mais de la rencontre de la relation, du respect.
L’homme est cet animal séparé,
Paul Valéry
Conférence à l’Université de Zurich 1922
L’homme est cet animal séparé, ce bizarre être vivant qui s’est opposé à tous les autres, qui s'élève sur tous les autres, par ses songes.
Je veux dire que l'homme est incessamment et nécessairement opposé à ce qui est par le souci de ce qui n'est pas, et qu'il enfante laborieusement, ou bien par génie, ce qu'il faut pour donner à ses rêves la puissance et la précision mêmes de la réalité...
A peine son corps et son appétit sont apaisés, qu'au plus profond de lui, quelque chose s'agite, le tourmente, l'illumine, le commande, l’aiguillonne, le manœuvre secrètement.
Et c'est l'Esprit, l'Esprit armé de toutes ses questions inépuisables..
Il est enfin, il est surtout l'auteur mystérieux de ces rêves dont je vous parlais... Tous les projets de conquêtes et de dominations universelles, soit matérielles, soit spirituelles, y figurent.
Tout ce que nous appelons civilisation, progrès, science, art, culture... se rapporte à cette production extraordinaire et en dépend directement...
L'humanité du visage,
Julien Saiman professeur de philosophie
D’après Emmanuel Lévinas
Notre siècle a vu le visage de l'homme disparaître derrière la multiplicité des déterminations (biologiques, sociales et linguistiques) que les sciences ont mis en lumière:. L'ambition constitutive de la rationalité occidentale de faire de l'humain (comme de toutes choses) un objet de science, de l'intégrer à la totalité de l'être et du savoir, a eu précisément pour effet de le désintégrer.
Comment apparaît l'humain ? Par son visage et par sa parole.
Si l'humain a un sens, il le trouve dans l'appel que me lance le visage de l'Autre. Si le visage a un rapport à la vision, il est pourtant ce qui toujours déborde la représentation, la "chosification" qu'opère le regard. « C'est lorsque vous voyez un nez, des yeux un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure façon de rencontrer autrui, c'est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux ! ».
Et on sait bien aujourd'hui en quoi identifier un homme à la forme de son nez par exemple, faisant de celle-ci le signe de son appartenance à une "race", est déjà négation de son humanité. Ce qui est spécifiquement visage échappe aux catégories générales par lesquelles on peut identifier l'appartenance de quelqu'un ou bien prétendre le comprendre -dans le sens où "comprendre" veut dire englober : l'humain échappera toujours à la connaissance conceptuelle, car le concept ramène toujours au même, alors que l'humain, c'est toujours l'autre homme.
L'existence de l'autre homme ne m'est pas donnée comme l'est celle de cet arbre par exemple : celui-ci m'apparaît par ses qualités et réside peut-être entièrement en elles, or autrui n'est pas entièrement donné dans ce qui l'exprime (parole et visage), et c'est bien pour cela qu'il est, à chaque instant, possible pour lui d'être sincère ou me trahir. « Le visage est cette réalité par excellence, où un être ne se présente pas par ses qualités. » Ce qui veut aussi dire que le visage se présente dans sa nudité, la preuve en est que nous ne cessons d'user d'artifices pour "faire bonne figure".
Le visage et la parole de l'autre, sa présence irréductible à une idée, me mettent en demeure de répondre, de sorte que même ne pas lui répondre est encore une réponse. Etre responsable, c'est être vraiment en relation à l'autre.
Ce qui est premier ce n'est pas l'être (ni le discours sur l'être), mais c'est la relation à l'autre.
Des mots pour percer le silence
Marianne Guéroult, 4 avril 2015
Face à la souffrance, ta souffrance ou ma souffrance,
Je reste là, en silence, totale impuissance.
Face à la souffrance, ta souffrance ou ma souffrance,
Je pousse un cri, je jette des mots
pour repousser la désespérance.
Silence ou parole.
Absence ou présence.
Comment être, que faire, que dire ?
Et si, face à ta souffrance, je devais faire silence, pour n’être à l’écoute que de ton cri, pour naître à l’écoute de ton silence
qui dit aussi ta présence.
Et si, face à ta souffrance, mes mots ou mes cris n’étaient là que pour dire ma propre souffrance, celle d’hier ou d’aujourd’hui ?
Et si, face à ta souffrance, je pouvais trouver des mots pour te rejoindre malgré tout, là où tu es et où je ne peux pas aller, au cœur de ton silence, dans ta lutte avec les pourquoi sans réponse.
Et si, face à ma souffrance, je pouvais parfois faire silence, ou parfois pousser le cri de la désespérance.
Et si, face à ma souffrance, tu acceptais de faire silence, pour être présence et accueillir mon être, absent ou présent.
Et si, face à ma souffrance, tu acceptais mes cris et mes révoltes, même s’ils te dérangent et sont un non-sens.
Et si, face à ma souffrance, tu pouvais trouver des mots pour me rejoindre, malgré le gouffre dans lequel je suis tombée, des mots qui disent l’amour, des mots qui disent notre humanité, malgré tout, malgré le non-sens et la désespérance.
Si les requins étaient des hommes…
Bertolt Brecht
Histoires de Monsieur K
Si les requins étaient des hommes, demanda à Monsieur "K" la petite fille de son hôtesse, est-ce qu'ils seraient plus gentils avec les petits poissons ?
Bien sûr, répondit-il, si les requins étaient des hommes, ils feraient construire dans la mer pour les petits poissons d'énormes boîtes remplies de toutes sortes de nourriture, des plantes et de la viande. Ils veilleraient à ce que les boites aient toujours de l'eau fraîche et ils prendraient toutes sortes de mesures d'hygiène. Si par exemple un petit poisson se blessait à la nageoire, on lui ferait tout de suite un pansement, pour qu'il ne meure pas prématurément. Pour que les petits poissons ne deviennent pas moroses, il y aurait de temps en temps des fêtes nautiques fastueuses, car les petits poissons lorsqu'ils sont de bonne humeur, ont meilleur goût que lorsqu'ils sont moroses.
Naturellement, il y aurait aussi des écoles dans ces grandes boîtes. Dans ces écoles, les petits poissons apprendraient comment s'y prendre pour entrer dans la gueule des requins. Ils auraient besoin, par exemple, de savoir de la géographie pour pouvoir trouver les requins qui paressent ça et là. Mais l'essentiel serait bien évidemment l'éducation morale des petits poissons. On leur apprendrait que ce qu'il y a de plus grand et de plus beau, c'est qu'un petit poisson sache se sacrifier avec le sourire et de croire les requins, surtout lorsque ceux-ci affirment qu'ils vous préparent des lendemains qui chantent. On apprendrait aux petits poissons que ces lendemains qui chantent ne sont possibles qu'à la condition qu'ils apprennent à obéir. Il faudrait aussi que les petits poissons se gardent de toutes tendances matérialistes, égoïstes et marxistes et qu'ils informent les requins sur-le-champ si l'un d'entre eux semblait céder à ces penchants.
Si les requins étaient des hommes, ils feraient naturellement la guerre entre eux pour conquérir des bottes à poissons étrangères et des petits poissons étrangers. Ils feraient la guerre par petits poissons interposés. Ils apprendraient aux petits poissons qu’entre eux et les petits poissons d'autres requins il y a une différence.
Comme chacun sait, diraient-ils, les petits poissons sont muets mais ils se taisent dans des langues tout à fait différentes et c'est pourquoi il leur est impossible de se comprendre. Ils accrocheraient une médaille sur la nageoire de tout petits poissons qui pendant la guerre tueraient quelques autres petits poissons, des petits poissons ennemis, des petits poissons qui se taisent dans une langue étrangère et ils leur donneraient le titre de héros.
Naturellement, si les requins étaient des hommes, ils pratiqueraient les arts. Il y aurait de beaux tableaux représentant dans des couleurs magnifiques des dents de requins, leurs gueules seraient représentées comme d'admirables jardins dans lesquels il fait bon s'ébattre. Au fond de la mer, les théâtres montreraient d'héroïques petits poissons entrant avec enthousiasme dans la gueule des requins, et la petite musique serait si belle que, bercés par ses accents, les petits poissons, musique en tête, plongés dans les rêves et les pensées les plus suaves, se précipiteraient dans la gueule des requins.
Bien sûr, on pratiquerait une religion, si les requins étaient des hommes. Ils enseigneraient que la vraie vie pour les petits poissons ne commence que dans le ventre des requins. D'ailleurs, si les requins étaient des hommes, l'égalité qui règne présentement chez les petits poissons cesserait. Certains d'entre eux recevraient une fonction et seraient placés au-dessus des autres. Ceux qui sont un peu plus gros auraient même le droit de manger les plus petits. Les requins n'y verraient que des avantages car ainsi ils pourraient manger de temps en temps des morceaux plus gros. Et les poissons plus gros, ceux qui auraient des fonctions, veilleraient à ce que l'ordre règne parmi les petits poissons. En un mot, la civilisation dans la mer ne serait possible que si les requins étaient des hommes.
Si quelqu’un t’écrit une lettre un peu vive
ne t’en tiens pas à ce qui est écrit
mais au fait qu’il t’écrive
donc qu’il veuille communiquer.
Et ce qu’il veut te dire va bien plus loin
que ce qu’il écrit.
Peut-être est-il soulagé d’avoir écrit
mais pas pour autant heureux.
Alors ne répond pas d’abord à sa lettre.
Remercie-le d’avoir cherché à te joindre
Remercie-le de l’amitié ou du courage
que ça représente,
et propose plutôt une entrevue.
Voici l’homme
Vincens Hubac
Evangile et liberté Avril 2018
Jésus meurt pour les autres, pour l'autre, pour nous, pour moi. La faiblesse qui s'exprime là, dévoile la force inouïe d'un amour qui nous dépasse. C'est la kénose, l'abaissement de Dieu en Jésus-Christ.
« Voici l'homme », cette parole résonne en nous, car au fond, nous savons bien que tout ce qui est du paraître, pouvoir, richesse, orgueil, violence etc., ne fait pas l'humain. La relation à l'autre dans un esprit de vie, de justice et d'amour est ce qui fait l'homme. L'homme s'exprime dans la Main tendue au malade, dans le sourire au pauvre, dans l'accueil d'un enfant, dans l'émerveillement et la confiance, dans la culture et le don de soi.
Jésus, dans sa relation au monde et dans sa passion nous dit bien ce qu'est l'homme dans toute sa grandeur et la force de sa parole. Et si Pilate ouvre le débat : « Voici l'homme », c'est Jésus qui le clôt : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font. » (Lc 23,34) Il y a des récits, des vies et des paroles qui nous font saisir que le ciel touche la terre et que la dignité de l'être s'exprime dans l'« être - pour - l'autre ». On est loin de la super humanité du transhumanisme.
C'est dans cet abaissement de Jésus que s'exprime. en plénitude l'humain, un humain qui porte en lui l'agape de Dieu. Dans notre finitude, résonne la formule de Pilate, et Jésus nous rejoint dans l'extrême de la vie pour que nous puissions vivre une vie d'éternité en étant les uns pour les autres : « l'être - pour - l'autre ». •
Aimer...
Jacques Prévert
Tu dis que tu aimes les oiseaux,
Et tu les mets en cage.
Tu dis que tu aimes les fleurs,
Et tu les coupes.
Tu dis que tu aimes les poissons,
Et tu les manges.
Alors quand tu dis que tu m'aimes...
... j'ai peur.
Je puis entrer chez toi
Saint-Exupéry
Lettre à un otage VI
Je puis entrer chez toi sans m'habiller d'un uniforme, sans me soumettre à la récitation d'un Coran, sans renoncer à quoi que ce soit de ma patrie intérieure. Auprès de toi je n'ai pas besoin de me disculper, je n'ai pas à plaider, je n'ai pas à prouver ; je trouve la paix. Au-dessus de mes mots maladroits, au-dessus des raisonnements qui me peuvent tromper, tu considères en moi simplement l'homme. Tu honores en moi l'ambassadeur de croyances, de coutumes, d'amours particulières. Si je diffère de toi, loin de te léser, je t'augmente. Tu m'interroges comme on interroge le voyageur.
Moi qui éprouve, comme chacun le besoin d'être reconnu, je me sens pur en toi et vais à toi. J'ai besoin d'aller où je suis pur. Ce ne sont pas mes formules ni mes démarches qui t'ont jamais instruit sur qui je suis. C'est l'acceptation de qui je suis qui t'a fait, au besoin, indulgent à ces démarches et à ces formules. Je te sais gré de me recevoir tel que me voici.
Qu'ai-je à faire d'un ami qui me juge ?
Je connais bien l'homme, dit Dieu.
Charles Péguy
1873 -1914 le Mystère des saints Innocents
C'est moi qui l'ai fait.
C'est un drôle d'être.
Car en lui joue cette liberté qui est le mystère des mystères.
On peut encore lui demander beaucoup.
Il n'est pas trop mauvais.
Il ne faut pas dire qu'il est mauvais.
Quand on sait le prendre,
On peut encore lui demander beaucoup,
On peut lui demander beaucoup de cœur,
beaucoup de charité, beaucoup de sacrifice.
Il a beaucoup de foi et beaucoup de charité.
Mais ce qu'on ne peut pas lui demander, sacredié,
c'est un peu d'espérance.
Un peu de confiance, quoi, un peu de détente,
Un peu de remise,
un peu d'abandonnement dans mes mains,
Un peu de désistement.
Il se raidit tout le temps.
Tu serais seul.
Ecrit sur les murs de Prague en 1968
Si tu es fatigué,
repose ta tête sur notre épaule.
Si tu as soif,
bois à la source de notre foi.
Si tu as faim,
mange le pain de notre amour.
Si tu es menacé,
que nos cœurs soient ton épée
et nos corps ton bouclier.
Si ton chemin est semé d'épines,
marche quand même
nous t'accompagnerons
Mais ne quitte jamais
le chemin de la liberté.
de l'honneur,
de la vérité.
Sur une autre route
tu serais seul.
Ne quitte jamais
le chemin de l’espérance
sur une autre route
tu serais seul.
Qui est l'homme ?
Extraits de Vivre l’incarnation …une grammaire de l’humain
ENZO BIANCHI
Prieur de Bose (Italie) Études 14, rue d'Assas - 75006 Paris Juillet-Août 2011 -n 4151-2
Puisque nous sommes des êtres humains, nous risquons de considérer qu'il va de soi que nous savons ce qu'est vivre humainement ».
Or l'homme est l'être qui se demande :
« Qui est l'homme ? »
…Le langage de Jésus, et en particulier la parole, mais aussi ses sens, ses émotions, ses gestes, ses accolades et ses regards, ses mots pétris de tendresse et ses invectives prophétiques, ses instructions patientes et ses reproches âpres pour les disciples, sa fatigue et sa force, sa faiblesse et ses pleurs, sa joie et son exaltation, ses silences et ses retraites solitaires, ses relations et ses rencontres, sa liberté et sa liberté de langage sont des lueurs de l'humanité de Jésus que les Évangiles nous font entrevoir à travers la fenêtre à la fois révélatrice et opaque de l'écrit.
… La vie relationnelle et sociale connaît dans la salutation un moment initial, mais déjà décisif. Le salut est déjà une bénédiction, un souhait de bonheur, l'expression d'une joie.
… La capacité à dire merci exige chez l'enfant le développement du sens de l'altérité, la capacité de la distance au moyen de laquelle il reconnaît que ce que d'autres ont fait pour lui n'était pas un dû, mais un signe d'amour.
…Prendre conscience du statut de la parole et de la responsabilité que la parole requiert fait partie du chemin d'humanisation de toute personne, laquelle, pour devenir véritablement humaine, doit apprendre à parler, faire de sa parole un art, et donc lutter pour abandonner la vulgarité de la parole, la superficialité, la banalité, la stupidité, la manipulation de la parole. Seul un usage approprié de la parole rend le monde intelligible et fait en sorte que les relations humaines soient vivables de gratuité. Discerner la gratuité venue des autres amène à la reconnaissance et au remerciement
…La société de communication produit cet homo communicans qui serait un être sans intérieur, sans espace intime, réduit à sa seule image dans une société transparente où tout est dit et montré, et souvent en temps réel. Un homme dirigé de l'extérieur, et non plus de l'intérieur. Un homme guidé par les informations qu'il reçoit du dehors et donc aussi par les poussées manipulatrices et les contraintes externes, plutôt que par les valeurs internes, assimilées et intériorisées20
…Il faut donc transmettre l'art de penser, enseigner les mouvements de l'attention, de la concentration, de l'écoute de ses propres émotions pour en comprendre l'origine et le pourquoi, pour connaître ce qu'elles nous disent de nous-mêmes. Il faut activer la mémoire et l'imagination, ces facultés qui nous permettent de rester en contact avec le passé et de nous projeter vers l'avenir. … La vie intérieure est le lieu qui permet à l'homme d'être humain, c'est-à-dire de nourrir, dans le sanctuaire de son propre cœur, la passion pour la liberté et pour la vérité….La foi est un acte humain. C'est un acte de la liberté humaine, un acte vital de toute la personne, un acte qui implique l'entrée dans une relation et à la fois un acte en devenir, qui se produit et se dénoue dans le temps. La foi est avant tout confiance, dans la vie, dans les autres. Une confiance dans l'humain qui se trouve en tout homme et en quoi consistent l'image et la ressemblance avec Dieu.
L'icône endommagée
Anthony Bloom moine orthodoxe
extrait de la revue Ombres et Lumière n° 114.
A moins de regarder une personne et de voir la beauté en elle, nous ne pouvons l'aider en rien. On n'aide pas une personne en isolant ce qui ne va pas chez elle, ce qui est laid, ce qui est déformé. Le Christ regardait toutes les personnes qu'il rencontrait, la prostituée, le voleur, et voyait la beauté cachée en eux. C'était peut-être une beauté déformée, abîmée, mais elle était néanmoins beauté, et Il faisait en sorte que cette beauté rejaillisse. Chacun de nous est à l'image de Dieu, et chacun de nous est semblable à une icône endommagée. Mais si l'on nous donnait une icône endommagée par le temps, par les événements, ou profanée par la haine des hommes, nous la traiterions avec tendresse, avec révérence, le cœur brisé. C'est à ce qui reste de sa beauté, et non à ce qui en est perdu, que nous attacherions de l'importance.
Comme, avec et pour
Georges Casalis 1917-1987
Professeur de théologie IPT Paris
I1 y a quelque chose de préférable à la vie, c'est son sens.
Très simplement on peut dire que sa qualité est préférable à sa durée. Le choix décisif se situe, pour tout être humain, entre avoir et être. La personne humaine est prisonnière du péché du vouloir avoir, de la logique de l'avoir et de la puissance.
Car le péché, c'est de se faire et de se vouloir différent sans les autres, dans une espèce d'isolement que l'on considère comme nécessaire et heureux, et de se vouloir aussi finalement toujours contre les autres.
La logique de l'avoir est à la base de toutes les discriminations que nous connaissons dans le monde : qu'il s'agisse du racisme, du sexisme, du nationalisme, du "classisme", peut-être !
Alors que la logique de 1'être, c'est d'accepter d'être comme les autres, en rien différent, en rien supérieur ; c'est la logique d'être avec les autres, et c'est bien sûr aussi la logique de l'être pour les autres.
Mais attention à cet ordre : je dis
" comme, avec, pour ".
Si on commence par le " pour " on est paternaliste, ce qui est une autre forme de discrimination.
Jacques SALOMÉ
Psycho sociologue né en 1935
Te rencontrer sans te séduire
Te désirer sans te posséder
T'aimer sans t'envahir
Te dire sans me trahir
Te garder sans te dévorer
T'agrandir sans te perdre
T'accompagner sans te guider
Et être ainsi moi-même
au plus secret de toi.
Mais pour quoi faire ?
Un homme d'affaires, occidental, se trouve en vacances en Inde. Sur la grève, il voit un pêcheur qui revient avec un poisson. Il admire sa prise et lui dit :
- C'est le bonheur ! Tu retournes en chercher ? Bon, je vais avec toi. Il faut que tu m'expliques comment tu pêches.
- Retourner en chercher, mais pour quoi faire ? demande le pêcheur.
- Mais parce que tu en auras davantage, répond l'homme d'affaires !
- Mais pour quoi faire ?
- Parce que lorsque tu l'auras vendu, tu auras beaucoup d'argent.
- Mais pour quoi faire ?
- Tu pourras t'acheter un petit bateau
- Mais pour quoi faire ?
- Eh bien ! Avec ton bateau tu pourras avoir plus de poissons.
- Mais pour quoi faire ?
- Eh bien ! Tu pourras embaucher des ouvriers.
- Mais pour quoi faire ?
- Ils travailleront pour toi.
- Mais pour quoi faire ?
- Tu deviendras riche.
- Mais pour quoi faire ?
- Tu pourras te reposer
Le pêcheur lui dit alors :
- Mais c'est ce que je vais aller faire tout de suite !
mon frère !
Victor Hugo
Les Misérables II/3
"...Vous pouviez ne pas me dire qui vous étiez. Ce n'est pas ici ma maison, c'est la maison de Jésus‑Christ. Cette porte ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom, mais s'i1 a une douleur.
Vous souffrez, vous avez faim et soif : soyez le bienvenu...Personne n'est ici chez soi, excepté celui qui a besoin d'asile. Qu'ai-je besoin de savoir votre nom? D'ailleurs avant que vous me le disiez, vous en avez un autre que je savais. "
- Vrai vous saviez comment je m'appelle ?
- Oui, vous vous appelez : "mon frère".
"Ivo Andric, poète serbe, prix Nobel de littérature 1961
De tout ce que l’homme bâtit
et réalise, rien n'est meilleur
et n’a plus de valeur
que les ponts !
La Charité
San Antonio
Ça ne s’invente pas ! 1972
Il n'y a qu’une vertu en ce monde :
la Charité.
Et la charité c'est quoi ?
de la colère !
Uniquement de la colère.
La charité consiste à s'indigner !
La charité c'est de l'intolérance,
c'est de la rebiffe.
La charité, c'est pas chialer
sur la misère du monde :
C'est de la combattre.
La charité n'est pas humble
mais belliqueuse !
La charité c'est de 1'amour.
En amour il faut pas s'aplatir.
c'est inopérant et négatif
La carpette ? Jamais !
Dieu a horreur des serpillières !
Regard
André Steiger
La lumière est dedans 2008
Cesse un peu ton discours intérieur
et regarde à l'entour
l'automne au petit jour
qui prend des tons d'aurore
et répand sa chaleur
en flambées illusoires,
mêlant déjà l'espoir
à l'odeur de la mort.
Cesse un peu d'admirer ta douleur
et regarde à travers
la pierre et le sourire,
l'étoile et le bougeoir ;
regarde au nénuphar,
à l'objet de lumière
qui t'enferme en son cœur
et de toi te libère.
Cesse un peu de chercher ton bonheur
dans ton vide intérieur
et regarde à l'entour
parmi le monde ouvert
qui s'agite au dehors,
où défricher la terre,
où brûler l'herbe amère
et planter de l'amour.
Puisque tout amour prend racine
J'en planterai dans mon jardin
Paroles et Musique Noël COLOMBIER
(cassette ALK 001, Éditions Air‑Libre)
J'en planterai avec patience
Chaque jour, à chaque saison,
Pour en offrir en abondance
A ceux qui passent en ma maison.
Et j'en mettrai sur mes fenêtres
Pour faire plaisir à mes voisins
Et puis un brin dans chaque lettre
Que j'écris aux amis lointains.
J'en planterai sur les frontières,
Sur les murs de séparation,
Les champs dévastés par la guerre,
Entre les barreaux des prisons,
Dans les salles de conférence
Où se réunissent les « Grands »,
Pour qu'ils oublient toute méfiance
Et redeviennent des enfants.
Sur la place de mon village,
Au carrefour de chaque rue,
J'offrirai les fleurs en partage
Aux amis comme aux inconnus.
S'il y a des gens qui me haïssent,
Si je m'suis fait des ennemis,
Je saurai signer l'armistice
En offrant des fleurs et des fruits.
Toi qui écoutes ma rengaine,
Toi, qui accueilles ma chanson
Emporte les fruits et les graines
En revenant dans ta maison.
Si tu veux, partout à la ronde,
Les partager et les semer,
On verra bientôt dans le monde
Fleurir les roses de la paix.
non-violence
Albert Jacquard 1925-2013, généticien
Cahiers de la Réconciliation n°4-2002
La caractéristique de l'espèce humaine est que ses membres sont, certes, comme tous les autres vivants, construits par la nature à partir d'une dotation génétique, mais ils sont capables, au-delà de cette réalisation, de devenir une personne consciente de sa propre existence. Cette métamorphose est réalisée par la rencontre des autres.
Chacun devient capable de dire « Je » grâce aux « Tu » qui lui sont adressés. L’essentiel de l'aventure personnelle de chacun provient de ces rencontres accumulées tout au long de l'existence.
Pour qu'elles soient fécondes, il est nécessaire qu'elles se déroulent dans un climat de confiance, l'autre étant perçu non comme un adversaire mais comme un interlocuteur, comme une source.
Cela suppose une absence totale de violence y compris dans les cas où la réaction naturelle inciterait à celle-ci. C'est dans la mesure où un humain lutte contre sa nature qu'il manifeste son humanité.
Dieu nous aime tels qu’il nous voit
François Mauriac 1885- 1970
Cahiers de la Réconciliation n°4-2002
J'ai appris du Seigneur qu'il ne fait pas acception des personnes : il nous aime tels qu'il nous voit et tels que nous sommes à notre insu, car nous ne nous connaissons pas, et lui il nous connaît, alors que dans l'amour humain nous aimons chez un être ce que nous imaginons qu'il est, et qu'aimer quelqu'un c'est le recréer, c'est l'inventer selon une certaine idée que nous nous faisons et qui n'est qu'en nous ‑ mais le Seigneur, lui, nous voit jusqu'au fond et il nous aime de son amour de Dieu tels qu'il nous voit et tels que nous sommes, et cette joie qu'il nous donne est à la mesure de notre faiblesse infinie qui lui est connue.
Croire cela, avoir gardé cette foi‑là au soir de sa vie, c'est le plus grand bonheur. Oserai-je dire que c'est le seul bonheur ? Eh bien, oui, je l'oserai, car enfin, vous vous rappelez le soupir du pauvre Verlaine : Et vraiment, quand la mort viendra, que reste‑t‑il ? Oui, que reste‑t‑il en dépit de toutes les réussites ? La vie, c'est toujours finalement une partie perdue. Eh bien, non, pas toujours ‑ pas pour ceux qui croient que le Fils de l'Homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. Une belle vie, ce n'est pas celle qui commence par l'amour et qui finit par l'ambition ; selon le mot de Pascal, une belle vie, c’est celle qui commence par l'amour et qui finit par l'amour.
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